28 mars 2007
Septembre 14
Oui, pas août 14, car nous sommes bien en France, en septembre, pendant la première bataille de la Marne, contexte historique que je n'ai jamais rencontré dans aucune des histoires de ce genre, ça m'intéressait de situer une histoire dans un paysage chargé d'histoire que je connais par coeur. Et qui me permet de "remettre en selle" Roland le pistolero (oui, vous pouvez aussi penser au héros de "la tour sombre" de Stephen King), à un âge où l'opposer dans un duel au pistolet à des officiers teutons me semblait une scène jubilatoire que j'ai pratiquement rêvée.
SEPTEMBRE 14
JOURNAL DE MONSIEUR CELESTIN GUYOT
BOULANGER A VARREDDES (Seine et Marne), de 1931 à 1962
DATION A LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE LE 13/05/1981
COTE
AFFPRIV/SM/1980-1985/ARTISANS/ N°1254
J’écris
ces quelques mots pendant l’été 1976.
La
sécheresse a rendu toute récolte vaine, et il n’est pas encore l’heure de
travailler la terre.
Je suis
assis sur la première marche de l’échelle tournante, à l’intérieur du
pigeonnier porche qui sépare notre ferme en deux cours.
Roland,
mon père, ce héros, a acheté la ferme de Beauval en 1905.
Je
contemple les impacts des balles des fusils allemands, tout en haut, juste au
dessus de la dernière rangée des boulins, à l’opposé de la lucarne d’envol. Ma
gorge se serre, j’ai laissé reposer le pot de lait caillé sur la terre battue,
près d’un tas de colombine.
Roland
est revenu en France à la fin de l’année
1896, brisé. Il a rencontré ma mère sur le bateau. Elle est morte en couches.
Je suis
là.
Il ne
s’est jamais remarié.
C’est
lui qui m’a soulevé de mon berceau pour me faire marcher, qui m’a appris à
cuire le pain, tresser une corbeille en osier et braconner avec son arme de
guerre.
Nous
sommes en 1914. Il va me marier avec la Marie-Jeanne l’année prochaine, dès que
la guerre avec le prussien sera terminée.
Nous
sommes heureux.
Quand
elle vient nous visiter à la ferme pour laver notre linge, mon père court
presque dans la cour pour l’embrasser avant moi.
Il a
toujours le même geste bref pour essuyer sa moustache toute grise.
Dans
trois semaines, il sera mort.
PROLOGUE
BRESIL.
PORT DE BELEM. AUBE DU 11 JUIN 1896.
Le
ferry-boat “ La Picadora ” fit mugir joyeusement sa sirène une dernière fois
avant de se fondre dans les lambeaux de la brume équatoriale. Les colons et les
métis accoudés sur l’embarcadère, les esclaves juchés sur les billes de bois ou
les ballots de coton, saluèrent longuement les honorables membres de la Société
Européenne Royale de Géographie. Ils avaient affrété le luxueux bateau à vapeur
pour reconnaître les chutes du Rio Xingu, loin à l’intérieur du Matto Grosso
encore inexploré.
L’île
flottante évoquait irrésistiblement une grande baleine blanche dont le front
aurait été ceint d’une couronne de balustrades dorées. Elle semblait cornaquée
par de minuscules pygmées qui agitaient inlassablement leur casque en direction
du port.
Un petit
yacht de course se détacha un peu plus loin de la côte, et il fut évident que
le passager à l’étrange tenue était chaleureusement attendu lorsqu’il franchit
la coursive.
Les
cheminées continuèrent de pouffer des ronds de fumée visibles bien après que le
bateau eût disparu au-delà de la pointe de la petite crique.
Personne
ne le revit jamais ni ses passagers.
FRANCE .
ETREPILLY. MATIN DU 7 SEPTEMBRE 1914.
Le
lapereau se renfonça au fond du terrier. Adolphe allongea encore le bras. Il y
était presque. Ses doigts effleurèrent la minuscule boule de poils fauves et il
parvint à saisir une touffe tiède et soyeuse. Jeannot Lapin s’aplatit
complètement en poussant sur ses antérieurs. Adolphe trébucha un peu en se
redressant, car son sabot avait glissé sur l’humus gorgé de rosée. Il
pleurnicha un peu d’avoir déjà perdu ce nouveau compagnon avant d’avoir pu le
connaître, puis il se fit une raison en entendant le carillon qui marquait 8
heures. Il reprit son petit baluchon en ajustant ses affaires de classe et se
retourna vers le chemin qu’il avait abandonné quelques instants auparavant.
Son
baluchon descendit lentement de ses doigts pétrifiés. Au bout de quelques
secondes, il s’accroupit sur ses genoux par réflexe.
De la
colline opposée de la petite vallée, à environ deux mille mètres, une tâche
d’un vert sombre recouvrait rapidement l’herbe grasse et chassait devant elle
les bêtes au pâturage. Adolphe chercha dans le ciel le nuage qui pouvait
avancer aussi vite pour cacher le soleil. L’astre naissant l’éblouit si fort
qu’il lui fallut quelques instants pour accommoder de nouveau. Il lui fallut
encore un peu de temps pour comprendre que les éclairs qui jaillissaient de la
vague en mouvement ne provenaient pas de ses propres rétines. Des milliers de
piqûres scintillantes semblaient suivre une marche ordonnée et intelligente. Le
gamin posa ses doigts sur ses paupières pour les tirer en arrière comme le
dernier des Mohicans dont il dévorait les exploits tous les mois dans “
l’Illustration ”.
Ce qu’il
vit lui coupa le souffle. Il se redressa d’un seul coup et partit en courant à
l’école, mais il savait qu’il n’y aurait pas classe aujourd’hui.
FRANCE.
FORET DE VILLEROY. MATIN DU 7 SEPTEMBRE 1914
“ Oh,
bon diou, l’est pas tombé loin celle-là ”. Le caporal Charles Mougeotte
s’essuya mentalement le front, les oreilles encore remplies du fracas de l’obus
boche de 305. Il n’osa pas témoigner davantage, par respect pour le
lieutenant qui se tenait bien en avant
de leurs lignes, le corps droit comme un I, insensible à tout ce qui aurait
ralenti sa mission d’observation. Ses jumelles inspectaient le long sillon des
boucles de la Marne enchâssées dans un paysage de bocages, de champs moissonnés
et de pâturages. Pourtant, il semblait surveiller plus attentivement l’est,
tout au fond du paysage bucolique d’où jaillissaient d’innombrables petits
nuages de fumée, témoignage des corps à corps déjà engagés dans la région
d’Etrepilly et de Varreddes. Les pieds solidement campés sur le bord du piton
rocheux qu’il avait escaladé, l’écrivain ressemblait aux héros de ses romans.
Charles
Péguy disposait d’un téléphone de campagne pour notifier ses observations. Mais
le numéro d’appel civil qu’il demanda à l’opératrice était inconnu de quiconque
à l’Etat Major de la VIe Armée.
A quatre
cent mètres plus bas, tapie dans un épais réseau de fougères, la petite colonne
d’uhlans venue en reconnaissance se préparait à battre en retraite. Le colonel
Rupert Von Hentzau attendit que ses trois flanc-gardes soient remonté en selle.
Il s’approcha de sa monture en flattant doucement ses naseaux. Puis sa main
ouvrit l’étui en bois du Mauser 96 qu’il était habilité à porter comme tout
officier d’un grade supérieur. Dans la poche intérieure de sa vareuse noire de
hussard, il prit une courte lunette de visée qu’il adapta avec des gestes
précis sur le canon de l’arme aux reflets d’un bleu métallique. Il souleva son
casque et l’accrocha à sa selle. Le visage au profil exagérément aquilin se
concentra à l'extrême, la peau du front tavelée de tâches orangées se plissa
profondément.
Loin
devant lui, sur un petit promontoire escarpé, le shadow-eye apparut nettement
dans la visée de sa lunette. Sa tête et son buste pivotèrent lentement pour
balayer toute la campagne. Le pantalon garance rouge et la casquette écarlate
encadraient la capote d’un gris de fer bleuté pour former une cible idéale. Le
tzin attendit que l’écrivain se présente complètement de face pour avoir le
meilleur angle de tir. Une fraction de seconde avant d’être mortellement
touché, Charles Péguy eut le temps de voir sa mort inscrite dans ce reflet
dessiné dans le taillis opaque.
Au bout
d’un téléphone, à Paris, une femme laissa retomber lentement le combiné sur la
fourche en métal. Tout doucement, par respect pour le frère qui venait de
tomber. Puis elle se releva, le visage grave mais résolu, pour monter d’un pas
rapide à l’étage d’un petit hôtel particulier de l’avenue Daumesnil.
Les
quatre cavaliers partirent au galop. A l’intersection de deux chemins dans la
forêt, la petite colonne prit la direction de Varreddes. Les trois uhlans se
regardèrent, un peu déconcertés de ne pas revenir aux avant-postes de la
Première armée de Von Kluck. A quelques lieues du village, Von Hentzau fit
cabrer son cheval avant de marquer le pas. D’un geste autoritaire, il indiqua à
ses hommes de passer devant lui. Tandis qu’il s’arrêtait, les trois cavaliers
s’écartèrent devant lui en fredonnant un lied. Les trois coups de feu ne firent
qu’une détonation sèche et assourdie par la voûte clairsemée des frondaisons.
Des passereaux s’égaillèrent à toute volée. La tête de mort dessinée sur le
kolchak de hussard semblait sourire sinistrement du plan machiavélique mis au
point par le tzin.
BRESIL.QUELQUE
PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. 28 JUIN 1896.
Roland
fumait tranquillement sa pipe en poussant du pied sur le bastingage pour
élancer son rocking-chair. Il ne prêtait qu’une oreille polie aux
démonstrations vigoureuses de François Marie Haroüet, dit Voltaire. Il est vrai
que les formes de Charlotte Corday auraient distrait un saint, tant elle
mettait de passion à expliquer au vieux philosophe pourquoi elle serait prête à
tuer encore Marat ou tout autre tyran. Le rose de ses joues s’était
délicieusement empourpré tandis que le cynisme affecté de son contradicteur
semblait n’avoir pour but que de faire jaillir d’indignation les deux
magnifiques globes qui étouffaient dans leur corset. Un clin d’œil égrillard du
vieux libertin convainquit rapidement Roland de ne pas se mêler à la
conversation.
Il avait
rattrapé les shadow-eyes dans le port de Belem à la toute dernière minute. Les
rescapés du massacre de Rio de Janeiro avaient juste eu le temps de télégraphier à leurs frères américains l’étendue du
désastre et leur départ pour la plantation de Checoba.
Ils se
savaient traqués par les tzins, mais Natacha n’avait pu révéler l’existence de
l’hacienda, puisqu’elle l’ignorait.
Les yeux
de Roland s’emplirent d’une peine indicible, et il se força à chasser les
images de sang et de meurtre qui le hantaient.
Il se
leva pour sentir les parfums poivrés qui effleuraient les coursives de “ la
Picadora ”. Marcher la nuit le long des cabines l’apaisait. Les lumières
vacillantes lui rappelaient l’éclairage au gaz incertain de la rue Mouffetard,
la vie dans les cafés, les peintres sur les terrasses, les jurons des artisans,
l’odeur forte des pipes et des pieds et le reflet de l’absinthe dans les longs
verres effilés.
FRANCE.
VARREDDES. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE 1914
Le maire
de Varreddes émergea de sa rêverie lorsqu'un rayon de soleil se refléta dans la
batterie de casques de pompiers et de trophées athlétiques soigneusement
époussetés et rangés dans la vitrine par Marie-Jeanne. Il repoussa avec un
petit sourire les factures abusives du maçon. Vingt francs pour la réfection du
chaperon des murs du cimetière !!! L'ami Albert ne se poussait pas du coude. Il
entreprit de rédiger avec minutie le mémoire qu'il demanderait au Conseil
municipal d'approuver le soir même. Sa plume crissait avec application. Sa
pensée était claire et son style fluent, il se surprit à se retrouver une fois
de plus dans deux dimensions, lorsque l'odeur de cire et d'encre mélangées lui
rappelèrent les longues discussions dans la cabine de Voltaire. Mais cette
fois, avant qu'il n'ait pu s'enfuir dans le passé, un brouhaha qui montait de
la petite classe unique au rez-de-chaussée lui fit dresser l'oreille. Avant
qu'il ait pu se lever, l'instituteur était dans le bureau du maire, le visage
grave :
"Roland,
ils arrivent chez nous".
FRANCE.
PARIS. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE 1914
L’amnésie
sélective dont était frappée Charlotte Corday s’évanouissait toujours
brutalement devant la porte de la crypte. Une grimace de souffrance enlaidit
son joli minois et un soupir de résignation souleva son buste bien dessiné.
Elle descendit néanmoins d’un pas ferme les premières marches de la longue cave
voûtée. Elle dépassa les Chablis et les Château-Margaux , tourna à gauche après
les Morgon pour s’arrêter devant les champagnes. Elle déplaça le chais sur ses
roulettes. Automatiquement, une partie du mur en brique s’effaça, ménageant
l’accès à une grande salle circulaire. Plusieurs cercueils étaient alignés à
droite de la pièce, et Charlotte évita comme toujours de s’attarder devant la
dépouille de Voltaire. Ses seins commençaient bizarrement à la faire souffrir,
comme d’habitude. Elle se hâta pour mettre fin à l’épreuve qu’elle ne
connaissait que trop bien et se dirigea tout droit devant une niche aux reflets
opalescents. Elle vérifia que le processus de régénération du clone de Charles
Péguy avait bien débuté, et sourit en voyant l’embryon s’agiter en refermant
ses petits poings. Elle referma doucement la porte, comme une mère qui évite de
réveiller un bébé. Elle remonta l’escalier en se frottant les seins pour
oublier la brûlure de ses chairs à vif.
FRANCE.
VARREDDES. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE 1914
"Dis-donc,
soeurette, ça sent le tritouti, par ici, faudrait aérer, de temps en
temps". Les deux garces de soeurs partirent d'un grand éclat de rire qui
se termina en chuchotements. La femme de not'maître retrouvait toujours sa
complicité avec sa soeur dès qu'Armelle venait visiter le jeune couple à la
ferme des Plancys. Victor, le vieux bouvier, redoutait ces visites impromptues,
qui se traduisaient immanquablement par des larmes de fierté bafouée étouffées
dans son oreiller. Il n'avait que la ferme où vivre, et il ne voulait pas finir
à l'hospice chez les soeurs qui le priveraient de vin et de tabac. Il se tenait
droit sur sa chaise pour couper sa miche de pain avec son laguiole, le dos tourné à l'entrée de la cuisine, pour
faire semblant de ne pas entendre les petites phrases lâchées à demi-mots comme
des coups de griffe. "Le vieux cochon....regarde ses oreilles, tellement
de poils qu'il doit jamais se nettoyer les écuries....Tu crois qu'il se touche
encore...à son âge quand même...doit même pas s'essuyer, en plus...".
Les
rires continuèrent de poursuivre le vieux vétéran de Sebastopol tandis qu'il se
levait en fixant l'étable loin devant lui. Quand il passa à côté d'elles, il ne
put s'empêcher de humer la fragrance de ces femelles qu'il aurait monté toutes
les deux l'une après l'autre trente ans plus tôt. L'espace d'une seconde, une
tension sexuelle s'installa entre les deux jeunes femmes, qui jouissaient de
leur domination sur le vieux bouc mal rasé, et l'ancien héros de guerre et coq
du village.
Victor
gonfla le buste, et les soeurs s'écartèrent malgré elles devant le grand corps
pesant. Amandine lui ferait payer cette reculade en lui donnant le plus petit
morceau de viande ce soir.
Roland
se força à descendre lentement l'escalier pour ne pas affoler les enfants qui
étaient déjà bien excités comme ça. Adolphe était le héros du jour, et tous ses
camarades, même les plus âgés, l'écoutaient avec respect. Il répétait dix fois
les mêmes mots, et Roland sourit malgré lui lorsque l'enfant sembla gonfler sur
la pointe de ses pieds pour lui parler des monstres verts qui avalaient la
campagne. Les plus grands étaient taiseux, ils avaient entendu leurs parents
parler des atrocités commises chez les belges :
"M'sieur
l'maire, c'est y vrai qu'y coupent les bras aux hommes et aux gars comme nous
?", lança audacieusement le grand Firmin en ravalant sa morve.
"Non,
non, les enfants, n'ayez pas peur, ce sont des soldats comme les nôtres, ils
ont de l'honneur, ils ne s'en prennent pas aux civils". Il garda pour lui
la suite "sauf quand ils n'ont pas ce qu'ils veulent". Il ne voulait
pas croire aux rumeurs de seins coupés et de bambins embrochés avec des
baïonnettes, peut-être parce qu'il ne supportait pas l'idée de revoir des violences.
Son esprit s'évada encore une fois.
BRESIL.QUELQUE
PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LA NUIT DU 29 JUIN 1896.
Roland
se rendit compte avec attendrissement qu'il était le seul passager à veiller
encore. Les autres shadow-eyes dormaient tous dans leur cabine, comme si le
récit de la controverse de Valladolid les avait épuisé. Pourtant, écouter Las
Cases expliquer comment il avait réussi à prouver que les indiens avaient une
âme envers et contre l'inquisition l'avait lui-même fasciné, et il comprenait
mieux maintenant le magnétisme et la force qui émanaient du chef de la branche
brésilienne des shadow-eyes.
Il
hésita devant la porte entrouverte de la cabine de Charlotte....puis il la tira
doucement en arrière. Un jour, peut-être...
L'homme
de quart se détachait crûment sous la pleine lune. Roland s'allongea dans son
rocking-chair. Le grondement des chutes du Rio Xingu dans la petite crique
était devenu au fil des heures une ambiance qui lui rappelait le crissement des
fraiseuses, des scies et des meules de l'atelier de son père. Il réussit
péniblement à chasser des images de fusillades, de barricades pavées et
d'exécutions sommaires par les Versaillais, en se concentrant sur la grande
hacienda blanche qui surplombait l'embarcadère au bout d'une pelouse à
l'anglaise.
C'est
son instinct de coureur des plaines qui le sortit de sa rêverie. Quelque chose
n'allait pas dans l'immobilité de l'homme de quart. Un ressac un peu plus
accentué fit tourner le gouvernail sur lequel il se reposait. Le corps du marin
l'accompagna dans une lente descente. Roland se garda de bouger en voyant
l'empennage de la longue flèche se hisser comme le nouveau drapeau du
ferry-boat. Des ombres se profilèrent à la proue du bateau, des deux côtés de
la salle des machines. Un bref coup d'oeil sur ses arrières le rassura. Mais
ses cartouches étaient pour l'essentiel dans sa cabine. Il jura entre ses
dents. Deux chargeurs !!! Pour tenir deux ponts à la fois ?. Il allait falloir
tirer à coup sûr...
Les
Jivaros s'avançaient très lentement, les pieds nus glissant sur le pont avec le
buste incliné et projeté en avant, la sagaie ramenée dans le dos pour être
décochée instantanément. Certains tenaient leur casse-tête levé, d'autres les
couvraient avec une flèche encochée. Leurs peintures effrayantes semblaient
jaillir de l'ombre pour éclater à la lueur des fanaux. Caché derrière le
rocking-chair, Roland attendit que les deux groupes qui avançaient
parallèlement le long des cabines comptent une quinzaine d'hommes. Puis il
s'élança en hurlant.
FRANCE. VARREDDES. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE
1914
Le
cliquetis grave d'un gros moteur envahit le couloir de la petite mairie. Roland
s'ébroua et entrouvrit la porte. Il la repoussa, parut réfléchir un court
instant et repoussa l'instituteur et les enfants dans la classe. "Toi, tu
restes là avec les enfants et tu ne sors sous aucun prétexte". Il chuchota
à l'oreille "Et s'il y a du grabuge, vous filez par le jardin du curé
". Il courut dans l'escalier et repassa dans son bureau pour prendre ses
attributs de maire. Il noua fiévreusement autour de sa taille l'écharpe
tricolore, pas le temps de l'ajuster à l'épaule.
Quand il
se tint cérémonieusement debout devant la mairie, ce fut pour contempler stupidement
une majestueuse Horch blindée, noire et scintillante de chromes jusque sur ses
marche-pieds. Un cuir lie de vin cossu capitonnait largement la coque en bois
en forme de berceau. Le véhicule des officiers d'état major manqua l'écraser
sans s'arrêter. Les deux officiers supérieurs continuaient leur conversation
sans paraître le remarquer, ni lui ni les quelques rares civils qui étaient
sortis des cafés.
Les
voitures militaires qui les escortaient allaient presque aussi vite, mais les
soldats avaient le doigt sur la gâchette de leurs fusils. Quelques cavaliers
suivirent, plutôt des estafettes chargées du renseignement qu'une unité
constituée. Eux prenaient le temps de toiser avec arrogance la petite foule qui
avait fini par s'agglutiner devant la mairie ou l'église selon les convictions.
Ils se redressaient exagérément sur leurs selles, en faisant hennir leurs
puissantes montures du Mecklembourg.
Puis,
une longue colonne d'infanterie qui se fragmentait à chaque changement de
drapeau apparut après les premières maisons. Sa densité soulevait un petit
nuage de poussière qui ne retomba qu'au bout d'une heure.
Dix
mille hommes venaient de traverser Varreddes, des visages de morphologie
inconnue, des moustaches farouches, des nuques rasées jaillissant d'uniformes à
la coupe rigide.
Puis une
colonne de cavalerie mixte arriva sur leurs talons. Des uhlans d'abord,
encaparaçonnés dans des cuissardes et des braies rutilantes, certains porteurs
des mêmes lances que leurs pères à Sedan, avec le sabre bringuebalant le long
des selles. Puis quelques hussards, qui semblaient tous officiers et
s'amusaient à terrifier la population en chantant d'une voix sauvage :
"Es
schlug mein herz, geschwind zu pferde, es war getan, fast ehe
gedacht....", et parfois ils laissaient leurs chevaux monter sur les
trottoirs. Tous éclatèrent de rire en voyant le crottin fraîchement déposé
devant la mairie.
Les
villageois surent que les loups étaient rentré dans le village lorsque l'un des
hussards les plus décorés mit pied à terre devant Roland, mais ils ignoraient
que le diable les accompagnait.
"A
qui est la ferme avec le krand pigeonnier ? On la prend pour les officiers
maintenant". Le lieutenant interprète relança impatiemment Roland pour
affirmer son autorité souveraine :
"Alors
? ".
"Avez-vous
un ordre de réquisition ?". La gifle claqua à toute volée.
"Schweinhund,
cochon de français, à qui tu crois parler ?"-"Tiens, le foilà, ton
papier". Roland esquiva la seconde gifle en portant la main à son flanc
pour dégainer. Ses mouvements furent si vifs que le lieutenant resta abasourdi
quelques secondes. Roland réalisa que sa situation ne lui permettait rien
d'autre que de calmer le soudard et il répartit très vite :
"C'est
la mienne, Herr Leutnant, la ferme de Beauval, je l'ai achetée en 1896 à
Théodore Proffit pour deux cent louis d'or et je serais très heureux de vous
accueillir avec mon fils. Mais il n'y a pas de femme, il faudra vous
débrouiller pour la cuisine". Il fit une sorte de salut militaire en
portant la main à son chapeau et il se retourna sans laisser le temps à
l'officier de réagir, et surtout pour masquer l'envie de meurtre que
dégageaient ses joues cramoisies.
Le
lieutenant Manfred Ritterschein sourit en voyant le grand vieillard soumis lui
tourner piteusement le dos. Ach, sacrés français qui croyaient pouvoir
reprendre l'Alsace et la Lorraine...Nach Paris, oui, ils allaient voir....et
leurs bonnes femmes aussi. Il sourit au commandant de la colonne qui arrivait
au trot, mais le sourire s'effaça lorsqu'il vit le cortège macabre que tirait
par les rênes le grand hussard à la veste exagérément chamarrée.
C'est
par les volets entrebaîllés de son bureau que Roland vit pour la première fois
le baron Rupert Von Hentzau. Son coeur manqua un battement en reconnaissant les
traits hais du mutant. Le cauchemar allait recommencer.
FRANCE.
PARIS. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914
Il se
redressa lentement, mais son coude dérapa légèrement contre la paroi glissante
du sarcophage en titane. Charlotte Corday étouffa un petit rire gêné, car il y
avait toujours une part d'intimité traumatisée dans le réveil d'un shadow-eye.
Charles Péguy sentait encore la balle de calibre militaire percer son flanc
avant de lui traverser les poumons dans un éclair de douleur qui précéda de peu
le silence de son âme. Il se souvint tout de suite qu'il s'appelait maintenant
Jean de Saint-Marc, et qu'il avait un logement et des papiers qui l'attendaient
sous ce nom rue Mirosmenil. Il n'avait pas envie de parler de son traumatisme à
Charlotte. Perdre l'une de ses sept vies était toujours mourir un peu pour un
shadow-eye, une partie des souvenirs s'effaçait, et une rééducation par des
livres et la tradition orale aidait les immortels à recouvrer leurs facultés et
le sens de leur destinée. Mais chaque mort les rapprochait un peu plus de
l'ultime vérité, et ils avaient tous vu plus que ce que peu d'humains étaient
revenu raconter. Il émergea de son caisson avec les jambes qui tremblaient un
peu, mais il refusa le bras de Charlotte avec un sourire las. Il était nu, mais
il n'y avait pas de pudeur de corps entre les frères. Il saisit la robe de
chambre de soie mauve que lui tendait Charlotte et il remontèrent l'escalier.
Charlotte
le guida au début à travers le dédale des étages, mais la mémoire de l'écrivain
revenait progressivement. Il franchit sans hésitation le seuil du dernier étage
pour entrer dans un fumoir où un groupe d'hommes et de femmes dégustait
liqueurs ou café en l'attendant. Georges Sand et Jules Ferry se levèrent les
premiers pour le réconforter. Charlotte resta en arrière…Elle tendit l'oreille,
écouta de nouveau...puis elle redescendit la volée de marches en laissant
glisser fermement son bras le long de la rampe.
FRANCE.
VARREDDES. MIDI LE SEPT SEPTEMBRE 1914
Les
Chleuhs sont dans la ferme. Roland leur a abandonné le corps de logis
principal, nous nous sommes replié dans la maison de nos employés. Père essaie
de calmer l’indignation de la tante de Marie-Jeanne “ Roland, c’est y pas des
barbares ? Vlà qu’l’grand, là bas, il a bouffé toute une roue de brie avec la
paille autour, et il a trouvé ça bon encore ! ! ! ”.
Elle
roule les r d’émotion, et Roland ne peut s’empêcher de sourire malgré le
tragique de la situation.
Il est
très inquiet depuis que le médecin a été sorti de son cabinet un peu avant midi
pour faire l’autopsie des trois cadavres ramenés par le tzin.
Les
curieuses casquettes des uhlans ont envahi tout Varreddes, ils ont
réquisitionné la Poste, la fournée de pain, les pédiluves et monté de grandes
tentes circulaires pour une partie des troupes. Quelques groupes de cavaliers
sont partis en reconnaissance dans les hameaux. Les enfants ont repris la
classe, c’est moins dangereux que de passer sous un cheval lancé au galop.
Après
manger, mon père nous a réunis dans la chambre de Marie-Jeanne. Moi, je savais
déjà tout des tzins, mais il a expliqué le minimum à Marie-Jeanne, pour ne pas
dépasser sa compréhension trop vite. Elle a au moins compris que la situation
est grave, et que notre pire ennemi fait partie d’une sorte de secte, qu’il
cherche quelque chose que Roland possède, mais que nous avons des amis à Paris.
Il boit son café très chaud par petites gorgées qui rythment ses phrases
brèves.
“ Mon
fils, il va falloir que tu passes leurs lignes pour aller téléphoner à
Etrepilly, à ce numéro ”. Il me tend un petit bout de papier griffonné à la
hâte “ Moi, je dois rester ici pour les protéger, tous ”. Il ajoute “ Dis leur
qu’ils sont revenus, qu’ils le cherchent encore, que j’ai besoin d’aide ”.
J’ai
embrassé tendrement ma future femme avant de partir.
J’aime
tomber dans ses yeux bleus et profonds.
J’aime
comme ses joues rosissent sous ses tâches de rousseur.
J’aime
sa voix douce et grave. Elle fera institutrice, Monsieur Delagarde l’a dit,
elle est plus intelligente que moi.
Elle
nous fera de beaux petits, à mon père et à moi. Je suis très dur quand je pense
à elle.
Bon, pas
le temps pour un gros câlin, cachés dans une meule de foin à lui manger les
deux belles poires que je tiens en coupe dans mes mains en labourant son
bourgeon tout dur et glissant avec mon gland.
BRESIL.QUELQUE
PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LA NUIT DU 29 JUIN 1896.
Roland
fut obligé de tirer par brèves rafales pour bloquer la masse compacte des
sauvages. Il se recula brusquement pour échapper à la volée de flèches décochée
à tribord après le premier effet de surprise. Il courut sur quelques mètres
mais eut le réflexe de bouler par terre pour prendre le pont de bâbord en
enfilade. Prévenus par la première fusillade, les Jivaros s’étaient presque
allongé sur le pont après avoir fracassé les fanaux. En position de coup par
coup, l’arme automatique fit quelques dégâts, et des gémissements se mêlèrent
au bruit des combats dans les cabines. Roland se replia au milieu du pont et
assista au massacre des hommes d’équipage exécutés un par un en sortant des
soutes. Quelques coups de feu dispersés témoignaient de luttes éparses. La
cabine de Charlotte était proche, et les sauvages étaient surtout occupés à
piller les salons et salles à manger. Il lui restait un demi-chargeur lorsqu’il
s’élança. Les premières balles touchèrent toutes leurs cibles, formant un
barrage provisoire qui lui permit d’entrouvrir la porte de la cabine. Charlotte
pointait devant elle un petit pistolet de femme à un coup, une poivrière de
l’ancien régime. Roland fut fugacement ému par la fragilité dérisoire de l’arme
et le courage de la jeune héroïne. Des bruits de pas l’avertirent que
l’hésitation allait être fatale. Il s’accroupit brusquement devant la porte, et
tira ses dernières cartouches. Derrière lui, il entendit une troupe
l’encercler. Il se retourna. Les flèches partirent en même temps qu’il
plongeait dans les eaux noires et tumultueuses.
Le
courant le charriait comme un galet plus vite qu’il ne nageait. Le bateau disparaissait
très vite derrière lui. Il remonta une dernière fois à la surface en crachant
et en toussant pour saisir une grande liane tendue comme une perche
miraculeuse. Petit à petit, il parvint à extraire son corps happé par une
gangue liquide. Il noua ses poignets pour soulager ses muscles crispés pendant
quelques minutes. L’aube le trouva allongé sur une grande branche au sommet de
l’arbre de fer à la dureté légendaire. Dans les senteurs moites des végétaux
pourris ou renaissant, il dénouait péniblement son corps recroquevillé que
réchauffait les premiers rayons lorsqu’il entendit un hurlement.
FRANCE.
VARREDDES. APRES-MIDI DU SEPT SEPTEMBRE 1914
La ferme
des Plancys, dans le hameau le plus éloigné sur le territoire communal, apparut
après la dernière clairière aménagée dans le petit bois en réserve de chasse.
Victor avait distingué tout de suite la petite tâche d’un brun foncé qui était
surgie de nulle part. Le vieux soldat n’hésita pas une seconde pour se cacher
dans une soupente entre deux sacs de blé. Il savait trop bien de quoi les
teutons étaient capables, et il était le seul homme à la ferme. Personne ne lui
reprocherait d’avoir abandonné les deux garces vives qui s’exhibaient
honteusement dans la cour pour le provoquer sexuellement.
“ J’te
dis que tu rentres pas dedans ”.
“ Et
moi, j’te dis que si, allez, donne le moi, donne, DONNE ! ! ! ”.
Amandine
et Armelle tiraient sur le corset comme deux gamines se disputant une poupée.
Les deux accortes femelles avaient une prétention déraisonnée, tant le bustier
peinait à se refermer autour de leurs voluptueux appas. Elles transpiraient
sous l’effort de contention, et leurs chemises largement ouvertes dévoilaient
savamment de quoi exciter le vieux mâle. Victor n’avait pu s’empêcher de
reluquer les rondeurs des croupes et le galbe des fortes poitrines, même s’il
avait bien compris le jeu des jeunes salopes.
Epuisées
par l’effort, elles babillaient sous une tonnelle, affalées sur un banc,
lorsqu’un bruit martial de sabots bien ferrés les tira de leur rêverie.
Le
sergent Gustav Eisenerst et trois autres uhlans firent leur entrée dans la cour
en repoussant de leur lance l'imposante porte cochère à moitié refermée.
Les deux
sœurs se rhabillèrent en hâte, mais le mal était fait.
“ Ach,
cheunes françaises, pas avoir peur, nous chentils ”.
Armelle
et Amandine ne répondirent pas, les bras recroquevillés sur la poitrine.
“ Nous
occuper la ferme, nous fouloir manger ”. L’un des uhlans était descendu de
cheval. Il posa la main sur le bras nu d’Armelle “ Cholie cheune fille, moi
aussi fiancé ”. Elle retira brusquement son bras et trébucha sur Gustav “ Ach, pas aimer allemands ? ”. Amandine
s’interposa pour faire une diversion “ Si, si, nous aimer soldats, nous avoir
bonnes confitures pour vous, dans la grande armoire de la cuisine, là, c’est
cette porte, là, oui, celle là ”.
Les deux
sœurs se blottirent instinctivement l’une contre l’autre tandis que Victor
était de plus en plus intéressé par la scène qui se déroulait sous ses yeux
dans la cour.
Un autre
uhlan, le visage rougeaud et bovin, fit claquer gentiment les rênes de sa
monture sur les fesses d’Amandine “ Femmes françaises pétites fesses, mais
cholies, ah oui ”. Un cri de colère monta de la cuisine qui se confondit avec
la claque sur la joue du soldat. Atterrée par ce qu’elle venait de faire,
Amandine se tourna vers le soldat furieux qui brandissait un pot d’encaustique
:
“ Pouah, pschuitt, DONNERWETTER ”.
“
Salopes de françaises, toi fouloir empoisonner nous ? ”. Gustav secouait
Amandine par le bras comme un chien secoue un rat. La chemise s’entrouvrit
brutalement, un sein magnifique apparut. Le regard des uhlans devint fixe, dès
le début ils avaient sans vraiment le savoir cherché un prétexte pour pouvoir
toucher et dénuder ces deux superbes femelles.
“ Fous, espionnes, à poil ”. Les quatre brutes
partirent d’un gros rire pendant que les jeunes femmes s’exécutaient en
tremblant. Tapi dans sa cache, le vieux Victor se rinçait l’œil avec un sourire
de revanche.
Les
mains en conque autour des seins et de leurs fentes très velues, les jeunes
femmes durent se résoudre à parader sous les schlagues qui menaçaient leurs
postérieurs rebondis. Tels des maquignons, les allemands palpaient sans
vergogne les fesses bien dessinées, pinçaient les seins, caressaient les joues
fraîches, effleuraient les chattes aux poils collés par la transpiration en
riant aux éclats.
“ Ach,
françaises mouiller, françaises putains ! ”. “ Fous fouloir foir comment
allemands bien montés être ? ”.
Les
casques à pointe étaient soûlés par les relents de sueur, de jeunes cons au
musc puissant et d’eau de Cologne bon marché des petites garces.
L’un des
uhlans, la queue raide et bloquée par son pantalon, n’y tint plus et se dégrafa
rapidement. Il fit pivoter Amandine et la força à écarter les jambes en se
penchant en avant. Armelle ouvrit la bouche pour hurler, mais une main
vigoureuse bloqua son cri, la forçant à s’agenouiller d’une poigne de fer.
Le
souffle coupé, Amandine sentit un membre vigoureux la transpercer sans
fioritures dans son fondement. Son cri bref et perçant donna une idée au gros
paysan déguisé en soldat “ Ja, ja, toi faire le porc, scroui, scroui, encore !
! ! ”.
Armelle
fut en même temps suffoquée par le viol de sa sœur et l’odeur d’urine marinée
du bâillon de chair qui lui était présenté. Sous ses yeux hagards, une poigne
vigoureuse massait énergiquement les gros roberts de sa sœur, mais pour ne pas
tomber, elle dut vite se concentrer sur la bite boche qui violait sa bouche. Gustav
empoigna ses longues anglaises comme il aurait guidé son cheval pour mieux
marteler ce temple délicat dont la chaleur frétillante le rendait fou.
Dans un long râle, le sodomite se rendit en
écrasant les seins d’Amandine comme des pêches juteuses. Un autre uhlan se
présenta devant Amandine qui reprenait sa respiration en sanglotant de honte et
de douleur. Penchée en avant, elle offrait un profond sillon mammaire en forme
de cravate espagnole. Le soldat ne s’y trompa point, et il lova entre les globes
fermes et doux comme un oreiller un long membre rouge dont la tête frémissait
d’aisance.
FRANCE.
VARREDDES. APRES-MIDI DU SEPT SEPTEMBRE 1914
Atmosphère
sinistre dans le café-tabac de la place du village. Il manquait tout simplement
la musique de l’air de Cadet Rousselle. Ce soir, pas de joyeux :
"la
boulangère est une salope, la boulangère est une salope,
un doigt
dans l’trou d’mon cul et hop, un doigt dans l’trou d’mon cul et hop ".
Les
journaliers aux traits tirés par les dernières moissons et l’inquiétude
gardaient un visage grave et pensif, le nez dans leurs verres. Quelques
fléchettes traversèrent une cible ébréchée pour donner une illusion de vie.
Elle trônait entre une publicité pour la manufacture d’armes et de cycles de
Saint-Etienne et une affiche jaunie prônant la tempérance, encadrée par
dérision.
Roland
poussa doucement la porte, gêné de voir tous les regards converger vers
lui. Claude Courtier, le mari d’Armelle
et plus gros propriétaire de la commune, lança :
“
Marcadieu, qu’est ce qu’y fait à c’t’heure, l’toubib ? ça va faire trois
heures, ç’tantôt ”
Alphonse
Proffit, le bistrotier, ajouta “ Qu’est c’qu’y prendra, m’sieur l’maire ”.
Roland
dit au hasard “ Oui ?….ce vin blanc avec du sirop de cassis, du curé….machin ”.
“ Ah,
oui, il veut un Kir ? ”.
Avant
que Roland ait pu répondre, une effervescence parut animer la place. Un client
souleva la tenture au dessus d’une vitre dépolie et sortit précipitamment. Tous
les hommes le suivirent.
Les
grands hussards de la mort arrivaient en même temps. Ils avaient fermement
encadré par les bras le vieux docteur Maurice, qu’ils portaient presque, tant
il peinait à les suivre. Le plus haut gradé des allemands se hissa souplement
sur la haute margelle de la fontaine dont les angelots veillaient sur la place
depuis des siècles. Il tenait au bout de ses doigts gantés un rapport
d’autopsie dont l’encre était à peine sèche. L’oeil vissé sur son monocle, le
tzin attendit que la place fut convenablement remplie avant de commencer :
“ ICH HEISSE RUPERT VON HENTZAU ”.
Il
reprit tout de suite en français : “
“ Ici,
je commande pour l’armée allemande et je représente le Kaiser avec tous les
pouvoirs ”. Il s’interrompit pour surprendre les protestations d’éventuels
agitateurs. Les visages soumis lui arrachèrent un rictus de satisfaction.
“ Ce
matin, des franc-tireurs ont lâchement abattu DANS LE DOS trois soldats
allemands ”. Les gens retinrent leur souffle.
“ Ils
ont été tués avec une arme militaire allemande volée, comme celle-là ”. Le tzin
fit un geste bref, et son ordonnance tendit le bras pour lui remettre son
pistolet automatique.
Von
Hentzau leva le bras pour montrer le Mauser 96.
“ A
partir de demain matin, un otage sera fusillé toutes les heures tant que je
n’aurais pas retrouvé les assassins et cette arme. Où est le maire ? ”
Roland
fendit la foule pour se présenter.
“ A la
mairie ”.
Le tzin n’eut pas un regard pour l’homme qu’il
cherchait sans le savoir en sautant souplement de son perchoir. Les yeux de
Roland semblaient hypnotisés par les grandes cuissardes en cuir d’un vert
bronze qui le précédaient. Ils montèrent les escaliers de la mairie d’un pas
vif pour le tzin et résigné pour Roland. Ils se firent face au -dessus du
bureau du maire :
“ Le
registre d’état civil ”. Roland fit semblant de ne pas avoir compris “ le quoi ?”. Le hussard frappa du
poing sur le bureau, renversant plumes et encrier.
“ Che
feux dix otages ou je les désigne moi-même ”. L’accent revenu sous la colère
fit sursauter Roland.
“ Vous
ne pouvez pas me demander une chose comme ça “.
“
Ecoute, petit français, c’est le moment de te débarrasser de tes socialistes et
de tes agitateurs… ”.
“ Je
suis le maire de tous les habitants. Je refuse de vous livrer quelqu’un ”.
“ Très
bien…ça sera n’importe qui ”. Le tzin ouvrit une page au hasard et pointa un
doigt étonnamment griffu sur la première ligne. Roland sursauta en entendant le
premier nom. L’énoncé de chaque nom que le tzin griffonna sur une feuille
arrachée à l’album épais fut un coup de poignard dans sa chair.
”Non,
pas les enfants ! ! ! ” Le tzin éclata de rire “ C’est toi qui l’as voulu,
maintenant c’est trop tard ”. Il brandit sa liste sous le nez de l’homme vieux
et fatigué qui semblait écrasé par la souffrance et la culpabilité et sortit.
Roland
laissa lentement retomber son front sur ses mains jointes et allongées sur le
sous-main en cuir que Marie-Jeanne et moi lui avions offert pour ses cinquante
ans. Les cauchemars revinrent très vite.
BRESIL.QUELQUE
PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LE MATIN DU 30 JUIN 1896.
Les
hurlements devinrent plus aigus en même temps que les contours de la silhouette
qui se balançait sous le grand hévéa se précisait. Le cœur affolé par ce qu’il
pressentait, Roland fouilla dans l’étui en bois du Mauser 96 pour en extraire
une courte lunette de vue. L’étroit champ de visée ne lui permettait qu’une vue
très fragmentaire de la scène d’un autre âge qui se déroulait sur l’autre rive,
devant l’hacienda des shadow-eyes. Ce fut comme un puzzle qu’il reconstitua
difficilement, tant son entendement était plus lent que ses gestes de fou.
D’abord les Jivaros, qui sortaient de l’hacienda les bras chargés de robes,
d’armes et d’objets de confort, avec des chapeaux sur la tête et les mâchoires
refermées sur des salaisons. A gauche, un autre groupe s’affairait sur les
cadavres des shadow-eyes. Roland faillit vomir lorsque l’un des sauvages
s’affaira sur le cadavre de Voltaire et exhiba triomphalement sa tête tranchée.
Il s’approcha du feu au-dessus duquel ses congénères étaient en train de fumer et
réduire d’autres têtes. Un rictus amer souleva les lèvres de Roland lorsqu’il
songea que le vieux philosophe aurait lui-même bien ri de la blague pour idiots
qui se réalisait sous ses yeux. Car un archéologue pourrait un de ces jours
trouver le crâne de Voltaire enfant.
Dans son
champ de vision apparut d’abord un casque colonial allemand, puis le profil
honni de saurien et de prédateur d’un tzin plus âgé que celui qu’il avait tué
au Nouveau-Mexique. Un fouet se leva. Roland connaissait d’avance la cible,
mais il se força à regarder, c’était son devoir.
Les
joues de la jeune aristocrate étaient aussi rouges que ses fesses. Elle cria
une nouvelle fois, vrillant les oreilles de Roland tant ses pleurs et
supplications étaient pitoyables. La beauté de son corps fin d’une blancheur
diaphane suffoqua Roland. Le bras du Tzin retomba. Tandis que le corps de
Charlotte continuait de se tordre de douleur, il porta un grand verre de vin à
sa bouche en se reposant quelques instants. Il donna un ordre bref, et l’un des
sauvages qu’il avait soudoyés avec des bijoux de pacotille amena le porte-voix
du capitaine du ferry-boat. Le fouet de vacher laboura alors les flancs
délicats, fouaillant le jeune corps qui se trémoussait comme un poisson au bout
d’une ligne pour se soustraire aux morsures infernales. Charlotte tentait de se
hisser au bout de ses liens, de se balancer en repliant et en refermant
sensuellement ses cuisses, mais rien n’y faisait, et les cinglées sauvages
trouvaient implacablement leur cible, les hanches voluptueuses et l’adorable
buisson bouclé que Charlotte tentait d’effacer en creusant le ventre. Mais
alors, c’étaient les seins pleins et frissonnants qui s’exposaient en première
ligne. Le corps magnifique était strié de zébrures roses d’où commençaient de sourdre
quelques gouttes carminées sur les chairs plus fragiles du ventre et des
aréoles. Au bout de quelques instants, le mutant laissa reposer le corps
pantelant d’une douleur atroce qui irradiait tout l’épiderme de la jeune fille.
Il se saisit du porte-voix qu’il plaça devant la bouche mutine qui se
convulsait en cherchant de l’air.
La
respiration saccadée et les sanglots incoercibles emplirent la tête de Roland
comme si Charlotte avait le menton blotti dans le creux de son épaule, sans
qu’il puisse la consoler. Il cassa un branchage entre ses doigts de rage avant
de reprendre la petite longue-vue. Le mugissement du tzin résonna
douloureusement dans ses oreilles et le fit tanguer sur lui-même comme s’il
avait trop bu.
L’instituteur
et secrétaire de mairie secouait doucement son épaule. Roland émergea de son
voyage au pays des réducteurs de tête et se leva en chancelant comme un homme
ivre. Il prit le bras charitable comme une bouée de sauvetage.
FRANCE.
VARREDDES. APRES-MIDI DU SEPT SEPTEMBRE 1914
Le gland
heurtait sans pause la luette d’Armelle. Elle ne pouvait pas se dégager de la
poigne d’acier pour respirer normalement. Elle étouffait petit à petit, tant la
queue dilatée à craquer emplissait sa bouche. La décharge brutale d’une longue
traînée de foutre la surprit, malgré son attente, par sa densité visqueuse et
son volume. Le goût âcre du à un amour immodéré du schnaps accentua son
intolérance. Le sergent continua de s’enfoncer pour mieux se vider. Elle dut
mordre pour se dégager en crachant et en suffoquant. Gustav hurla en tombant à
la renverse. Un sinistre craquement de branches brisées résonna sur les pavés
de la cour. Tous surent que l’irréparable s’était produit sous leurs yeux à ce
bruit. Les deux sœurs se regardèrent en pleurant tandis qu’un uhlan reposait
doucement la tête aux vertèbres rompues.
Les yeux
exorbités, le uhlan siffla entre ses dents “ Françaises terroristes. Françaises
mourir ”.
Armelle
et Amandine bondirent sur leurs pieds comme de jeunes chatons, mais trois
lances implacables les rabattirent dans un cercle de plus en étroit
“
Amandine, j’ai peur, qu’est-ce qu’ils vont nous faire ”. “ Il faut crier,
appelle Victor. APPELLE AU SECOURS ! ! ! ”.
FRANCE.
ETREPILLY. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914.
De ma
première rencontre avec Charlotte ne restera qu'une voix chaude et grave à
l'autre bout d'un fil qui nous relie et nous sépare en même temps, entre
Etrepilly et Varreddes. Un jour, je serai plus vieux qu'elle.
Je
ressors de la cabine téléphonique qui sent bon le bois tout neuf, sous le
regard du receveur des postes qui bégaye de fierté pour l'arrivée du progrès
dans le petit bourg. J'essaie de donner un corps à Charlotte, mais je tiens
presque déjà le long visage aristocratique, le nez fin et légèrement busqué que
je découvrirai après la guerre. Puis je pense à Marie-Jeanne, un peu honteux.
Dans la
poste d'Etrepilly bruissent les rumeurs les plus contradictoires. Les hommes
serrent les poings ou tirent sur leurs pipes tandis que les femmes essaient
d'appeler les familles à Varreddes. A chaque fois, elles tombent sur les boches
qui les insultent avec de gros rires gras dont elles comprennent parfaitement
le sens. Je suis très entouré, car je suis le seul à avoir passé leurs lignes.
Je leur ai dit que les colonnes remontaient depuis le rû de l'Ancoeur, en tirant du matériel, mais
personne ne veut regagner les fermes, car les bleus arrivent.
Charlotte
m'a dit que Jean de Saint-Marc avait pris la tête d'un détachement parmi les
premiers sortis de la capitale avec les taxis de la Marne. Demain matin,
Varreddes sera sauvée. Mon père doit simplement rester tranquille.
Je vais
couper par la ferme des Plancys pour le prévenir. En pleine nuit, j'arriverais
bien à berner les doryphores.
FRANCE.
VARREDDES. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914
Depuis
deux heures, les uhlans n'avaient pas interrompu leur jeu cruel. Ils étaient
d'abord remonté sur leurs selles après avoir fermé toutes les issues de la cour
de la ferme. Puis, tels des picadors, ils s'étaient amusé à pourchasser de
leurs lourdes lances les proies dénudées. Les cavalcades se succédaient, dans
un effrayant martèlement de sabots qui résonnait dans la cour fermée jusqu'aux
oreilles de Victor. Le pauvre bougre avait tout vu, amusé et revanchard au
début, maintenant pétrifié par sa propre lâcheté et révulsé par le crime qui
était en train de se commettre sous ses yeux. Car il n'avait aucun doute sur la
détermination des lanciers ennemis. Au jeu épique des premières heures, au
coups de plats de fer sur les fesses, aux frappes de taille avec le bois dans
le creux des épaules bien découplées, avaient succédé des coups d'estoc de plus
en plus vicieux avec les pointes. Les soeurs étaient épuisées par leurs courses
incessantes, qui trouvaient toujours le poitrail fumant d'un hongre pour
s'opposer à leur poitrine haletante.
Quand
elles risquaient une pause, une main agrippée sur la tonnelle, l'autre retenant
leur souffle oppressé, un ordre cinglait à leurs oreilles bien trop vite suivi
d'un coup.
"LOS
!!! SCHNELL". Les opulentes mamelles ballottaient sans gaine et sans
fierté, elles n'avaient plus cure de les dérober aux regards tant leurs gestes
saccadés devenaient lourds et disgracieux. Dans la fin du jour, elles
frissonnaient d'une peur affreuse qui les faisait transpirer davantage. Le
visage cramoisi, elles avaient conscience de la puanteur de leurs effluves sui
generis, auxquels se mêlait l'âcre parfum tourné de l'eau de Cologne. Les
uhlans fronçaient le nez en se moquant d'elles, et en profitaient pour les
maltraiter davantage. Les soeurs prirent enfin conscience de leur destinée au
premier sang qui coula. Pas celui qui dégoulinait de leurs genoux écorchés par
d'innombrables chutes sur les instruments aratoires, mais celui qui coula de la
fesse d'Amandine au premier vrai coup de pointe.
Elle
s'effondra en hurlant, les jambes coupées par la douleur qui paralysait sa
croupe. L'un des uhlans descendit de sa monture pour allumer des torches
attachées sur la tonnelle. Le spectacle promettait d'être beau, et ils
voulaient en garder un souvenir inoubliable, comme d'une fête joyeuse. Les
uniformes aux galons rouges cousus de fil d'or dessinèrent des ombres
fantastiques sur les murs hourdés à la chaux.
Victor
se rejeta en arrière, tandis qu'Armelle soutenait sa soeur qui claudiquait.
Elles avaient renoncé à demander pitié, leurs voix enrouées toujours couvertes
par les cris joyeux et les insultes des cavaliers virevoltant. Traquées, très
affaiblies, le coeur au bord de l'explosion, les soeurs s'enfuirent à l'autre
bout de la cour en trottant comme des limaces. Les uhlans se contentaient de
les suivre au pas, tant les chevaux allaient plus vite. Maintenant, à chaque
fois que l'un de leurs bourreaux les dépassait, une marque de son passage
restait incrustée dans les chairs pantelantes. Elles butaient sur des crinières
échevelées et écumantes, cabrées après des ruades vicieuses qui les affolaient.
Les cariatides de douleur se redressaient à chaque infime perforation des
seins, des cuisses, des ventres tétanisés par des souffrances incoercibles. Les
mains jointes pour demander merci retombaient pour aider à ramper les corps
faits pour les caresses de mains viriles. Puis vint le temps où des
frémissements de plus en plus rares animèrent les corps épuisés.
"SCHNELLER, FRANZÖZISCHE FOSE". Les torches éclaboussaient de leurs lueurs
dansantes les casques à pointe qui se penchaient sur les chairs à l'agonie dans
un ballet fantasmagorique.
Les sabots clapotaient maintenant dans de
petites flaques de sang qui s'étaient insinuées entre les pavés. Les soeurs
s'étreignaient pour mieux se protéger, mais lorsque les fers piquèrent plus
profondément les flancs et les cuisses, le hérisson humain s'entrouvrit pour
offrir les poitrines vulnérables et presque mutilées. Les seins affreusement
piqués, perforés, ne méritaient plus le nom d'appas. Les brunes aréoles
congestionnées par les soubresauts incessants étaient le centre d'une cible que
les soudards ne rataient jamais. Un mamelon fin et ferme tomba au champ
d'honneur, salué par un rugissement de souffrance et des applaudissements.
Victor revit fugacement la petite fille de douze ans qui s'était avancé
au-dessus de son corps noyé de sommeil dans les blés chauds. Elle l'avait
regardé effrontément avant de relever sa jupe, dévoilant sa jeune chatte glabre
avant de relever son capuchon rose pour diriger un petit jet d'urine sur sa
bouche bée. Bien qu'Armelle lui ait fait durement payer par la suite ce moment
d'égarement, le vieux paysan se masturbait encore parfois lorsque l'odeur de
cyprine emplissait ses narines.
La fin
approchait. Une pointe acérée transfixia une grasse mamelle et se releva comme
un hameçon aurait ferré un brochet. Amandine rassembla ses dernières forces
pour se soulever et accompagner l'épouvantable déchirure. Son bourreau prenait
plaisir à secouer sa lance pour arracher le fer et provoquer des hurlements
démentiels. Armelle se tordit comme un ver lorsque sa fente fut visitée par un
pal inquisiteur pendant que ses mains étreignaient vainement une autre lance
pour la détourner de ses tétons dont le sang dégouttait.
Les
beaux corps mutilés roulèrent lentement, repoussés par les pointes comme des
ballots de foin. A l'approche de la fosse à purin, des gémissements
imperceptibles traduisirent le refus de la fin ignoble que les tourmenteurs
avaient prévue. Les soeurs s'enfoncèrent lentement dans le magma ignoble, les
cheveux maculés de fiente, le corps aspiré par les déjections, les mains levées
émergèrent quelques instants du cloaque dans une ultime prière.
FRANCE.
VARREDDES. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914
Les plus
vieilles des lavandières guettaient avidement les draps de la jeune mariée.
Elles
poussèrent ensemble un soupir résigné. La Yolande présentait ostensiblement le
drap nuptial de sorte que toutes puissent voir la macule de sang qui attestait
de sa virginité déflorée.
Elles
recommencèrent à battre et essorer leur linge sur les planches rabaissées au
niveau des basses eaux du grand lavoir circulaire. Une délicieuse moiteur
régnait sous les petites tuiles surchauffées imprégnées par l’humidité
résiduelle des murs centenaires.
Un trot
léger interrompit le concert de médisances. Une dizaine de cavaliers s’étaient
arrêté au bord de la route de Trocy, qui surplombait le lavoir communal. Puis
les soldats mirent pied à terre et donnèrent le change en faisant boire leurs
montures dans le bassin.
Les
uhlans sifflèrent d’admiration lorsque Marie-Jeanne se pencha pour tirer l’eau
du puits qui jouxtait le lavoir. Ma bien-aimée fit semblant de n’avoir rien
entendu. Elle se contenta de resserrer sur sa poitrine le col de sa chemise ouvert
sur la naissance de ses seins. Il faisait encore beaucoup trop chaud pour
passer un fichu sur ses épaules, mais elle se maudit de ne pas y avoir pensé
lorsque le sergent Dieter Klemberman s’approcha. Elle se força à regarder les
planches et les battoirs en sifflotant à son tour, par défi. Le gros
sergent posa une main autoritaire sur la
corde :
“ Ach,
laisser soldats faire, matemoiselle ”. Marie-Jeanne détourna les yeux en
soupirant, tâchant d’ignorer le gros tas de graisse malodorant et boudiné dans
son uniforme qui lui cachait le soleil.
L’ignoble
lui adressa un grand sourire en remontant le seau plein. Il ajouta pour la
forme “ Matemoiselle chentille afec soldats ? Ach, nous aimer petites
femmes de Paris, french cancan ”. Il hésita un peu “ Fous Pigalle ? ”.
Marie-Jeanne éclata de rire. Le rustaud la prenait pour une pute parce que son
chemisier baillait. Prenant le rire pour un oui, le gros soldat posa une main
confiante sur le sein opulent qui s’était gonflé sous ses yeux. La seconde d’après,
le seau d’eau dégoulinait comiquement sur ses cheveux et ses épaules. Le
redoutable uhlan était redevenu un péquenaud abruti et mortifié. Marie éclata
de rire avec les autres lavandières, pendant que les uhlans gardaient un visage
sévère. Le sergent s’essuya lentement le visage et la moustache avec le manche
de son uniforme. Aussi lentement qu’il le fallait pour laisser à sa colère le
temps de mûrir. Puis elle éclata avec une rage imbécile et méchante.
“ AFEC
LES OTAGES ”. Marie-Jeanne resta abasourdie. La Pierrette courut pour
s’interposer :
“ Mais,
arrêtez, elle n’a rien fait, vous n’avez pas le dr… ”. Sa tête partit en
arrière sous l’impact de la gifle. Tout se passa dans un ralenti accéléré
ensuite, et les lavandières restèrent longtemps immobiles tandis que
Marie-Jeanne trottinait très vite derrière l’escouade, les poignets attachés
par une longue lanière à la selle d’un cheval.
FRANCE.
VARREDDES. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914/ BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU
RIO XINGU. LE MATIN DU 30 JUIN 1896.
Roland
regardait fixement le plafond. Allongé sur le lit de la chambre d’hôte de la
ferme de Beauval, il n’avait pas sommeil et il fumait par courtes bouffées la
cigarette qu’il venait de se rouler. Puis la nuit envahit son lit, une nuit
sans lune aussi profonde que la jungle amazonienne. Il recommença à compter de
tête ses cartouches entreposées dans sa vieille malle. Elles avaient disparu.
Il fouilla fébrilement dans les poches de sa veste, de son pantalon, plongeant
même le bras dans son holster en s’accrochant fermement par les cuisses aux
branchages de l’arbre de fer.
Le
beuglement dans le porte-voix le réveilla de sa fièvre hallucinée.
“ ROLAND
GUYOT ” “ ROLAND GUYOT ”. Roland reprit peu à peu ses esprits et
chercha la petite longue-vue. Quand il parvint à accommoder, le visage brutal
du mutant éclata dans la minuscule visée. Les muscles du cou congestionné se
soulevèrent lorsqu’il entendit, comme si le tzin était sous l’arbre :
“ Regarde
bien cette shadow-eye, Roland ”. La voix reprit son souffle “ Si tu
ne te rends pas avec l’arme qui nous appartient …” - la voix se cassa un
peu, et le tzin dirigea le porte-voix sur sa gauche, preuve qu’il ne savait pas
où se trouvait le pistolero- “ Elle sera torturée à mort sous tes
yeux ”.
Roland
resta paralysé. Les tzins connaissaient son nom, Natacha avait parlé, il serait
un homme traqué pour le reste de sa vie. Il se redressa pour encercler la
position adverse et s’arrêta stupidement. Il n’avait plus de cartouches sur
lui. Son impuissance lui rappela cruellement les tragiques événements des
derniers mois, et sa nuque reposa lentement sur la branche immense. Ses yeux
étaient mouillés lorsqu’il reprit la lunette, et il dut les frotter avant de
reconnaître la colonne de Jivaros qui s’était amassée parallèlement au beau
corps supplicié de la jeune héroïne.
Chacun
tenait à ses côtés une longue sarbacane et comptait ses courtes flèches. Roland
ferma les yeux de joie. Le supplice serait de courte durée, car le poison au
curare des flèches jivaros était connu pour son extrême violence. Le chef des
Jivaros parla quelques instants au tzin, qui opina de la tête. Cinq jeunes
guerriers se présentèrent ensemble devant Charlotte. Puis une vieille femme,
l’épouse du chef apparemment, s’approcha de la corde qui maintenait en suspension
le corps dénudé de la jeune femme. Elle la détendit suffisamment pour que ses
pieds reposent sur le sol. Charlotte fut brièvement reconnaissante à la vieille
sorcière à la peau ratatinée, avant de comprendre que les sauvages voulaient
jouir de ses tentatives pour échapper aux traits acérés qui allaient percer sa
peau de lait. Elle chercha partout du secours, confiante dans l’arrivée du
pistolero qui l’avait déjà secourue sur le bateau. Une profonde piqûre dans sa
cuisse la ramena à la réalité. Elle vit que quatre autres guerriers
s’apprêtaient à décocher leurs traits. Au moment où ils tiraient, elle se
détendit astucieusement en sautant sur la liane qui ligotait ses poignets. Elle
resta suspendue comme une jeune reine de la jungle, légèrement blessée à la
cuisse et au ventre. Elle souffrait un peu, mais elle comprit que le pire était
à venir, car elle ne pourrait réaliser deux fois le même tour. Elle reposa
lentement les pieds au sol en épiant la bande de mâles nus dont les étuis
péniens la fascinaient malgré le tragique de sa situation.
Un
nouveau groupe prit position. Roland comprit tout de suite que les fléchettes
dont l’empennage était imperceptible n’avaient pas été enduites du mortel
venin. Il se renversa en arrière et psalmodia une courte prière.
Charlotte
observait attentivement chacun des visages obtus dont le nez camus était
traversé d’un os. Lorsque les joues se gonflaient, elle faisait habilement un
saut de côté. Mais les sauvages détectèrent bien vite l’origine de ses
prémonitions et ils se dispersèrent en cercle autour d’elle. Au début, elle
parvint à suivre assez bien les évolutions des cinq sauvages, tournant
rapidement le cou de tous côtés, en veillant à ne jamais rester en place, puis
ses muscles s’alourdirent peu à peu et elle devint une cible docile pour les
escouades suivantes. Chaque souffle puissant projetait avec un petit
“ pop ” une fléchette affreusement aiguisée dans la peau vulnérable
de son ventre et de ses fesses. Ses gémissements de souffrance étaient
perceptibles depuis l’autre rive et crucifiaient Roland en permanence. Le beau
corps opulent dans la fermeté éternelle de ses vingt ans n’était plus agité que
de rares soubresauts. Ce fut le tzin qui ranima l’ardeur des guerriers démunis
devant cette cible inerte. Il promit son porte-voix et des parts de butin
supplémentaires aux meilleur tireurs, aux premiers qui perceraient les
délicates aréoles et sauraient trouver le chemin du clitoris dans l’épais
buisson sauvage. Les sauvages avaient droit à une flèche chacun. Il fallut de nombreux
tirs sur les seins lourds et pleins, traversés de toute part, avant que les
mamelons ne s’ornent à leur tour d’une atroce parure. Les mamelles
littéralement lardées de fléchettes de face et sur les côtés ressemblaient déjà
au dos d’un porc-épic. Charlotte se convulsait de douleur, les yeux fous. Son
entre jambes était farci de traits comme une volaille décorée. Lorsque enfin
une flèche précise trancha dans le fragile bouton de chair, elle hurla en
bavant et en pleurant sa féminité perdue. Roland reposa la longue-vue. Il ne
pouvait plus supporter le spectacle du joli minois affreusement enlaidi par la
douleur. Le visage de Natacha se superposa quelques instants à celui de la
jeune aristocrate, l’obligeant à se rallonger sur la large branche foisonnante.
Par respect pour le sacrifice de sa bien-aimée, il ne lui était tout simplement
pas possible de se rendre, et ce n’était pas sa propre vie qui était en jeu,
mais l’arme qu’il détenait, qui devait à tout prix rester dans le camp des
humains. Il se força à accompagner la jeune shadow-eye dans ses derniers
instants.
FRANCE. ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE
1914.
Casimir
Legrand s’était auto-baptisé en toute modestie le roi des fortifs. Le vieux
chauffeur de taxi avait soûlé Jean de Saint Marc avec ses exploits de jeunesse.
La Goulue aurait eu des faveurs pour cet ancien apache de Villejuif, avait-il
laissé entendre, la bouche faraude. Jean de Saint Marc avait opiné poliment
toute la nuit, il ne parvenait pas à dormir avec les ronflements des trois bienheureux
troufions qui l’accompagnaient dans le petit taxi Panhard-Levassor. Les
bidasses étaient restés éveillés pendant les récits de guinguette dans les bals
musette des bords de Marne qu’ils étaient en train de parcourir, et aussi les
histoires de filles de la haute levées sur les boulevards, mais quand leur
chauffeur leur avait raconté son évasion de La Santé avant de visiter la veuve
Guillotine, leur intérêt s’était émoussé, et ils avaient suivi des yeux des
paysages qui leur étaient inconnus après le fort de Chelles. Puis, vautrés sur
les sièges en bois inconfortables quoique molletonnés, ils avaient peu à peu
piqué du nez, les cheveux sales emmêlés au vent, les calots posés sur les
genoux, et les mains accrochées aux fusils Lebel. Philosophe, Jean de Saint
Marc avait repris d’une écriture fine et appliquée, en léchant parfois la mine
de son crayon, le roman fauché par la mitraille qu’avait commencé Charles
Péguy.
Au petit
matin, la colonne pétaradante et biscornue des taxis réquisitionnés fut stoppée
par un barrage devant Etrepilly. Un jeune lieutenant remonta le cortège pour
donner quartier libre de deux heures à tout le régiment. La piétaille s’égailla
pour se dégourdir les jambes et pisser au bord de la route, après avoir repéré
les bivouacs qui promettaient du café et du mauvais pain d’infanterie, lourd
comme du plomb. A la recherche d’un mets plus raffiné, Jean rentra dans le
petit bourg.
Le glas
sonnait précisément lorsqu’il passa devant l’église consacrée à Saint Arnoult.
Comme dans tous les villages briards depuis 1905, les messalisants se
recrutaient parmi les femmes et la bourgeoisie. Devant les cafés, les métiers
humbles s’étaient rassemblés, artisans bourreliers, employés aux écritures,
garçons de ferme. Sans aucun sentiment de revanche sociale ni d’affirmation de
leurs opinions anticléricales, d’ailleurs plusieurs parmi eux soulèveraient
tout à l’heure les cercueils d’Adèle et Amandine dont Victor et moi avions
ramené les corps.
L’homélie
du prêtre était pathétique, c’est lui qui avait tenu à ce que l’enterrement
soit très rapide compte tenu de l’état des corps. Avec une grande pudeur, il
avait dit le minimum pendant la messe, mais le rapport des gendarmes était sur
toutes les lèvres, et lorsque Jean franchit le caquetoir pour partager la douleur
de la foule immense qui débordait des travées, il fut surpris d’une telle
affliction. Toutes les femmes sanglotaient, et même les notaires, les fermiers,
les commerçants offraient un visage aussi bouleversé que la déploration des
servantes du Christ dans le tableau qui surmontait la poutre de gloire entre le
chœur et la nef.
FRANCE.
VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914
Les
exécutions commençaient à 9 heures du matin sur la place du village.
Roland
s’était réveillé en sursaut dès 5 heures, un mauvais goût dans la bouche et des
frissons qui secouaient sa grande carcasse.
A sept
heures, il se leva péniblement, lassé par le chant du coq qui appelait à une
belle journée.
Le café
au lait était amer, les tartines de pain beurrées mais insipides lui
soulevaient le cœur. Il aurait mieux fait de se recoucher, pensa-t-il un court
instant dans son hébétude. Il l’aurait peut-être fait dans sa résignation
fataliste de quinquagénaire si le premier de la liste n’avait pas été Adolphe.
Le souvenir des pleurs de l’enfant arraché à ses parents fous de douleur le
souleva à moitié de sa chaise. Il finit par émerger péniblement de ses
cauchemars en renouant maladroitement sa robe de chambre.
La tante
de Marie-Jeanne se tenait près de la porte, à surveiller la cour comme un
fidèle chien de garde. Elle savait que Roland allait tenter quelque chose. Pour
ne pas le troubler, elle ne dit pas un mot de l’arrestation de ma bien-aimée.
Mon père
remonta dans sa chambre d’un pas de plus en plus ferme, comme un homme d’action
qui a pris sa décision.
Au bout
de la chambre, il s’accroupit derrière son lit et dévissa deux planches.
Il avait
maintenant accès dans l’un des greniers de la ferme qui communiquaient avec ses
propres appartements.
Par une
trappe, il redescendit avec un luxe de précautions dans sa chambre, et referma
silencieusement la porte entrebâillée.
Il
s’assit d’abord devant son bureau pour rédiger d’une plume pressée plusieurs
lettres, dont son testament.
Puis, il
ouvrit une malle de marin après en avoir ajusté les charnières en cuir.
Il
contempla quelques instants les morceaux épars de sa vie et dégagea les
affaires enfouies tout au fond de sa mémoire, les traces d'un passé d'un autre
temps et d'un autre monde. Il posa d'abord doucement le Mauser sur une console
basse, puis il sortit un pantalon, une boussole, une paire de bottes, une
curieuse veste et une casquette. Il les regarda longtemps, et ses yeux allaient
aussi à la rencontre d'un miroir pour apprécier d'un regard sarcastique les
ravages du temps sur ses tempes ridées où des tâches brunes étaient apparues
l'hiver dernier. Il se releva au bout de quelques instants pour prendre un jeu
de cartes dans le tiroir d'une commode. Il se rassit et battit les cartes avec
souplesse pour s'échauffer, croisant et recroisant les deux moitiés avec
l'aisance d'un croupier. Puis il posa soudainement deux cartes debout, appuyées
l'une contre l’autre. Il disposa côte à côte plusieurs séries de paquets pour
constituer la base du fragile édifice. Une demi-heure plus tard, le château de
cinquante deux cartes se dressait fièrement au centre de la table. Roland
caressa sa longue moustache grise avec le brin de forfanterie qu'il convenait
lorsqu'on réussissait l'exercice préféré des pistoleros mexicains.
Alors
seulement rassuré sur ses capacités intactes, il se redressa pour se peigner et
s’habiller, sans oublier de ceindre l’écharpe tricolore qu’il avait ramenée de
la mairie.
Il
descendit les marches polies du grand escalier central du corps de ferme, et
s’arrêta devant la salle à manger qui bruissait.
Son
regard fiévreux embrassa très vite toute la scène.
A
gauche, deux hussards, le shako à leurs pieds, étaient affalés mollement sur
notre canapé en merisier, en train de jouer aux échecs avec le jeu qu’il
m’avait sculpté dans du buis pour mes
quatorze ans. Rien que pour cela, il se prit à les haïr encore davantage.
Un uhlan
retranscrivait sur un bloc les ordres de deux hussards penchés sur une carte
d’état major. Une main appuyée sur une vitre du bow-window, le tzin avait le
dos tourné, face à la cour, il semblait défier la tante de Marie-Jeanne dans la
même position de sentinelle.
Juste
devant lui, un autre uhlan montait la garde.
Le
casque à pointe sursauta en reconnaissant mon père, et sans le prestige de
l’écharpe tricolore, il ne se serait peut-être pas écarté.
Le maire
semblait plus grand, vêtu d’une antique casquette réglementaire de capitaine de
l’armée française. Il portait un demi-manteau de flanelle noire en queue de
pie, qui retombait à mi-cuisses sur un pantalon de serge bleue, un pantalon
d'artisan, qui recouvrait d’authentiques bottes d’uhlan perdues à Sedan.
En
reculant maladroitement, le soldat accrocha un guéridon et fit tomber un vase.
Tous les boches relevèrent la tête.
Von
Hentzau comprit bien avant les autres en face de qui ils se trouvaient. Un
mince sourire élargit sa mâchoire reptilienne :
“ Alors,
cher ami, on est venu soulager sa conscience…Eh bien ce n’est pas si difficile
que ça, après tout ? ”.
Les soldats étaient interloqués par la
métamorphose du vieillard. Le garde se rapprocha instinctivement du tzin.
Certains ouvrirent comiquement la bouche, avant de déglutir rapidement leur
salive lorsque Roland releva le bord de son manteau. Le Mauser 96 brillait d’un
éclat magique dans le hall où le soleil du petit matin s’était lové. Son étui
en bois de santal luisait de cire, et le geste vif de Roland pour le révéler
alarma brusquement ces hommes d’armes.
“ "C'est
ça que tu cherches, espèce de pourriture de tzin ?".
Seul le
lieutenant Manfred Von Ritterschein comprit les paroles du français, qu’il prit
pour une insulte. Les soldats échangèrent un regard entendu. A sept contre un
vieillard, ils ne se pressaient pas pour empoigner leur lugers.
Von
Hentzau faillit crier sa rage devant leur stupidité, mais il n’était plus temps
de leur expliquer à quel point leur adversaire était dangereux et rompu à cette
situation. Ils furent soudain cloués sur place par un sifflement, tempo bas,
tempo haut, qui évoquait un crotale prêt à mordre.
Tout le
monde semblait hypnotisé par la mélopée sauvage inlassablement sifflée par
Roland. Un changement de tonalité alerta brutalement les allemands. A la
dernière note, ils dégainèrent tous les sept ensemble, mais Roland maîtrisait
le temps. Ce tempo d’avance le vit rouler à terre tandis que par magie l’arme
d’un autre monde avait surgi dans sa main, extraite de son incroyable holster
en bois accroché dans la doublure de sa veste.
Le tzin
avait cherché à se protéger d’abord, et il fit pivoter le uhlan pour qu’il
forme un rempart de son corps, avec pour résultat de l’empêcher d’épauler son
fusil. Il prit en pleine tête la balle destinée au tzin qui s’accroupit
lentement avec son bouclier humain. Roland roula à terre en lâchant deux salves
en direction du canapé au cuir couleur de miel, doigt bloqué sur la détente.
Aucun soldat n’avait encore eu le temps de tirer. Le uhlan épaula enfin son
fusil, et les deux derniers hussards renversèrent la grande table de la salle à
manger. En bout de course, Roland se mit souplement à genoux et tira en même
temps que le lancier. Les balles militaires se saluèrent sèchement en se
croisant, mais seul le boche s’effondra. Roland ne perdit pas un millième de
seconde à examiner sa casquette crevée et il projeta de ses jambes le canapé
avec ses deux cadavres sur l’angle de la table. Lorsqu’elle pivota, le hussard
brutalement découvert pointa son luger et pivota sur ses genoux, très vite,
mais pas assez pour échapper à la balle de 9 mm qui explosa sous son plexus.
De
l’autre côté de la table, Von Ritterschein venait de réaliser, au-delà de tout
entendement, que le vieillard qu’il avait souffleté la veille avait été capable
de tuer ses frères d’armes. Il retint son souffle et passa son arme au-dessus
de la table en vidant son chargeur. Il avait fait sous lui, tant il avait été
suffoqué par la brutale explosion de violence.
“ Alors,
saloperie de boche, t’es moins fier maintenant, et ça se sent,
hein ? ”
Les deux
hommes reprenaient leur souffle, mais Roland agit le premier, car le temps lui
était compté. Il engagea rapidement un nouveau chargeur, et visa brusquement le
lustre qui pendait au-dessus du hussard. Lorsque les éclats de verre arrosèrent
le visage convulsé de rage et de terreur, le grand hussard se redressa en
arrosant le canapé d’une salve aveugle. Puis Roland jaillit à un bout du
canapé, à moins de deux mètres, et tira deux balles au front de bas en haut.
FRANCE.
ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
Je n’eus
pas le temps de m’expliquer avec Jean de Saint Marc. Une estafette courait dans
le village pour mobiliser tous les hommes valides. Une escouade de chleuhs
était en vue du cimetière. Jean m’intima l’ordre de l’attendre au café le plus
longtemps possible, et il courut à son tour vers les bivouacs. Dans un bosquet
proche de la route, à la sortie du bourg, quelques troufions avaient élu
domicile au-dessus d’un fossé qui tenait lieu de feuillées de fortune. Certains
avaient pris soin de se munir de racloirs en bois, car le papier était rare et
chichement compté.
La
section commandée par Jean de Saint Marc était composée d’étudiants des
Beaux-Arts, sa mission étant bien sûr de composer les camouflages des matériels
d’artillerie, engins mobiles et tentes d’état-major.
Deux
peintres égarés et amoureux de la nature remballèrent promptement leur
chevalet, tandis que d’autres
rengainaient leur coupe-choux sans s’être rasé complètement. Plus ou moins
dépenaillée, la section d’intellectuels, dont c’était le baptême du feu, se
précipita en désordre vers le cimetière. Certains se rhabillaient en courant,
tous tentaient de suivre les gendarmes qui les guidaient. En file indienne, les
coureurs longeaient la forêt proche d’environ six cent mètres lorsque qu’une
salve sèche partit du bosquet de fougères, couchant à terre une dizaine d’hommes.
Le fossé
dans lequel plongèrent les survivants n’était pas busé, et ils pataugèrent
quelques instants avant de retrouver leur équilibre et pouvoir riposter. Les
têtes dépassaient craintivement, et lorsque Jean de Saint Marc, parvenu bien
seul aux portes du cimetière, les héla, aucun n’eut le courage de se redresser.
A la sortie du bourg, derrière le château d’eau, une petite troupe commençait
de se masser. Alors, une mitrailleuse Maxim fit trépider son mortel staccato.
Lorsque les balles miaulèrent devant les bottes des fantassins, il apparut
préférable de se mettre hors de portée de la mitrailleuse, quitte à essuyer une
fusillade en règle.
BRESIL.QUELQUE
PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LE MATIN DU 30 JUIN 1896.
Deux
hommes blancs avaient rejoint le Tzin. Des seringueiros, des chercheurs d’or
prêts à vendre leur âme au diable et leur colt aux grands propriétaires
terriens. Ils étaient manifestement à ses ordres, et les jivaros leur
manifestaient de la déférence. Ce furent eux qui suggérèrent au mutant l’ultime
supplice de Charlotte Corday.
Sur leur
ordre, quatre solides sauvages pénétrèrent dans l’hacienda pour en ressortir
quelques minutes plus tard porteurs d’un immense chaudron et de son trépied.
Pendant
ce temps, Charlotte avait été de nouveau ligotée, bras et jambes rassemblés
derrière le dos, elle pendait maintenant à un peu plus d’un mètre du sol, face
contre terre, en se balançant doucement telle une araignée au bout de son fil.
Elle
poussa un hurlement de terreur quand les femmes rassemblèrent sous son ventre
des brindilles, des branchages, et enfin posèrent dessus deux ou trois grosses
bûches. Elle poussa un soupir de soulagement lorsqu’elle vit les jivaros
reposer sur le petit foyer le trépied, puis le tzin assujettir sur le socle en
fer le grand chaudron en fonte. Son répit fut de courte durée lorsqu’elle
réalisa que les jivaros formaient une chaîne pour prélever de l’eau dans le
fleuve avec des grandes calebasses. Sans même attendre que le chaudron ait été
rempli, le tzin avait posé une torche sur le bois sec qui s’enflamma aussitôt.
D’âcres fumées piquèrent aussitôt la gorge et le nez de la jeune aristocrate,
dont les muqueuses étaient accoutumées à des parfums plus délicats. Elle pleura
en toussotant, sans que ses larmes interrompent pour autant la sinistre besogne
des sauvages. Les volutes de fumée s’anéantirent tandis que la braise gagnait,
et ce fut le moment que choisirent les seringueiros pour apporter d’autres
branches en riant, avec leur mauvais accent espagnol. La voluptueuse poitrine
gigotait sans discontinuer tandis que sa propriétaire se trémoussait en tous
sens pour échapper aux vagues de chaleur qui montaient. Ce n’était rien
pourtant, ainsi que le savaient les blancs qui avaient inventé l’affreuse
torture dont les seins ébouillantés n’étaient qu’un prélude. Tous s’assirent
pour savourer tranquillement le spectacle. En vérité, Charlotte accueillit
d’abord avec reconnaissance les bienfaits des vapeurs tièdes qui réhydrataient
sa gorge et son nez, et ses soubresauts s'apaisèrent un instant. Petit à petit,
une étrange suffocation la gagna de nouveau tandis que ses lourdes mamelles
commençaient de chauffer imperceptiblement. Elle posa les yeux sur ses pointes
de sein en forçant sur son cou et discerna tout de suite une rougeur écarlate
semblable à un coup de soleil. Le mal n’était pas bien grand pour l’instant, et
elle se força à en sourire. Son sourire s’effaça lorsqu’elle vit les démons au
teint basané, aux grandes moustaches effilées, se relever pour rapporter chacun
un petit tronc d’arbre.
“ Oh,
non ” hurla-t-elle ”Arrêtez, ça suffit comme ça, vous allez me
brûler ! ! ! ”.
Le tzin
répartit, goguenard “ Mais c’est exactement ce que nous voulons, jeune
fille… ” et il ajouta à la cantonade “ sauf si ton chevalier servant
nous donne ce que nous voulons ”. La peau de lézard du mutant se plissait
bizarrement lorsqu’il souriait, mais personne ne trouvait cela drôle, tant la
force physique du tzin avait sidéré tout le monde lorsqu’il avait posé seul et
sans effort apparent l’énorme chaudron.
Le feu
se mit à ronfler avec une vigueur accrue, tandis que les seringueiros se
saisissaient avec dextérité d’un tison pour allumer leurs cigares. Cette fois,
la vapeur surchauffée monta beaucoup plus vite, nimbant le beau corps tourmenté
d’un halo fantomatique.
Charlotte
pleurait et sanglotait tout à la fois, cambrant ses muscles fessiers pour
donner une impulsion qui lui permettrait de se balancer et de soustraire à la
morsure des langues de fumée ses tétons qui se balançaient rythmiquement. Elle
supplia jusqu’à perdre la raison et la voix que l’on arrête l’effroyable
supplice, en vain bien sûr.
La peau
était devenue très rouge, très vite, et les adorables mamelons pleins et bien
dessinés s’étaient rétractés comme un boudin dans son jus de cuisson. Les
cannibales salivaient par anticipation devant le festin qu’ils espéraient leur
voir servi.
Charlotte
poussait maintenant des hurlements démentiels qui vrillaient les oreilles du
pistolero, car les larges aréoles roses qui mangeaient le devant de ses seins
avaient pris une vilaine couleur grise. Les mamelles écarlates, gorgées de
vapeur d’eau et diminuées d’autant de chair, ballottaient avec moins de
souplesse qu’auparavant. Elles réagirent comme un ballon de rugby un jour de
pluie à Twickenham sous la palpation des doigts gantés du tzin.
“ La
viande est prête ” annonça-t-il en éclatant de rire.
FRANCE.
VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914
La
section était presque complètement rassemblée à l’intérieur du cimetière. Les
hommes achevèrent de se rhabiller avec ce qu’ils pouvaient, et sans attendre
les ordres, ils se dispersèrent le long des murs quadrangulaires. Les cinquante
hommes étaient inégalement répartis le long des murs, pour faire face à la
forêt. Un grand hurlement provenant de centaines de poitrines jaillit des
fourrés, et à quatre cent mètres devant eux, les allemands chargèrent à la
baïonnette depuis l’extrémité la plus rapprochée du bois de Varinfroy. Sitôt
jaillis du bois, les fantassins s’alignaient pour offrir une cible plus
dispersée qui eut fait le bonheur d’une mitrailleuse que la jeune section
n’avait pas emmenée.
J’étais
monté dans le clocher de l’église pour suivre le combat.
FRANCE.
ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
Sur les
talons du Tzin qui avait défoncé le bow-window à coups de bottes pour
s’extraire du piège mortel, Roland contempla stupéfait les bonds de six mètres
que venait de réaliser sous ses yeux le mutant pour traverser la cour.
C’est la
première fois qu’il assistait lui-même aux exploits physiques d’un tzin, et il
n’eut pas le temps de dire “ non ” ou de tirer lorsque la tante de
Marie-Jeanne s’effondra lentement sous ses yeux, décapitée par le coup de sabre
que la créature avait décoché en retombant d’une de ses gigantesques foulées.
Puis Von
Hentzau disparut sous le pigeonnier-porche cylindrique, laissant une courte
seconde de silence absolu reposer comme un étau dans la première cour de la
ferme. Roland ne s’arrêta pas devant le cadavre, même si ses larmes avaient
jailli un court instant. Lorsqu’il passa la tête au delà du porche, une
fusillade nourrie l’accueillit, faisant éclater de larges copeaux de pierre de
Varreddes qui le cinglèrent durement.
Mon père
prit l’escalier qui montait à l’intérieur du pigeonnier-porche et s’effondra,
le souffle coupé par sa course et les émotions intenses de ces dernières
secondes. A l’extérieur, les salves se succédèrent à intervalles réguliers, les
lucarnes d’envol en forme d’œil de bœuf constituaient les seules ouvertures
massivement visibles, et les uhlans les prenaient stupidement pour cible. Ils
cessèrent de gaspiller des cartouches sur un ordre guttural du tzin, et Roland
entendit une cavalcade de bottes se précipiter sur les pavés de la cour.
Il
saisit le premier barreau de l’échelle circulaire et la gravit très vite. Par
de rapides pressions des mains sur les trous de boulins, il lui fit parcourir
une petite révolution pour se trouver devant la première lucarne d’envol, juste
sous le lanternon en grès qui faisait de la ferme le phare de ce petit plateau
briard . Des pigeons affolés d’être dénichés rejoignirent ceux qui voletaient
en tous sens, chassés par les ricochets des balles allemandes. Malgré les
plumes et les roucoulements stridents, Roland entrevit une petite colonne qui
courait précipitamment sous les avancées charpentées. Le chargeur plein du
Mauser coucha les cinq premiers uhlans tandis que les suivants refluaient en
jurant. Roland donna alors un grand coup de pied dans l’embrasure de la fenêtre
pour repartir en sens inverse et se retrouver face à la seconde lucarne.
Prévenus par la fusillade, les uhlans de la colonne qui remontait la cour sous
le préau face aux avancées charpentées avaient redressé leurs fusils. Lorsque
l’arme meurtrière pointa son canon court au-dessus du rebord de la lucarne, la
colonne n’eut pas le temps de refluer, et les maigres coups de feu hâtivement
tirés n’opposèrent qu’une faible résistance à la salve tirée en position
automatique qui coucha la moitié de la file indienne, certains traversés par la
même balle.
Les
chleuhs calmés pour de longues heures, Roland redescendit tranquillement. Il
s’assit sur un tonneau de cidre et chercha quelque chose à manger, le ventre
creusé par l’énergie folle qu’il venait de dépenser. Quelques œufs crus de
pigeon et du lait caillé de brebis lui composèrent un petit festin. Epuisé mais
heureux d’avoir détourné l’attention du tzin et sauvé les otages, Roland voulut
somnoler quelques secondes.
BRESIL.QUELQUE
PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LE 30 JUIN 1896 A MIDI.
Les
cannibales redressèrent Charlotte et écartèrent le chaudron fumant après avoir
dispersé les braises. La volumineuse poitrine de l’admirable héroïne avait
imperceptiblement rétréci, mais le plus frappant était la flaccidité des chairs
d’un brun rougeâtre. Après l’avoir solidement ligotée debout sur ses jambes,
les chevilles étirées par des lianes fixées à des piquets et les bras
douloureusement étirés en l’air, des femmes jivaros babillaient joyeusement en
soulevant les seins gorgés de vapeur et en tirant la peau molle et cuite qui ne
revenait pas en place. Charlotte était virtuellement incohérente hors de rares
plaintes. Elle leva à grand peine des yeux morts lorsque le tzin fit face au
corps pantelant. Il brandit sous ses yeux un bowie-knife et un court instant,
Charlotte espéra que c’en était fini de son atroce châtiment :
“ Oh,
oui, tuez-moi maintenant, je vous en supplie, merci ”. Le tzin ne répondit
pas et se contenta de lever son couteau à la large lame parfaitement affûtée.
Charlotte ferma les yeux avant de les rouvrir en poussant un horrible
hurlement. Le fil aiguisé comme un rasoir avait profondément dessiné deux
longue entailles tout le long de ses pauvres tétons recuits. Le tzin se recula
un peu pour apprécier la rectitude des incisions circulaires. Satisfait de son
œuvre, il se rapprocha et entreprit de labourer profondément les mamelles
secouées de spasmes par un réseau d’entailles perpendiculaires aux premières
coupures, qui convergeaient vers les aréoles soigneusement préservées.
En dépit
des hurlement animaux de la jeune femme, les seins lourds mais défraîchis
furent rapidement striés de sanglantes incisions.
Le tzin
rangea son instrument de supplice dans sa gaine et saisit entre deux ongles
aussi longs que durs le rebord à vif de l’épiderme qui apparaissait à la naissance
des entailles circulaires. Quand sa prise fut solidement assujettie au prix
d’un grognement de la jeune aristocrate, il la fixa dans les yeux un court
instant pour être certain qu’elle réalise par anticipation le nouveau supplice
réservé à ses opulentes mamelles. Il rencontra un regard de folie complété par
un :
“ NON,
pas çaaaaaaaaaaaaaaa ”.
Le tzin
tira d’un coup sec d’abord, puis plus lentement lorsqu’il constata que la bande
de peau cuite venait sans effort particulier. Malgré la cuisson, des macules
rouges accompagnaient l’effroyable mutilation. Le tzin tira jusqu’à ce que le
lambeau de chair rencontre le contour légèrement nacré de l’aréole. Il laissa
alors retomber sur le mamelon le morceau de peau avant de concentrer ses
efforts sur une nouvelle pelure. Les cannibales affichèrent à l’unisson une
rangée de dents cruellement limées à angles vifs au spectacle de la chair rose
à point.
Les
bandes de peau retombaient sur la poitrine ou le ventre au gré de la fantaisie
du monstre, chutes accompagnées par des hurlements de douleur incoercible
auxquels succédaient de longs gémissements qui arrachaient des sanglots au
pistolero. Puis, la poitrine de la jeune femme devint deux fleurs monstrueuses,
deux dahlias au charme rose et vénéneux, dont les pétales laissaient entrevoir
le fragile pistil encore préservé.
Ce
n’était pas assez pour le tzin.
Rassemblant
dans sa main les lambeaux qui pendaient du sein droit, il les noua en une sorte
de tresse, qu’il boucla avec une ligature grossière. Après avoir infligé le
même traitement à l’autre sein, il inséra une liane en travers des deux boucles
ainsi formées et en fixa solidement l’extrémité à un pieu fiché en terre devant
sa victime.
Sur son
ordre, l’un des seringueiros s’empara d’une torche à un feu voisin qui
préparait le festin cannibale.
“ Heya,
jeune fille, un peu froid ce matin ? “. Sous les yeux horrifiés de
Charlotte, le seringueiro souleva son sombrero pour attiser la flamme de la
torche, qu’il promena lentement sous les mamelles mutilées. Avec un rugissement
de souffrance, Charlotte tenta de dérober ses pauvres seins à la brûlure
infernale, tendant à l’extrême les tresses de peau qui tiraient sur les
fragiles mamelons. La flamme brandie par le monstre d’iniquité la poursuivit
sous les rires gras des hommes blancs et les murmures d’approbation des
Jivaros, qui avaient faim et souhaitaient le début d’autres réjouissances.
Les cris
de Charlotte auraient attendri un inquisiteur, mais pas le tzin. Les bases des
mamelles marbrées de tâches noires et sanglantes, la jeune aristocrate ne put
s’empêcher de s’auto-mutiler. Sa tête retomba sur ses épaules.
Lorsqu’elle
se réveilla, elle ne vit que l’herbe tondue ras par le bétail sous ses yeux,
tandis qu’une sensation de chatouillement sur tout le corps leurra un instant
l’extrême douleur qui envahissait sa poitrine sauvagement massacrée. Sa
perception s’affina et elle distingua sous son corps ligoté parallèlement au
sol les préparatifs d’un grand feu. Devant elle, deux pieux qui portaient en
travers la perche à laquelle son corps était suspendu tremblaient sous un
grouillement intensif. Lorsque sa vue s’améliora davantage, elle poussa un cri
affreux en reconnaissant les longues colonnes de fourmis rouges qui avaient
nourri ses cauchemars de petite fille.
Un bruit
de pas à ses côtés lui fit douloureusement tourner la tête. Le tzin se pencha
un peu :
“ Eh
bien, tu n’es pas satisfaite par la garniture ? Les jivaros te font
l’honneur de t’accompagner d’un bouquet de marabunta et tu protestes ?
Tsss, tss, aucune éducation, ma chère… “ Le tzin se gobergea de son
bon mot avec un rire sinistre. Charlotte sentit les premières morsures dévorer
les chairs à vif, tandis que d’autres insectes entreprenaient de coloniser son
intimité après s’être extirpé de sa riche fourrure pubienne. Elle sentit
bientôt ses chairs les plus tendres à leur tour fouaillées par des morsures
dévastatrices qui la faisaient se cambrer en convulsions démentielles. Elle
avait l’impression que ses grandes lèvres étaient hachées menues pour faire place
à l’infernale infestation. Ses seins croulaient sous une masse confuse de
mandibules qui se disputaient les derniers morceaux d’autant plus savoureux
qu’ils avaient été précuits. Puis elle sentit que les derniers remparts qui
protégeaient sa matrice s’effondraient. Les parois vaginales à vif, elle se
tendit dans un spasme brusque qui fit craquer sa colonne vertébrale. Elle
souffrait tant qu’elle ne réagit pas lorsque le foyer fut allumé sous ses yeux
juste avant que les fourmis n’attaquent la gelée de ses globes oculaires après
en avoir déchiré les cornées.
FRANCE.
ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
Les
balles s’aplatirent sur le bronze de la
cloche avec un bruit mat. Je passais prudemment la tête sous les abat-sons le
temps que l’orage se calme. Rapidement, les tireurs d’élite camouflés sous les
fougères changèrent de cible. Ils avaient mieux à faire que viser un poste
d’observation, car une compagnie de la troisième armée était apparue au bout de
la plaine. Pour éviter d’être encerclé, le bataillon allemand commença
d’affluer vers le grand cimetière pour le dépasser et se replier sur Varreddes
comme point d’appui. Le bataillon tenta d’abord de l’emporter sur la petite
troupe. Les quatre cent hommes qui chargeaient à la baïonnette formaient une
cible idéale qui partait de très loin. Les cinquante français tiraient sans
relâche, soigneusement abrités derrière les murs de pierre sèche, fauchant par dizaines les vagues de casques à
pointe. Certains s’étaient juchés au sommet de caveaux familiaux, abrités
derrière de grandes croix ouvragées. Ils concentraient sur eux les salves
ennemies, et peu survécurent, mais ils permirent aux autres d’ajuster
confortablement leurs tirs. Ces jeunes artistes mouraient dans une geste
héroïque, les chemises blanches en lin maculées d’un sang vif s’effondraient
lentement sur les chapiteaux sculptés. Puis vint un instant d’équilibre où les
allemands pouvaient prendre d’assaut le cimetière avec les forces qui leur
restaient ou le contourner. À cinquante mètres, Jean de Saint Marc, à court de
munitions pour son fusil Lebel, dégaina son revolver et tira au jugé, tant la
portée était longue. Par miracle, il toucha le soldat le plus pugnace qui
rameutait l’avant-garde. Brutalement, un vent de panique s’empara des premiers
rangs, dont la course s’infléchit pour s’écarter du cimetière. Une forme de
superstition s’empara de la troupe décimée, et les boches fuirent le cimetière
comme s’ils avaient vu leur propre tombe.
FRANCE.VARREDDES.
MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
L’uniforme
rutilant défraichi par sa fuite éperdue, Rupert Von Hentzau éructait dans le
téléphone de campagne.
“ Ja,
mein General, Ja, aber…. ”.
Le
général Klaus Von Heisel ne lui avait laissé aucune échappatoire, le régiment
devait se replier tout de suite.
Assis
sur le siège du passager de l’automitrailleuse souillée de poussière, le tzin
reposa le combiné en ebonite. Il réfléchit un peu et prit sa décision très
vite. Il donna les ordres pour que le mouvement de ses troupes s’opère, en
conservant auprès de lui une section d’une cinquantaine d’uhlans. D’ici trois
heures, il devrait avoir rattrapé ses hommes, sinon, il était bon pour la cour
martiale. Un tzin en prison ? Cette pensée le fit sourire sinistrement un
court instant, tandis qu’il marchait le long de la ferme aux hauts murs délités
par le temps, en fumant un cigare pour réfléchir.
Il
cherchait comment prendre par surprise le pistolero dans son nid lorsqu’il leva
les yeux sur les otages, assis dans un carré d’herbes folles entre deux gros
contreforts qui soutenaient les larges façades de la grange ouest. Il reconnut
en Marie-Jeanne la jeune servante qui avait aidé au repas la veille.
Réajustant
son monocle, le mutant demanda des explications au sergent Dieter Klemberman. A
la fin de son récit qu’il n’écoutait plus, le tzin avait la bouche fendue d’un
sinistre sourire de prédateur.
Sur ses
ordres, deux uhlans remirent sur pieds ma bien-aimée, forçant les autres otages
à se rasseoir à coups de crosses. Les capotes vert de gris encadrèrent
Marie-Jeanne devant le grand portail d’entrée de la ferme, dont les battants
avaient été refermés tant le tir de Roland était encore précis à cent mètres.
De
l’autre côté de la route, une petite halle abritait des outils de travail dans
une soupente, au-dessus d’un travail à ferrer les chevaux. Tandis que des
soldats inspectaient le réduit et jetaient par terre des outils de fenaison,
des fourches à foin ou à betteraves et des houes à vignes, le tzin contemplait
les instruments du charron. Une idée démoniaque germa soudainement.
“ Attachez
la fille sur l’engin, là, allez, vite….oui, comme un cheval, c’est ça ”.
Marie-Jeanne
se débattit vigoureusement, mais sans crainte, simplement parce qu’elle ne
supportait pas que le gros uhlan rougeaud aux yeux porcins porte la main sur
elle. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi, liée étroitement en travers
des gros rondins en chêne, le buste penché en avant au-dessus d’une poutre,
elle avait la cheville maintenue sur un gros bloc de grès en forme de bitte. Elle
ne réalisa l’horreur de son destin qu’après avoir senti plaqué contre son talon
le contact froid de l’acier d’un fer à cheval. Son corps hurla sa peur horrible
bien avant qu’elle ait consciemment appréhendé la douleur atroce qui lui monta
au cœur après le premier coup de marteau.
Le tzin
se délecta un court instant du hurlement démentiel qui avait perforé les
tympans de toute la petite communauté assise dans l’herbe sous le feu des
vert-de-gris, pétrifiée par la cruauté des envahisseurs.
Roland
se redressa en sursaut, le cœur battant à se rompre dans sa poitrine fatiguée.
Il était certain d’avoir reconnu le timbre de la voix.
Rupert
Von Hentzau défit son casque rutilant. Son crâne rasé luisant de sueur semblait
refléter l’éclat du soleil au zénith. Il fit un signe et la lourde masse de
charron s’éleva impitoyablement.
Le
second clou s’enfonça dans le bord du talon droit. Dieu merci, le sergent
Klemberman ne cherchait pas à transpercer les os, il visait de biais pour que
les pointes acérées des clous glissent facilement dans les chairs juvéniles.
Les
sanglots de Marie Jeanne étaient indescriptibles. Les fers à cheval atrocement
cloués sur ses talons et épousant le tour de la tendre plante de ses pieds
semblèrent bientôt peser une tonne.
Elle
saignait abondamment, et lorsque les allemands la libérèrent, elle s’effondra
sans pouvoir se relever.
Roland
volait d’une lucarne à l’autre pour tenter d’apercevoir quelque chose. Il ne
vit que quelques casques à pointe qui dépassaient des tuiles faîtières de
chaque mur de la ferme.
Fou de
rage à la pensée de l’ignominie qui était en train de se commettre au delà de
ses yeux, les sens aiguisés par l’adrénaline, le pistolero fixa en un tour de
main la petite lunette de visée qui accompagnait l’arme dans son étui de bois.
Puis, retrouvant la précision qui le faisait haïr de tous les forains qui
tenaient un stand de tir, il tira posément sur tous les casques alignés comme
au ball-trap. La puissante munition militaire trouva les trois premiers fronts des rangées alignées sur chaque
pente de toit, avant de provoquer des fuites éperdues qui se traduisirent par
des chutes verticales et des pans de toiture crevés.
“ Faudra
me les payer, mes tuiles, bande d’enfoirés ”, murmura le pistolero pour
s’obliger à ne pas penser à Marie-Jeanne. Las, des cris trop facilement
identifiables précédèrent l’ouverture des grandes portes cochères peintes en
bleu briard.
FRANCE.
ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
La voie
n’était pas libre. Entre mon père et nous, des dizaines de colonnes de
fantassins boches remontaient pour fuir d’ouest en est. Ce fut Jean de Saint
Marc qui trouva la solution en réquisitionnant un aérostier et son ballon. Sous
couvert d’aller observer le repli des allemands, il nous fit monter dans la
grande montgolfière avec quatre de ses hommes les plus décidés. Les flammes du
ballon réchauffèrent l’hélium quelques instant, du lest fut jeté pour accélérer
la montée verticale hors des balles ennemies, et nous fûmes rapidement à cinq cent
mètres au-dessus du sol. C’était notre baptême de l’air à tous, et les six
jeunes gens fixaient avec émerveillement la campagne encore si proche et déjà
déformée, les bois qui découpaient les champs en propriétés indivises, l’Ourcq
qui évoquait une artère palpitant dans le paysage de bocages, le bétail qui
paissait paisiblement parmi les volutes de fumée des engagements sporadiques
entre les piétailles ennemies.
Etrepilly
était encore visible derrière nous que déjà Varreddes s’annonçait. Nous
survolâmes la ferme des Plancys et son lot d’horreurs, dans laquelle Victor
s’affairait déjà à effacer les traces du drame. Au-delà de la commune désertée
par l’armée allemande se trouvait la ferme de Beauval. Des bandeaux en ardoises
sur lesquels glissaient les petits prédateurs ceignaient le tour des lucarnes
du pigeonnier. Elles réfractaient les rayons du soleil comme un sémaphore
militaire qui aurait envoyé un message de détresse. Nous vîmes en même temps
les panaches de fumée qui témoignaient du combat désespéré que mon père était
en train de mener. Il fallait se poser à Varreddes, Jean parvint à m’en
convaincre.
FRANCE.VARREDDES.
MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
“ Du gottverdammtes
achtloch !!!“ Sacré trou du cul de français, pensa le tzin, tu vas faire quoi maintenant
?
Sur son ordre, les uhlans repoussèrent avec précaution les immenses
battants du portail.
Dans l’encadrement pendait Jeanne. Par les seins. Le corps magnifique
baigné de sueur sous le soleil se détachait dans l’ombre sous la porte cochère,
comme une lumière christique qui aurait nimbé un saint. Les fils de fer barbelé
qui sanglaient sa forte poitrine étaient fixés sur l’élevatoir des boisseaux de
blé. Elle ne bougeait pas, attentive à éviter tout mouvement ou gémissement qui
aurait déchiré davantage ses seins magnifiques et tragiquement distendus, dans
lesquels mordaient de plusieurs tours les barbes acérées. Les habitants de
Varreddes s’étaient astreint à un silence absolu par respect de sa souffance,
évitant tout sanglot ou supplication superflus. Deux femmes avaient caché le
visage d’Adolphe sous leur tablier en priant de leurs lèvres closes et
tremblantes.
Sous Marie-Jeanne dégoulinaient continuellement des gouttes de sang depuis
ses pauvres pieds mutilés, mais elle oubliait cette douleur pourtant
insoutenable tant les élancements dans la chair de ses seins lui semblaient
transpercer son cœur. Réduits à l’état de ballons sanguinolents, ils étaient
devenus violacés, d’une vilaine couleur lie de vin marbrée de tâches d’un sang carmin et par d’autres qui
s’assombrissaient de plus en plus. Les pointes de sein semblaient jaillir pour
monter au ciel, affreusement durcies par la pression abominable. Ses jambes
pendaient librement, et son corps se balançait doucement sous le petit courant
d’air qui traversait la cour de la ferme.
Un instant d’équilibre précaire s’établit entre tous les spectateurs.
Roland avait posé sur le grand baril de cidre les cinq chargeurs qui lui
restaient. Il les fourra dans les poches de ses guêtres et remit la lunette
dans son holster. Il reposa l’étui en bois, son manteau et sa casquette, sur un
tas de tomettes qui attendaient d’être posées sur le sol en terre battue depuis
tant d’années. Il sourit en repensant à cette corvée à laquelle il allait sans
doute échapper définitivement.
Un claquement sec suivi d’un hurlement inhumain le rattrapa dans sa rêverie
fugace.
Il ouvrit brutalement la porte.
De l’autre côté de la cour avait commencé la bastonnade.
Marie-Jeanne se débattait sauvagement sous la cinglée des sarcloirs dont les
manches visaient sa croupe rebondie. Chaque sursaut était un coup de poignard
supplémentaire dans ses mamelles horriblement distendues. Elle tentait de
monter ses fesses pour les protéger en bougeant le moins possible, mais cette
cible évidente était trop facile à atteindre pour le sergent et les deux uhlans
qui frappaient à tour de rôle la toupie humaine dont les fesses dansaient la
gigue sous leur nez. Il y avait une atmosphère de bal pour les trois soudards,
tant les frémissements désespérés de la croupe zébrée de marques profondes
restaient grâcieux comme ceux d’une ballerine.
“NON, CELA NE SERA PAS“. Le terrible hurlement de Roland
monta tout en haut du pigonnier, encore plus impressionnant pour les pigeons
que les détonations qui les réveillaient depuis l’aube. Le vol de tous ceux qui
ne nichaient pas s’enfuit par les lucarnes.
Il poussa des deux pieds le grand baril de cidre qui lui arrivait à
mi-corps. Il choisit le côté de sa sortie et projeta le baril sous l’avancée
charpentée. Plusieurs coups de feu mirent en perce le tonneau, répandant le
cidre sur les pavés. Dans l’encadrement de la porte, Roland localisa les
tireurs par le résidu des fumées. Il fit brusquement sa sortie, évitant une
course rectiligne qui en aurait fait une cible idéale. Deux mètres avant le
tonneau, il tomba à genoux et visa à travers la toiture les emplacements qu’il
avait mémorisés. Quatre, cinq, six, balles plus tard, plusieurs chutes lui
confirmèrent la précision de son tir. Au-dessus de sa tête, des pas de fuite
précipitée lui indiquèrent le repli d’une petite escouade. En position
automatique, le Mauser 96 cracha une longue salve qui découpa pratiquement la
toiture sur toute sa largeur. Quatre corps invisibles tombèrent, deux soldats
finissant leur chute sur les pavés de la cour. Il n’avait pas la possibilité de
se montrer chevaleresque et il les acheva d’une balle chacun.
Des cinquante uhlans qu’il avait conservés, le tzin pouvait encore compter
sur la moitié.
Dieter Klemberman et ses hommes s’étaient écarté de Marie-Jeanne,
stupéfaits par la sortie du pistolero.
Dans l’angle mort de la cour, Roland ne pouvait plus distinguer ce qui se
passait à l’extérieur de la porte cochère.
Rupert Von Hentzau rameuta ses
troupes. Il les renvoya prendre position sur le toit de la ferme tandis qu’il
s’avançait sous la porte cochère, son propre pistolet à la main. Il était un
excellent tireur lui aussi, et Roland fut obligé de s’abriter complètement
derrière le tonneau qui le dissimulait. Allégé de son contenu, il roulait
facilement sous la poussée de l’épaule du pistolero. Sa progression fut assez
vite ralentie quand les uhlans le mirent en joue. Son tir était partiellement
aveugle, tant les salves précises du mutant l’obligeaient à garder la tête
baissée. Deux chargeurs de quinze cartouches pour vingt adversaires valides fut
le prochain rapport de force.
Ce fut le moment que choisit le tzin pour relancer le supplice de
Marie-Jeanne et forcer le pistolero à se découvrir.
Sur un ordre aux consonnes martelées et aux labiales sifflantes, le sergent
Klemberman passa à l’arrière de l’auto-mitrailleuse pour en retirer un jerrycan
d’essence. Les habitants de Varreddes s’agenouillèrent. Ils n’étaient plus
gardés, mais personne ne pensa à fuir.
Marie-Jeanne poussa un cri de terreur irrépressible en voyant les
préparatifs de l’infernal bûcher.
FRANCE.
VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
Je cherchais en vain des chevaux attellés ou non pour nous rendre à la
ferme et secourir mon père. Mais tous les habitants avaient soigneusement
refermé leurs portes et clos leurs volets, chacun en sa chacunière, laissant au
temps le soin d’évacuer les horreurs d’une si courte mais combien tragique
occupation. Nous partîmes à pied en direction de la ferme, attentifs à demeurer
cachés par l’ombre de la forêt de chênes en lisière de la route.
Un couple d’otages avait choisi de s’enfuir pour retrouver leurs enfants
dès que la poignée d’uhlans qui restait au tzin avait eu le dos tourné. Nous
nous rencontrâmes à mi-chemin. Jean me retint par la manche et suggéra un
mouvement tournant pour prendre les chleuhs à revers.
FRANCE.VARREDDES.
MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.
Au même instant, Roland économisait ses cartouches en ne tirant qu’à coup
sûr, mais les casques à pointe tiraient sans viser en laissant simplement
passer leurs fusils au-delà des tuiles faîtières pour n’offrir aucune cible.
Ces salves aveugles n’étaient pas très dangereuses pour le pistolero, mais
elles le clouaient sur place car l’essentiel de la troupe lui faisait face,
allongée le long du toit crevé par les impacts des balles de mon père.
Les tirs du Tzin s’arrêtèrent tandis qu’il disparaissait derrière le grand
portail. Passant à côté de Marie-Jeanne, il tira sauvagementt sur ses épaules
pour augmenter le déchirement des généreuses mamelles.
Une sentinelle avait averti le mutant de l’arrivée d’un dirigeable.
Dès cette annonce, Von Hentzau envoya tous les hommes au sol prendre
d’assaut le baril de cidre qui le narguait dans la cour. Deux uhlans plongèrent
sous la porte cochère pour couvrir avec leurs fusils la charge de leurs
camarades, baïonnette au canon. Roland se découvrit lui même dans un
rouler-bouler à droite du tonneau, dans la position qu’il affectionnait le
plus. Cible mouvante pour les deux tireurs, il coucha lui-même sur le flanc
sept soldats en cinq secondes avant qu’ils n’aient franchi la moitié de la
cour. Les trois soldats survivants se replièrent en rampant parmi les cadavres.
Rupert Von Hentzau contempla le désastre d’un regard glacial. L’infâme
sergent Klemberman s’empara hâtivement du jerrycan d’essence qu’il renversa sur
les fagots qui entouraient les fines chevilles de la jeune paysanne. Il n’était
plus temps de perdre un instant pour le tzin et tout alla très vite. Le mutant
regarda un court instant le corps parfait qui tressautait sous la morsure du
fer, puis il jeta son cigare au milieu des branchages.
Un “wouf“ aspiré
par la porte cochère traversa la cour. Roland comprit instantanément ce qui se
passait, et il poussa devant lui avec l’énergie du désespoir le tonneau si
lourd.
Les cris
de Marie-Jeanne atteignirent un registre suraigu. Les flammes qui léchaient les
jambes musclées embrasèrent le nid tiède et moussu qui protégeait sa fente
tandis que les fagots se transformaient en braises incandescentes qui dévoraient
la plante de ses pieds horriblement mutilés. Ses soubresauts démentiels
accentuaient la hideuse torsion de ses seins qui éclataient par endroits sous
la pression de l’infernal garrot ou par celle des coupures infligées par les
barbes effilées. Réduite à l’état d’un animal saisi de démence, Marie-Jeanne se consumait
littéralement sous les yeux des habitants saisis d’horreur.
J’avais entendu dans la plaine ces hurlements de bête à l’agonie.
Maintenant, le sergent Klemberman promenait la lame d’une faux chauffée à blanc
sur le corps superbe de la française, infligeant de profondes coupures sur les
flancs, ciselant de la pointe recourbée et affûtée comme un rasoir les lèvres
vaginales boursouflées et épilées par les flammes Mes cinq compagnons ne perdirent pas une
seconde pour me raisonner. Nous chargeâmes ensemble la ferme sans plus de
précaution, épaulant et tirant au jugé sur les silhouettes vert de gris qui
rampaient sur mon toit. Les uns après les autres, les boches se retournèrent en
équilibre instable pour riposter. Notre fusillade plus précise les coucha sur
le flanc au bout de quelques minutes.
Roland n’était qu’au milieu de la
cour lorsque les soldats perchés sur le toit cessèrent leur fusillade pour
faire front à notre arrivée. Mais le pistolero ne comprit pas qu’il n’était
plus seul.
Dans l’encoignure de la porte cochère, le tzin attendait, les bottes bien
calées par la porte, tapi derrière la borne fleurdelysée que nous avions
enterrée quatre ans avant. Roland se releva, haletant, pour se précipiter d’une
course gauche et ankylosée vers le tzin qui le séparait de ma bien-aimée, et le
contraindre à sortir en feignant d’être à court de munitions. Il tira sans
résultat deux de ses trois dernières cartouches, les balles se croisèrent dans
un miaulement meurtrier, mais ce fut lui qui fut touché le premier par la
rafale du tzin. Il s’effondra de tout son long en gémissant. Il se savait
mortellement touché au foie, mais il parvint à se redresser sur un coude pour
tirer sa dernière cartouche. Le tzin se rejeta en arrière, la gorge traversée
par la balle précise.
Sans pouvoir parler, étouffant dans son propre sang contenu par un
mouchoir, Rupert Von Hentzau s’approcha du cadavre du pistolero. D’un coup de
pied méprisant, il retourna le corps de mon père et récupéra le Mauser 96,
l’une des cinq reliques qui pouvaient changer la destinée des humains.
Le mutant repoussa rageusement le bras du sergent avant de s’approcher de
la pauvre dépouille qui se convulsait encore dans les feux de l’enfer. Il
dégaina lentement son sabre avant de faucher d’un geste précis les plantureux
appas offerts au bout des fils de fer barbelés.
Quand nous contournâmes la ferme quelques instants après, ce fut pour voir
disparaître dans le lointain l’auto-mitrailleuse qui emportait le monstre qui
m’avait ravi les deux êtres que je chérissais le plus au monde, mais aussi le
Mauser 96 que je devrais passer ma vie à retrouver.
Ceci, je vous le raconterais dans d‘autres récits, où vous retrouverez les
dignes héritiers de Rupert Von Hentzau, ses enfants Kurt et Marlène, pendant la
seconde guerre mondiale, avec Jean Moulin, Klaus Barbie, et le retour de
Charlotte Corday, alias la Chatte, l’espionne N°1, puis pendant la révolte des
Mau-Mau et les étranges chasses du comte Drakkenoff, et enfin pendant la guerre
d’Algérie avec le fils de Jean, Helie de Saint Marc, et cet autre tzin
d’Aussaresses.
A
SUIVRE : LA CHATTE, L'ESPIONNE N°1
00035439
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le 02 04 04 à 15:12 (HE)
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Nuit de Chine
Inspiré de celui de la BD de Farrell, le titre ? Non, d'une chanson d'avant-guerre (Nuit de chiiiiiiine, nuit d'aaaamouuuur). Et bien sûr du film "les 55 jours de Pékin"....et aussi de l'histoire vraie d'une mission française assaillie par les boxers. Voici tous les détails auxquels les lecteurs de "l'illustration" n'eurent pas droit !!!
Nuit de Chine
Chapitre 1 : Le long du Yang Tse Kiang
Le fleuve déroulait paresseusement ses
anneaux dans la torpeur tranquille de l’après-midi. Ses eaux tourbes semblaient
digérer le moindre petit bruissement des feuilles racornies par la sécheresse,
comme s’il attendait la prochaine mousson pour se réveiller.
Un éclat de rire mutin, frais comme la rosée
de l’aube, traversa les joncs bercés par le courant languide.
Mademoiselle Sentis passa une tête prudente
au-dessus de la lisière de leurs barbes. Elle avait très chaud sous son strict
corset, qui mettait en valeur plus qu’il ne dissimulait son abondante poitrine
de belle plante de Provence.
Elle se reposa sur un coude, parut réfléchir
un instant et entreprit de se déshabiller d’un air décidé. Elle pouffa en
lançant sa petite culotte au visage de Keiko, qui la regardait d’un air
stupéfait. Elle se revit deux mois plus tôt dire “ Oui, ma Révérente Mère,
promis !juré ! je ferais très attention à bien garder mes distances
avec les indigènes. Oui, ils ne peuvent pas tout comprendre. Oui, je sais, je
ferais bien attention à moi aussi, c’est promis ”, avant de déposer, en
équilibre sur le marche-pied du train, un rapide baiser sur le front de la Mère
supérieure Aldeberte, qui l’avait pratiquement éduquée dans leur petite
communauté de Jouarre.
Elle eut un sourire, fragile d’abord à
l’évocation de sa jeunesse, puis chaleureux en se tournant vers Keiko, la jeune
novice qu’elle était en charge d’évangéliser. Son amitié pour la jeune chinoise
orpheline au front d’opale, s’était insidieusement transformée en quelque chose
de plus sensuel, dont elle avait déjà fait deux ans plutôt l’expérience
–platonique - avec sa meilleure amie, surveillées qu’elles étaient dans le clos
oppressant imposé par la discipline des sœurs.
Aujourd’hui, elle se sentait comme affranchie
de tous ces tabous, un trouble vertigineux fait de sensation de puissance et de
liberté la saisissait.
Le regard interloqué de Keiko posé sur le
haut de ses cuisses la gêna un court instant. Elle compara sans indulgence le
large buisson sombre et épais, qui ne s’effilochait qu’avant son nombril, avec
le renflement à peine pubère de sa nouvelle amie.
Elle croisa les jambes et continua sa lecture
à haute voix : dans l’ ”enfer ” de la bibliothèque des Frères
Oratoriens à Juilly, en Seine et Marne, elle avait un jour dérobé le
“ Manuel de civilités ” de
Pierre Louÿs, avant son départ pour cette si lointaine Mission en Chine.
Elle reprit le vers en chantonnant :
“ Je n’aime pas qu‘Alice en rut lève son
linge,
Montre son clitoris dardé, rouge et
durci, ”
Sans qu’elle s’en soit vraiment rendu compte,
sa main s’était posée sur la cuisse de Keiko.
La tunique de lin beige baillait depuis
longtemps, et il sembla à mademoiselle Sentis que les longues pointes des seins
menus, mais très bien formés, saillaient davantage sous la blouse.
Keiko posa tendrement son front sur le haut
de la cuisse de Martine Sentis, en chassant un papillon qui se gorgeait des
perles de transpiration de son amie.
Mademoiselle Sentis caressa doucement la
longue natte qui s’était lovée au creux de ses cuisses. Elle résista à l’envie
de la resserrer entre ses jambes comme s’il s’était agi d’autre chose, cette
chose dont les servantes de la Mission parlaient en pouffant, et dont elle
avait même vu des dessins qui la faisaient rougir et trembler en même
temps.
Elle continua sa mélopée :
“ Long comme un vit de chien, droit
comme un vit de singe,
Et soupire –Ah ma gousse ! Un coup de
langue ici ! ”
Elle sentit la main de Keiko s’abandonner
lentement le long de sa cuisse, et une contraction brutale la traversa. Keiko
se redressa, vaguement effrayée et honteuse, mais Martine la rassura dans un
souffle ténu en posant un doigt sur sa propre bouche. Elle prit sa nuque dans
la paume de sa main et rapprocha doucement leurs visages. Elles se regardèrent
longuement, pour être certaines de graver cet instant d’interdit et de bonheur
parfait, loin du monde. Leurs lèvres vierges se cherchèrent maladroitement
quelques instants et parcoururent bien vite leurs corps brûlants, parcourus de
brèves, mais intenses convulsions. Leurs mains s’enfoncèrent dans leurs jeunes
seins aux pointes durcies par la caresse de leurs cheveux.
Elles trouvèrent en même temps leurs boutons
de chair érigés, mais Keiko dut s’aider de ses doigts pour maintenir dégagé
l’accès à la fleur au goût très musqué qui s’offrait au bout de sa langue.
Mademoiselle Sentis pouvait, quant à elle, arpenter librement les grandes
lèvres fraîches comme un fruit, si délicates qu’elle aurait voulu les mordre,
et à peine ornées de rares poils lisses et longs, contre lesquels sa propre
langue glissait sans difficulté.
Elles parcoururent leurs intimités de leur
doigts, leurs nez, leurs langues, avec la frénésie de jeunes corps affamés
avant de jouir ensemble, leurs muscles pareillement tétanisés comme un écho de
leur propre plaisir. Elles se reposèrent, épuisées, allongées côte à côte,
mains tremblantes, mains qui se cherchent. La brise naissante sous les
feuillages du grand palétuvier ne rafraîchissait pas leurs peaux en éruption.
Au bout de quelques instants, elles se redressèrent en même temps et
s’embrassèrent en se caressant les cheveux. Elles retombèrent en arrière, bien
décidées à prendre leur temps pour s’imprégner de leurs parfums de femmes, pour
darder leurs langues dans leurs fentes étroites, et - suprême audace- enfoncer
leurs doigts dans tous leurs orifices en même temps.
Devant la légation d’Allemagne, le ministre
plénipotentiaire Von Ketteler attendait d’un air excédé le pousse-pousse qui
devait l’emmener au palais impérial de la princesse T’seu-hi. Il épongea son
visage rubicond avec un fin mouchoir en baptiste et leva une canne impatiente
pour héler son coolie. Il exigea qu’il se colle pratiquement à ce qui tenait
lieu de trottoir avant d’enjamber le marche -pied et d’aboyer son ordre de
marche, comme l’ancien militaire prussien qu’il était.
Le coolie se fraya difficilement un chemin
dans la foule très dense, qui ne mettait aucune bonne volonté à s’effacer dans
ce quartier très commerçant où les échoppes s’avançaient jusqu’au milieu de la
chaussée. Deux chinois au torse nu, avec une très longue natte dans le dos qui
dénonçait leur appartenance à la société “ Justice et Concorde ” ou
secte du Poing Fermé, s’étaient insensiblement rapproché du pousse-pousse,
qu’ils suivaient de très près maintenant. Von Ketteler ne les avait pas vus
tout de suite, terrassé par l’excellent faisan que lui avait préparé son
cuisinier, les cris de la foule colorée en mouvement et la pestilence des
égouts à ciel ouvert. Il ne se réveilla brutalement qu’en entendant les
vociférations de la foule haranguée par les Boxers. Il entendit un choc sourd
lorsque le coolie laissa retomber les bras du pousse-pousse en s’écartant. Ils
étaient plus d’une cinquantaine devant lui, maintenant. Il comprit
instantanément qu’il était perdu et se recroquevilla au fond de son siège en se
cachant derrière son haut de forme, dans une tentative dérisoire pour ne pas voir
le sabre qui cherchait son ventre mou.
La Mère supérieure Marie Arou contempla avec
un attendrissement presque maternel la nuque rasée de frais du jeune
séminariste. Le Frère Rémi Isore releva les yeux de ses écritures et dit
“ Non, ma Mère, ne dites rien. Ne me dites pas encore que je travaille
trop ”.
“ Mais non mon fils, je ne vais pas vous gronder. Mais quand même,
regardez notre Martine, comme elle est heureuse, comme elle a trouvé sa voie
parmi nous en édifiant ces créatures de Dieu. Parfois, on dirait que le monde
vous fait un peu peur ? ”
Le jeune homme aux traits fins mais d’une
beauté virile très éloignée de celle de la plupart de ses condisciples,
malingres ou contrefaits, rougit discrètement. Il était très sensible sans se
l’avouer aux appas de la femme mûre et si désirable qu’était la Révérente Mère
Marie. Quand elle se mêlait de le sermonner en gonflant son orgueilleuse
poitrine maternelle, il devait se détourner comme un gamin pris en faute, non
pas à cause de ce qu’elle lui disait, mais parce que des pensées impies
risquaient d’élancer douloureusement son membre.
Pour donner un peu le change, après avoir
tiraillé son petit bouc blond et très fin, qui évoquait irrésistiblement un
Christ peint par le Caravage, il se dirigea vers le télégraphe qui reliait la
petite Mission de Tchou-Kia-Ho au reste du monde.
Chapitre 2 – Une nuit d’angoisse
Main dans la main, Martine et Keiko
marchaient en sautillant sous les frondaisons au rythme d’une comptine
enfantine qu‘elles fredonnaient de leur voix claire aux timbres contrastés.
Dans ce lumineux crépuscule ressortaient les fleurs multicolores dont elles
avaient parsemé leurs chevelures pour accompagner le désordre de leurs tenues
et dissimuler les effluves de leurs jeunes corps repus.
Au sortir d’une clairière ombragée, au moment
de prendre à gauche en direction de leur village, elles virent au-dessus d’une
colline opposée monter une épaisse colonne de fumée, en direction de la petite
Mission sœur de Ou-Y.
Légèrement interloquées, elles échangèrent un
regard inquiet un bref instant, avant d’accélérer le pas.
Quelques instants plus tard, elles
rejoignirent la route qui reliait les deux villages et contemplèrent avec
stupeur une longue colonne de réfugiés qui tiraient ou poussaient bétail et chariots.
Les femmes en larmes avaient leurs vêtements déchirés pour la plupart, surtout
celles qui étaient jeunes, les hommes avaient le visage grave et les mâchoires
serrées. Même les enfants, à la mine épuisée et égarée, ne jouaient pas. La
cohorte cheminait silencieusement dans les volutes de poussière, que le soleil
ne perçait plus tout à fait.
Keiko saisit le bras d’un des fantômes, une
vieille femme qui semblait avoir conservé quelques ressources. Elle entreprit
un long récit que Keiko traduisit partiellement pour Martine.
“ Après un bombardement en règle, les Boxers avaient
investi la mission. Après avoir tué dans les rues, les assaillants étaient
entré dans l'église pleine de chrétiens. Au bruit de la fusillade, les femmes
furent prises de panique : le Père Mangin avait crié "Restez en place,
encore un peu de temps et nous serons tous au Ciel !" Les Pères Mangin et
Denn étaient restés assis à l'autel, face à leurs chrétiens pour les exhorter à
bien mourir. Les Boxers tiraient dans le tas. Une seconde panique allait se
produire lorsque le Père Denn, de sa voix puissante, entonna le "Confiteor
" en chinois. Et tous répondirent admirablement. Quand les voix
s'éteignirent, le Père Mangin renouvela l'absolution générale, sous la
fusillade. Une femme, l'épouse de l'administrateur Chou, séparée du Père Mangin
par le banc de communion, s'était levée pour lui faire un rempart de son corps.
Peu avant dix heures, une balle abattit cette courageuse femme sur le banc de
communion. Le Père Mangin ne tarda pas à être frappé. Le Père Denn fut blessé à
son tour. Mais les deux Pères devaient périr par le feu. Vers onze heures, les
nattes de roseaux qui formaient le plafond s'enflammèrent. Bientôt l'église
s'emplit d'une épaisse fumée qui suffoquait les survivants. Les hommes
sautèrent dehors par une fenêtre de la sacristie. L'ennemi les attendait, et
ils périrent par le sabre. Il y eut à ce moment des apostasies : il suffisait
de crier "Pei chiao ! Je renonce à la religion !" et on les graciait.
Mais ensuite, toutes les femmes jeunes furent violées devant leurs enfants et
leurs maris, celles qui se refusaient étaient coupées en morceaux à coups de
sabre. ”.
La troupe de réfugiés fit son entrée dans la petite
Mission. Martine et Keiko confirmèrent à la Mère Marie le message que le Frère
Isore venait de capter sur son télégraphe. Après avoir veillé à ce que la
colonne de réfugiés puisse être convenablement accueillie à l’abri dans
l’enceinte de la Mission, elle appela tous les fidèles à une messe en mémoire
des morts, sauf les femmes dont l’état de choc nécessitait qu’elles restent au
repos dans l’infirmerie.
A l’issue de l’office, elle invita tous les messalisants,
avec les mots d’encouragement les plus éprouvants qu’elle ait jamais prononcés,
à rejoindre leur foyer en prévision des terribles événements qu’ils devaient
s’apprêter à vivre le lendemain.
Elle inspecta une dernière fois les solides battants en
chêne du dernier bastion de la chrétienté dans la région, et enjoignit à sa
petite escorte de prier avec elle, avant de regagner le bureau administratif de
la Mission accompagnée du Frère Isore.
Martine et Keiko se dirigèrent vers le dortoir des sœurs,
de l’autre côté de la cour du fortin. Lorsqu’elles passèrent au-delà de la
lueur des grands brûlots destinés à éclairer la cour toute la nuit, juste après
la meule à fruits, Martine saisit tout à coup Keiko par le poignet et la tira à
l’écart. Par gestes, elle lui indiqua le clocher de l’église, en continuant de
la tirer. Malgré la tension dramatique qui s’était installée depuis peu, Keiko
pouffa et acquiesça de la tête. Elles firent le tour de l’église, assez
majestueuse pour recevoir cinq cent fidèles, car les pères fondateurs avaient
vu grand. Martine avait la clé de la sacristie pour installer de bonne heure
tous les préparatifs de la messe quotidienne.
Elle ne tâtonna pas, dans le noir absolu, pour trouver la
porte qui menait au beffroi du clocher, sauf par jeu, pour trouver la fente de
Keiko, qui avait terriblement peur dans le noir sépulcral, et pour lui faire
gravir l’escalier d’une douce pression sur ses lèvres humides.
Elles s’installèrent juste sous les abat-sons, et
s’allongèrent assez prêt pour être baignées par la pleine lune. Leurs corps
rapidement dénudés luisaient sous la clarté presque éblouissante. Elles n’étaient
pas repues de leurs corps et elles se regardèrent un long moment avant de
s’enlacer.
Dans le bureau de la petite Mission, Marie Arou se pencha
au-dessus de l’épaule du Frère Isore pour relire à haute voix le message
qu’elle lui avait donné à télégraphier.
“ Les événements qui se passent ici sont bien faits
pour vous alarmer, aussi ne veux-je pas chercher à vous les dissimuler.
Le télégraphe a dû vous annoncer le massacre de deux de
nos Pères à Ou-Y, à 6 heures d'ici. Tout le nord de la Mission est à feu et à
sang ; arrivent de malheureux fugitifs dont on a brûlé les maisons; les morts
sont nombreux et combien de disparus ! “
La lueur ténue de la chandelle la contraignit à se
pencher plus qu’elle ne le voulait sur l’épaule du jeune catéchiste.
“ Si les secours humains nous manquent, il nous
reste Dieu et notre confiance en Lui. Nous sommes venus ici pour sa cause : nos
établissements, toutes nos œuvres, n'existent que pour le faire connaître et
servir ce peuple. Permettra-t-il la perte de tant d'hommes et de tant de
travaux ? Si oui, nous le bénirons quand même. Et ceux d'entre nous qui
échapperont à la ruine ou ceux qui viendront nous remplacer, recommenceront
avec le même courage et la même confiance en Dieu. ”
Elle réalisa que sa poitrine généreuse, dont elle avait
si souvent honte, reposait sur l’épaule et le bras du Frère Rémi. Elle résista
au premier réflexe de se retirer brusquement, craignant d’attirer son attention
alors qu‘ il semblait ne rien avoir remarqué, et elle continua sa lecture d’une
voix moins assurée.
“ Dans ce village, outre les cinq chrétiens qui
l'habitent, nous avons au moins trois cents réfugiés. Nous faisons un rempart ;
on va acheter force vivres, poudre et autres munitions, en vue d'une attaque
qui, humainement, ne peut pas ne pas avoir lieu. Nous nous défendrons tant que
nous pourrons ; si Dieu ne nous donne pas la victoire, nous finirons massacrés
ou brûlés jusqu'au dernier ”.
Le frottement de ses seins s’accentua imperceptiblement,
et elle comprit que Rémi avait insensiblement déplacé son bras pour faciliter
l’installation de sa poitrine au creux de son épaule. Elle ferma les yeux et
son souffle s’accéléra alors qu’elle n’osait plus bouger. Elle se racla la
gorge avant de reprendre :
“ Que la volonté de Dieu soit faite ! Je fais le
sacrifice de ma vie pour le salut des âmes et le bien de toute ma famille. Si
vous apprenez ma mort, priez pour moi et remerciez Dieu du choix qu'il aura
daigné faire de notre famille pour lui demander ce sacrifice. ”
Un liquide chaud, dont elle avait pratiquement oublié
l’existence, se mit à sourdre insidieusement entre ses cuisses tétanisées.
Craignant de voir son trouble révélé, elle continua brutalement :
“ Mes bien-aimés frères et soeurs, je vous remercie
de l'affection que vous m'avez toujours témoignée. Je vous demande pardon des
peines que j'ai pu vous causer. Quoi qu'il vous arrive, demeurez bons et fidèles
chrétiens, dignes de nos bien-aimés parents.
Je vous dis adieu, vous embrassant tous de tout mon coeur
et vous bénissant tous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Fiat !
Toute vôtre
en Notre-Seigneur,
Marie
Arou ”
C’est presque en renversant le bougeoir qu’elle se recula
jusqu’au fond de la pièce, sans parvenir à quitter le regard éperdu de
désespoir du Frère Rémi.
Chapitre 3 -la chute de la Mission
Martine cligna des yeux sous la morsure du soleil. Mais
ce n’était pas cela qui l’avait réveillée. Ni l’odeur méphitique de la fiente
des pigeons. Elle chercha quoi dans son esprit embrumé, avant d’entendre une
immense clameur sous ses pieds. Keiko était déjà agenouillée, lorsqu’elle se
redressa sur un coude avant de passer à son tour la tête sous les abat-sons qui
les dissimulaient complètement à la vue des assaillants.
Des Boxers continuaient encore de pénétrer dans la cour
en enjambant la grande porte, abattue à coups de bélier qui ne les avaient même
pas réveillées. Ils se massèrent devant la véranda du bâtiment principal.
Marie Arou sortit d’un pas lent, mais décidé, en
devançant le Frère Rémi et les trois jeunes servantes chinoises qui assuraient
l’entretien de la petite Mission. Elle semblait essayer de les protéger sous
son aile en se tenant droite, très digne dans sa robe immaculée, comme si elle
se tenait prête à vivre son martyre sans défaillir. Elle était l’incarnation
même de la civilisation face aux ténèbres obscurs, fièrement campée sur le
plancher de bois soigneusement ciré, et
les petits rideaux vichy des fenêtres lui composaient une sorte d’auréole.
Martine serra la main de Keiko et se blottit
instinctivement contre elle, bien que le soleil ait commencé de chauffer le
zinc des abat-sons et le cuivre de l’immense cloche consacrée à Saint Fiacre.
L’un des plus terrifiants des Boxers s’avança. Le crâne
rasé, sauf sa natte très épaisse, très musclé par la pratique de son art
martial, il émanait une incroyable aura de cruauté de ses traits rendus encore
plus grossiers par une épaisse moustache tombant en crocs.
Il n’avait rien de spécial à dire que Martine ne sut
déjà. Il se tourna vers ses hommes et les harangua dans leur langue, provoquant
une cascade de gros rires. Six d’entre eux s’avancèrent avec leurs escopettes antédiluviennes en bandoulière.
D’autres barbares gravirent les marches du perron en refoulant le Frère Isore
et s’abattirent sur la Mère Supérieure.
Marie Arou fut aussitôt saisie et défaite de sa robe et
de sa cornette. Elle fut jetée à genoux et attachée mains liées derrière le
dos, entièrement dénudée, les chevilles ligotées avec les cuisses serrées dans
une tentative désespérée pour dérober la vue de sa féminité à tous ces
sauvages. Elle fut promptement remise sur ses pieds et amenée au pied du poteau
du télégraphe, au centre de la cour. Une corde jetée au dessus de la potence
l’attendait. Elle fut passée autour de ses poignets, et deux Boxers la
soulevèrent brutalement du sol, bras tirés en arrière dans une contorsion
extraordinairement douloureuse qui faisait incroyablement saillir son buste
plein et ferme.
La foule était muette, Rémi Isore avait la gorge serrée.
Il avança d’un pas et reçut un coup de crosse dans le ventre qui le plia en
deux avant qu’il ne s’effondre dans la poussière.
Par jeu, ses bourreaux laissèrent à la Révérente Mère le
pendentif en forme de croix qui entourait son cou altier, et le chef le saisit
en disant en mauvais français “ Et maintenant, nous voir comment ton
amulette sacrée protéger toi de nos balles ”.
Marie murmura très vite en fermant les yeux “ Notre
Père, je remets mon âme entre vos mains. Faites que ma mort soit rapide ”.
Pendant ce temps, on avait apporté les mousquets.
Le chef avait déclaré ne pas concourir, et il alla se
planter en face de Marie afin, dit-il, de marquer les coups.
Les Boxers sélectionnés pour le concours s’alignèrent à
cinquante pas.
L’un d’eux, sur un geste du chef, se détacha du groupe
d’une dizaine de pas. C’était à lui que revenait l’honneur de commencer. La
malheureuse Mère supérieure lui présentait son flanc droit.
Lentement, le barbare releva le canon de son antique
mousquet et épaula.
Pas un de ses muscles ne bougeait tandis qu’il
visait.
Puis il y eut comme un coup de canon, précédé par une
petite volute de fumée lorsque la pierre de silex trouva la mèche.
La balle à faible vitesse initiale effleura la pointe
turgescente du sein droit. Un cri. Une goutte de sang !
Déjà, le Boxer avait rechargé et visait à nouveau. Mais
cette fois, il manqua complètement le but. Une troisième fois, il ne fut guère
plus heureux. La bille de plomb passa sous les seins, écorchant légèrement le
torse de la femme. Furieux, il quitta sa place.
Un autre avança. Celui-ci choisit d’abord soigneusement
son étoupe et sa mèche, chargea, visa, baissa les bras, se déplaça d’un pas et
enfin visa encore et tira. Marie poussa un grand cri de douleur. Le sommet du
sein droit avait été sérieusement entaillé. La seconde balle augmenta
légèrement la taille du sillon déjà creusé, preuve de la qualité du tireur.
Marie tressauta violemment sous le deuxième impact, en tournant sur elle même
comme une toupie, éclaboussant le sol d’une petite pluie de sang.
La troisième balle s’enfonça plus bas dans le sein,
qu’elle traversa de part en part en le déformant un court instant ; Marie
poussa un rugissement de souffrance en se tordant dans ses liens. Elle se mit à
gémir en sanglotant, tentant de porter ses épaules en avant en rentrant le
buste, dans le vain espoir de protéger ses fragiles appas.
Six Boxers devaient tirer.
Le troisième et le quatrième trouvèrent chacun une fois,
l’un la base du sein droit, l’autre le mamelon du sein gauche, qui fut
emporté dans un petit geyser de sang.
Marie Arou fut immédiatement prise de convulsions. Elle entonna un psaume
incohérent, le menton affaissé sur la poitrine. Le balancement sensuel de son
corps était devenu une danse d’agonie saccadée.
Le cinquième était réputé comme tireur. Il contempla sans
viser le corps magnifique qui tremblait sous le soleil écrasant. Il attendit que
Marie relève la tête pour le regarder avant d’épauler et de tirer, pratiquement
sans viser, et sa balle traversa les délicats organes qui sautèrent ensemble
sous l’impact.
Au deuxième tir, s’étant déplacé d’un pas vers la droite,
le projectile traversa de part en part, exactement en son milieu, le sein
gauche déjà abîmé, qui s’ouvrit comme un fruit mûr. Une mare de sang commença
de s’étaler aux pieds de Marie en état de choc. Ses plaintes montaient
atrocement, et les restes de sa poitrine mutilée soulevée par les sanglots
pendaient misérablement.
Le dernier Boxer s’avança.
Ses deux premiers tirs trouvèrent leur cible. Le sang de
la malheureuse coulait abondamment sur son torse et sur son ventre, dégoulinant
le long des cuisses et des jambes. Par instants, Marie se tordait de douleur,
et l’on sentait ses nerfs et ses muscles tendus et arqués à se rompre. Mais les
cordes qui l’attachaient étaient solides, et elle demeurait plus
douloureusement pantelante après chaque effort...
La dernière balle partit. Le Boxer avait
exceptionnellement bien visé, et les deux seins déjà très abîmés furent
traversés en plein milieu, semblant littéralement exploser sous l’impact. Un
magma de chairs crues mêlées de sanies blanches et jaunâtres subsistait
maintenant à la place de ce qui avait été une poitrine opulente et fière.
Le Frère Isore cria sa peine, cri qui se mêla au
hurlement de souffrance de Marie. Le chef s’avança jusqu’au corps pantelant. Il
releva du bout du canon de son pistolet à rouet le front baigné de larmes. Il fixa
quelques instants le beau regard vert de la Mère Supérieure avant d’appuyer sur
la gâchette. La nuque sembla rebondir avant que ne s’affaisse le visage apaisé
d’une admirable servante de Dieu.
Chapitre 4 le martyre du Frère Isore – le plaisir
Martine et Keiko avaient porté ensemble leur
main à la bouche pour étouffer le cri qui n’aurait pas manqué de révéler leur
présence.
En contre-bas, les trois jeunes servantes
étaient en train de consoler le Frère Rémi, dont les sanglots désespérés se
répercutaient étrangement sur les murailles du fortin, amplifiés par le silence
de la foule des réfugiés chrétiens.
Les Boxers contemplèrent avec étonnement la
désolation de cet homme pour un être qui comptait beaucoup moins qu’un cheval à
leurs yeux. L’un deux, balafré, maigre et petit, s’approcha pour souffler
quelques mots à l’oreille du chef. Celui-ci partit d’un gros rire avant de
hocher la tête. Son second relaya rapidement ses ordres par quelques phrases
gutturales et hachées.
Un groupe de Boxers fit le tour de la cour
pour trouver des poutres assez fortes pour dresser des croix, tandis qu’une
dizaine d’entre eux gravissait le perron de la véranda.
Martine se rejeta en arrière tandis que Keiko
avait refermé soudainement sa main fine sur ses poignets.
Les Boxers dégagèrent le Frère Isore de son
rempart de servantes à coups de gifles et de ceinturons. Dans un concert de
cris aigus, les jolies jeunes filles s’écartèrent en pleurant pour se blottir
ensemble contre la rambarde. Shan et Tiu, les deux plus jeunes, étaient
orphelines et sœurs, de robustes paysannes âgées de dix-huit et dix-neuf ans,
qui vivaient depuis leur enfance dans la Mission qui les avait sauvées d’une
mort certaine. Elles n’étaient pas à proprement parler des beautés, avec leur
nez camus, mais leur teint frais et leur jeune corps gracieux en faisaient de
désirables jeunes filles très convoitées par les hommes attirés par leurs
formes légèrement replètes.
Ging-li, la plus âgée, avec une très longue
natte qui trahissait une origine bourgeoise, était une grande femme mûre et
très belle, au grand nez aquilin, avec de grands yeux noirs et profonds sous
des longs cils, qui nourrissait encore son enfant qu’elle élevait seule. Ils
avaient été sauvés des loups pendant un voyage grâce au sacrifice de son époux,
et ils étaient hébergés par la communauté depuis deux mois.
Les Boxers poussèrent ensemble une
acclamation profonde. Ils avaient découvert, dans une grange à l’arrière des
dortoirs, du bois ainsi que l’établi du charpentier. En quelques minutes, ils
confectionnèrent des croix grossières sous le regard résigné de la foule des
chrétiens, qui priaient silencieusement, bien sûr.
Des enfants pleuraient doucement, le pouce
entre les dents, et les plus jeunes se rendormirent paisiblement sur l’épaule
de leur mère pendant cette période de relative accalmie.
Portant quatre croix, deux par deux à chaque
extrémité, les Boxers gagnèrent le centre de la cour où les attendaient quatre
trous profondément creusés dans le sol par leurs frères d’arme.
Lorsque les sinistres instruments de supplice
eurent été érigés, le chef de l’insurrection donna un ordre bref.
Les quatre rebelles, qui tenaient fermement
le Frère Rémi par la taille et les poignets, le soulevèrent en l’air d’un coup
et l’emmenèrent pour son dernier voyage.
Malgré les résolutions de courage et de
fermeté qu’il s’était forgé pour se montrer digne de la Mère Marie, son corps
se révolta un court instant à l’idée du supplice qui l’attendait.
Il était, Dieu merci, trop solidement
maintenu pour que ses soubresauts aient pu être remarqués, et il s’apaisa très
vite en pensant que son attitude devait contribuer à fortifier le courage de la
petite communauté.
Il se laissa déshabiller entièrement, sans
résistance, tandis que ses bourreaux le hissaient sur la croix la plus solide,
les poignets et les chevilles liés par des nattes de jonc grossières dans
l’exacte position du Christ.
Un léger murmure parcourut la foule, car le
Frère Rémi exhibait, dans la gloire de sa nudité, un corps d’athlète dont la
vigueur de cariatide soulignait les dimensions exceptionnelles de son membre
viril.
Aucun des Boxers les mieux dotés par la
nature ne pouvait rivaliser avec l’étonnant appendice, cause de tant de gêne
pour le Frère Rémi, qui devait parfois porter des bandages de contention au
printemps.
Les Boxers étaient mécontents de se voir
bafoués dans leur virilité guerrière par un homme de robe, mais du moins le
supplice choisi par le chef allait-il se révéler bien choisi et extrêmement
spectaculaire !
Martine et Keiko avaient eu le souffle coupé
à la vue du membre impressionnant, dont elles se demandaient l’une et l’autre
comment elles auraient pu le recevoir. Insensiblement, leurs corps nus
s’étaient rapprochés, et la cuisse de Martine passa par dessus celle de Keiko.
Le Frère Rémi endurait un véritable calvaire,
non pas tant du fait des cruelles morsures des liens de cuir, qui creusaient un
profond sillon dans ses chevilles, qu’en raison de la honte absolue qui le
submergeait. Il était cloué nu sur cette croix, à exhiber ses parties honteuses
devant femmes et enfants, à qui il faisait le catéchisme tous les jours. Dans
son esprit enfiévré, la foule pouvait trouver sur son ventre la trace de la
pollution nocturne qui l’avait assailli après son pourtant si fugitif contact
charnel avec la Révérente Mère Marie.
Il se tordait dans ses liens, lorsqu’il
entendit le chef des Boxers donner un ordre bref à ses hommes. Sans se soucier
de leurs cris effrayés, les insurgés traînèrent les servantes devant le Frère
Rémi tout en les dépouillant de leurs tuniques. Ils les jetèrent au sol comme
des sacs de grain, et elles restèrent prostrées quelques instants en
sanglotant, tentant en vain de camoufler leur pauvre nudité avec leurs mains,
tout en essayant de secouer la poussière qui collait sur leur dos et leurs
membres.
Le chef des Boxers les harangua avec des
termes crus qui les firent rougir. Martine n’avait pas compris, mais Keiko lui
souffla quelques mots qui firent soulever ses sourcils incrédules.
Comme aucune des servantes ne se relevait, le
chef des Boxers décrocha un fouet de sa ceinture et le fit siffler sur les
épaules de Ging-Li. La jeune et belle servante se releva en titubant un peu,
les mains d’abord disposées en conque autour de ses seins et sur sa vulve,
avant de les relâcher doucement lorsqu’elle se rendit compte de la futilité de
son intention.
D’un pas gourd, elle s’approcha lentement du
Frère Rémi, jusqu’à le toucher. Elle hésitait depuis quelques secondes, quand
des ordres brefs suivis d’un nouveau coup de fouet la cinglèrent.
Elle s’agenouilla dans un mouvement ralenti,
comme si sa volonté ne lui appartenait plus. Dans un contact qui les électrisa
tous les deux, ses mains trouvèrent les hanches du Frère Rémi, retrouvant le
rituel d’amour qu’elle aimait tant prodiguer à son cher époux. Elle pencha la
tête et découvrit, blotti au creux de sa large poitrine de nourrice, un vit à
la beauté juvénile, mais beaucoup plus développé que celui de son mari. Elle
recula légèrement, maintenant moins certaine de pouvoir l’accueillir dans sa
bouche. Elle tint pressé quelques instants entre ses seins le gland, dont le
prépuce de velours chatouillait agréablement ses longues pointes de sein très
brunes.
Martine prit la main de Keiko pour la plaquer
sur sa motte. Son cœur battait follement à la vue de ce sexe gonflé. Elle
aurait tant voulu être à la place de la servante, pour pouvoir toucher l’énorme
gourdin de chair, que son clitoris dardé lui faisait mal, et elle éprouvait le
besoin d’être soulagée par un orgasme.
Ging-Li encercla le gland chaud et
agréablement odorant entre ses lèvres. Sa tête oscilla de haut en bas quelques
instants, très doucement, pendant qu’éclataient les gros rire salaces des
barbares, au milieu d’une foule accablée dans laquelle les femmes détournaient
pudiquement les yeux par respect envers Ging-Li.
La langue de Ging-Li ajouta bientôt son
délicieux tourment, assiégeant lentement le méat béant, puis frétillant le long
du col dodu.
Le Frère Rémi se rendit très vite dans une
longue giclée qui surprit Ging-Li, habituée à ce que son mari se contrôle
mieux.
Le Frère Rémi était partagé entre l’extase
que lui avait procuré cette caresse, dont il pensait que seules les prostituées
fréquentées par certains de ses camarades séminaristes avaient le secret, et la
profonde désolation d’avoir révélé l’émoi de ses sens à une assemblée de
chrétiens.
Chapitre 5 le martyre du Frère Isore – la
souffrance
Martine avait joui en même temps que lui.
Lorsqu’elle se redressa, elle fut surprise de
voir que les Boxers guidaient Shan à coups de pied à l’exact emplacement dont
s’était écarté Ging-Li.
L’expérience amoureuse des deux vierges était
limitée à quelques attouchements, et seule leur bonne volonté à s’exécuter
pouvait les aider à accomplir l’acte de stupre qui leur était imposé. Courbées
en avant pour dissimuler leurs formes plantureuses et leurs fentes impubères,
elles avaient regardé faire Gin-Li avec fascination. C’était la première fois
que leur était montré ce que les filles du village nommaient avec un mélange de
rire et de dégoût.
Shan s’agenouilla à son tour, en contemplant
avec incrédulité ce sexe beaucoup plus gros que ceux des garçons qui se
baignaient dans la rivière. Du moins ceux-ci étaient-ils propres.
Les occidentaux sentaient tous le porc doux,
et l’odeur de ce foutre crémeux qui dégoulinait le long de la verge ajoutait à
son profond malaise.
Un coup de fouet sur les épaules la projeta
en avant. Comme malgré elle, sa langue parcourut la hampe fièrement dressée, ramenant
sur sa langue des filaments dont elle fut surprise d’apprécier tout de suite le
goût. Elle s’étonna de prendre du plaisir à parcourir de ses lèvres fruitées ce
bâton qu’elle ne pouvait nettoyer qu’en penchant la tête sur le côté. Elle
avait à présent oublié la foule, tant son trouble la portait à s’emparer
toujours davantage de ce pont de chair palpitante.
Elle releva la tête et le considéra quelques
brèves secondes d’un air résolu, avant de l’engloutir.
Le Frère Rémi n’avait pas eu le temps de débander,
et sa décharge fut plus longue à venir cette fois. Shan le recueillit
complètement et manqua s’étouffer, non pas tant par manque de pratique qu’en
raison de l’étonnante capacité génésique du Frère, il est vrai presque jamais
soulagée.
Shan fut tirée en arrière sans ménagement par
le chef des Boxers, pour être remplacée par Tiu.
Martine venait de jouir deux fois. Elle
regarda Keiko avec effroi et horreur. Elle venait de réaliser que le Frère Rémi
était destiné à périr par le supplice de la caresse, vieux châtiment oriental
dont Keiko lui avait parlé un jour en gloussant. Elle ne pouvait croire que ce
qu’elle avait pris pour un fantasme puisse effectivement se produire sous ses
yeux. La chaleur réverbérée par la cloche sur sa propre nudité, en contact avec
le plancher rugueux du beffroi, ajoutait au trouble de ses sens.
Tiu pleurait, car elle aussi avait compris
que contraindre le Frère Rémi à une nouvelle éjaculation aussi rapprochée,
allait être tout sauf agréable pour lui. Elle se retourna pour protester, mais
vit qu’un Boxer à la poitrine profonde et velue avait levé son sabre au-dessus
d’elle en mimant une décapitation, alors qu’un murmure horrifié montait de la
foule.
Vaincue, elle s’acquitta à contre -cœur d’une
tâche qui l’aurait tant excitée autrement, car elle trouvait le Frère Rémi très
bel homme.
Sa tête oscillait mécaniquement autour du
gland, sans qu’elle sût s’y prendre autrement. Elle faisait semblant, elle
aurait aussi bien pu sucer un os. Elle ne faisait qu’entretenir l’érection du
Frère Rémi, qui commençait à se sentir incommodé par le glissement des lèvres
sèches le long de sa verge, et qui souffrait dans le tréfonds de ses testicules
de la production forcée d’une maigre liqueur séminale.
Il avait repris une forme de conscience de sa
situation, et par désagrément et retour de pudeur, il entreprit de
protester :
“ Arrête, Tiu, arrête, je t’en
prie ”.
Tiu releva la tête comme si elle voulait
s’excuser du regard. Comme pour se faire pardonner, sans réaliser qu’elle
allait encore faire empirer l’état du Frère Rémi, elle empala sa bouche sur la
pointe gonflée de sang, et entreprit de pomper avec ardeur, creusant
profondément ses joues sans songer à ses dents, dans l’espoir de délivrer
rapidement le catéchiste. Malgré les morsures maladroites, le jeune chrétien se
rendit dans un râle de souffrance, l’éjaculation avait été très douloureuse, et
son sexe le brûlait affreusement maintenant, une heure après sa première
décharge.
Avec horreur, il vit que Ging-Li avait pris
position à son tour, le visage baigné de larmes. Elle s’empara de sa pauvre
bite écarlate, toujours aussi dure et gorgée de sang, et porta une main sous
ses testicules recroquevillées. La fraîcheur apaisante de ce contact fut
rapidement remplacée par une irritation de ses bourses au fur et à mesure que
la manipulation se prolongeait.
Martine crut défaillir lorsque Keiko lui
expliqua que la première qui ne parviendrait pas à faire jouir le prêtre serait
crucifiée et atrocement mutilée. Son cœur battait follement sous l’émotion, elle
chercha un instant de tendresse pour échapper à cette journée d’horreur et posa
sa tête sur la cuisse de Keiko.
Depuis une demi-heure, Ging-Li s’acharnait à
obtenir autre chose que des gémissements. Elle avait parfaitement conscience
que même un homme aussi bien monté ne pouvait pas jouir aussi vite, mais elle
ne pouvait se résoudre à monter sur la croix dressée à ses côtés comme un
épouvantail. Elle avait encerclé le mât turgide entre ses seins, dont la
lactation avait favorisé le glissement du pieu superbe sur lequel glissaient
sans relâche ses lèvres et sa langue.
Le chef des Boxers surveillait attentivement
tout gonflement du scrotum du Frère Rémi.
“ Assez, Ging-Li, assez, ça suffit, tu me tuuuuuueeees ”
Lorsqu’enfin celui-ci expulsa deux gouttes
dans un râle qui impressionna même les Boxers, ceux-ci dirigèrent Shan à coup
de claques sous la croix.
La jeune paysanne était livide, car elle
pensait que l’une de leurs deux vies, et peut-être ensemble, allait très vite
se jouer. La foule était maintenant debout et rassemblée depuis près de trois
heures, certaines femmes avaient défailli, et les sauvages les avaient quand
même autorisées à s’asseoir au premier rang pour qu’elles ne perdent rien de
l’affreux et troublant spectacle. Leurs époux avaient repris dans leurs bras
leurs petits enfants, et progressivement, les hommes s’étaient massés sous le
rempart ouest, leurs épouses assises devant eux, tandis que les Boxers
s’étaient répartis sur les côtés de façon à dessiner un U qui encerclait les
croix.
Keiko laissa un bref orgasme l’envahir avant
de repousser la tête de Martine, car Shan était sa meilleure amie. Elle
entendit décroître les râles d’agonie du Frère Rémi, qui était agité de
soubresauts incontrôlables. Shan était obligée de maintenir fermement entre ses
doigts le sexe violet pour bloquer le sang dans les corps caverneux.
Le Frère Rémi avait progressivement senti son
cœur s’emballer depuis la dernière heure, et il n’avait plus la capacité de
raisonner et encore moins de s’exprimer.
Conscient de son affaiblissement progressif
qui annonçait une débandade, le chef des Boxers s’avança et entoura lui-même
d’une lanière de cuir la gorge du martyr. Il inséra une mince tige de bambou
entre la peau et le garrot pour former un tourniquet. Trois tours après, le
visage convulsé du religieux était aussi pourpre que son sexe proche de la
rigor mortis.
Puis, il sentit le rythme de ses pulsations
ralentir brusquement, comme si toute son énergie vitale était drainée hors de
lui par son pauvre braquemard atrocement dilaté.
Shan sentit un flot submerger sa bouche, dont
le goût de fer lui rappelait tout autre chose que celui du sperme. Elle rejeta
brutalement sa tête en arrière, et entendit des cris d’horreur monter de la
foule. Elle essuya sur le dos de sa main le liquide qui coulait de ses lèvres.
Chapitre 6 Le supplice des servantes - Shan
Martine eut un hoquet de surprise mêlé de
peur en découvrant la main écarlate brandie sous le soleil au zénith. Le menton
du Frère Rémi était retombé sur sa poitrine, et il n’entendit pas la lutte
farouche qui opposait Shan à deux Boxers particulièrement laids et musclés. Ils
avaient joué et gagné aux dés le droit de lui appliquer la mort des mille
coupures.
Shan donnait des coups de pied, tirait sur
ses bras luisant de sueur chaque fois qu’ils la saisissaient, parvenait à se
dégager pour tenter de s’enfuir, mais se heurtait à chaque fois à une muraille
de torses nus et farouches. Elle était rabattue comme une poule dont la course
folle finit inexorablement sous le tranchoir. Sans souci de ne pas présenter à
la foule le spectacle de sa poitrine généreuse qui tressautait éperdument, elle
courait aux quatre coins de l’enceinte sous les acclamations des Boxers, qui
faisaient des paris sur le temps de sa capture. Les deux Boxers, d’abord amusés
par sa résistance et ses dérapages dans la poussière, qui offraient à tous une
vue sidérante sur sa vulve profonde, se lassèrent ensuite. L’un d’eux s’empara
d’une bûche et la lança entre ses jambes.
Tandis que Shan gémissait par terre en
massant son genou, ses tourmenteurs la saisirent par les épaules et la
portèrent jusqu’à la croix. Ses talons qui traînaient sur le sol laissaient un
sillon dans la poussière.
Elle fut durement plaquée sur la croix placée
immédiatement à gauche de celle du Frère Rémi. Ses poignets furent liés
au-dessus de sa tête, projetant en avant ses seins pleins et fermes, et ses
chevilles ramenées en arrière, décollées du sol de façon à écarter et exposer
complètement ses lèvres vaginales. Tout le poids de son corps était
douloureusement porté par ses poignets, et elle vécut d’abord comme un
soulagement la ligature de ses bras par une grande lanière de cuir détrempée.
Ses bourreaux décrivaient des tours très rapprochés de son corps, mais si
serrés que l’infernale compression devint très vite affreusement douloureuse.
Lorsque la lanière eût fini d’encercler sa poitrine, elle pouvait à peine
respirer, et ses seins boudinés et informes lui faisaient très mal.
Elle était maintenant ficelée comme une
momie, des centaines de bouts de chair étaient proéminents, qui se mirent à
saillir encore davantage au fur et à mesure que les rayons de feu desséchaient
le cuir.
Les deux Boxers avaient dégainé chacun un
mince coutelas très aiguisé, dont ils rectifièrent soigneusement le fil sur
leur pierre à affûter. Ayant constaté la dureté définitive du cuir complètement
rétracté, ils se disposèrent de chaque côté de la croix pour officier au vu de
toute l’assemblée.
Au dessus d’eux, Keiko se mordit les lèvres
pour ne pas hurler en même temps que Shan, lorsque les lames s’enfoncèrent
légèrement dans ses épaule charnues, débridant sous la peau un morceau
d’épiderme large comme le pouce et épais comme le petit doigt.
La cordelette avait dessiné plusieurs
rectangles de peau sur les clavicules, qui furent rapidement écorchées, car il
y avait peu de chair sous l’épiderme. Après un court conciliabule ponctué de
rires étouffés, les bourreaux palpèrent son corps replet, empoignant à pleines
mains ses seins volumineux, la peau de son ventre et de ses cuisses
partiellement envahies par la cellulite. Shan était tellement angoissée à
l’idée de ce qui l’attendait qu’elle ne sentait même pas les pincements sur sa
chair. Puis elle poussa un hurlement d’agonie lorsqu’elle vit qu’un de ses
tourmenteurs approchait une lame acérée de sa poitrine.
Martine ferma les yeux et détourna la tête en
même temps que les autres femmes de la Mission, tandis que les cris de Shan
atteignaient un registre suraigu. Lorsqu’elle les rouvrit, elle nota que les
Boxers, avec lenteur, découpaient les seins de Shan dans un affreux
ruissellement de sang. Ils avaient d’abord soulevé et étiré les pointes des
seins entre le pouce et l’index afin de prélever les mamelons, profitant de
leur exceptionnelle saillie entre deux tours de corde. Maintenant, ils
enfonçaient lentement le bout de leurs lames sous l’aréole, pour tourner tout
doucement autour du bout de sein qui allait s’ajouter à une collection dont ils
faisaient un collier.
Chapitre 7 le supplice des servantes –
Ging-Li
Les hurlements atroces de bête blessée de
Shan étaient indescriptibles.
Le chef des Boxers dut attendre que ses
bourreaux aient achevé leur opération, et lancé les morceaux de chair
sanguinolente aux deux molosses qui gardaient la Mission, avant de pouvoir se
faire entendre.
Il désigna d’un geste bref d’abord Ging-Li,
puis le pressoir à fruit qui se trouvait entre le dortoir des sœurs et
l’église.
Le pressoir à fruits était composé d’une
grande margelle évidée en forme de demi -gouttière circulaire, et d’une roue en
pierre fixée sur un axe, dont la révolution lui permettait de faire le tour de
la margelle en broyant les fruits disposés à l’intérieur.
Ce fut au prix d’une lutte inégale et sans
espoir que trois des rebelles, le visage zébré par ses ongles effilés,
parvinrent à saisir solidement par la taille et les jambes Ging-Li, qui
feulait, plus sauvage qu’un chat –tigre.
Martine et Keiko se regardèrent, légèrement
interloquées par ce changement de programme, ne comprenant pas très bien en
quoi le pressoir à fruit, symbole de la douceur et de la joie de vivre de la
petite Mission, pouvait servir de nouvel instrument de supplice.
Lorsqu’elles virent que ses tortionnaires
forçaient Ging-Li à s’agenouiller juste devant la margelle, elles comprirent
instantanément ce qui allait se passer.
Presque nus eux-mêmes, deux des Boxers, dont
le contact avec la chair dénudée d’une si belle femme avait déclenché un émoi
visible salué ironiquement par leurs frères d’armes, pesèrent de tout leur
poids sur les chevilles de Ging-Li, tout en soulevant ses plantureuses mamelles
dans le creux de leurs paumes pour mieux les disposer à l’intérieur de la
margelle.
Ging-Li avait immédiatement compris quel sort
lui était promis, et elle se débattit en suppliant “ Noooooon, ne les
laissez pas me faire ça, je vous en supplIIIIIIIIIIIIIIEEEE !!!!!!”. Elle
vit avec horreur que le troisième Boxer avait commencé d’ébranler la roue en
pierre sur son axe. Dans un craquement sinistre couvert par les
“ Oh ” de la foule, la pierre de deux cent kilos oscilla timidement
avant de se rapprocher de sa cible. En ahanant, le Boxer l’amena
progressivement par la gauche au contact du sein magnifique, couvert de chair
de poule en dépit de la chaleur ambiante.
Le chef des insurgés s’adressa à la foule en
soulevant une jatte de lait, et Martine n’eut pas besoin de la traduction de
Keiko.
Lorsqu’il la reposa en guise de signal, la
roue progressa en pinçant d’abord la peau couleur de safran. Ging-Li reprit de
plus belle sa supplique “ Aidez-moiiiiiii. Je vous en prie. Nooooooooon.
Où est mon mari ? Je veux mon mariiiiiiii ”. Folle de peur, le visage
protégé du soleil par l’ombre de la grande roue menaçante qui avançait, elle
sentit la progression millimétrique des aspérités de la roue happer sa peau
jusqu’à distendre le sein. La douleur était effrayante, ses cris glaçaient le
sang de toutes les femmes présentes, mais le pire était à venir. Le sein,
monstrueusement ballonné un court instant, semblait prêt à éclater comme une pastèque
trop mûre. Lorsque la chair vive de la graisse prépectorale commença d’être
saisie et lentement broyée, Ging-Li s’évanouit. Les Boxers indiquèrent qu’ils
n’avaient plus qu’une poupée inerte entre leurs mains, et la roue stoppa.
La margelle était remplie de sang et de lait
crémeux sous le torse de Ging-Li, son sein à demi- déchiqueté disparaissait
presque sous la pierre grise.
Le seau d’eau glacée qui fouetta le beau
visage sembla laver en même temps l’intérieur de la margelle des débris qui
l’encombraient.
Ging-Li reprit conscience dans un épais
brouillard de douleur. Des vaisseaux sanguins avaient éclaté dans ses yeux.
Lorsque la roue continua de ruiner son sein gauche, elle se trancha la langue
sans avoir pu se contrôler.
Chapitre 8 le supplice des servantes - Tiu
Tiu avait oublié sa propre existence pendant
ce spectacle affreux. Quand le chef des Boxers la désigna à son tour, elle fit
brutalement pipi et s’assit dans la poussière souillée. Elle fut traînée sans
résistance sur les genoux jusqu’à la croix.
Le chef des Boxers voulait voir tous les
supplices fonctionner ensemble. Crucifiée dans la même position que le Frère
Rémi, à sa droite, Tiu réalisa avec horreur que deux braseros, remplis de fers
rouges enchâssés dans des manches de bois, étaient amenés à ses côtés.
Un Boxer sortit de la foule. Il se dirigea
directement devant elle et s’empara d’une tige de fer dont il vérifia
l’incandescence. Elle était portée au rouge et brillait même en plein jour. Il
se retourna vers Tiu et lui cracha au visage. Puis il appliqua le fer rouge sur
le crachat qui dégoulinait sur sa joue.
Le “ FFFFzzzzzzzz ” plus intense
qui en résulta rendait plus spectaculaire ce châtiment doublé d’un mépris
symbolique.
Le Boxer remit soigneusement la tige chauffée
à blanc dans le brasero, pendant qu’un autre prenait sa place. Tiu poussa un
long gémissement de souffrance “ Pourquoi vous me faites ça ? Pei
chiao, j’abjure, j’abjure, mais arrêtez-çAAAAAAA ”. Son effroyable
hurlement se prolongea bien après la cruelle morsure du fer chauffé à blanc sur
son mamelon droit souillé par un nouveau crachat.
Shan joignit sa prière désespérée “ Moi
aussi, j’abjure, j’abjure, je vous en prie, ne me faites plus MAAAAAAAL ”.
Mais elle ne put empêcher les deux exécuteurs de farfouiller ensemble dans son
intimité. Ses grandes lèvres, démesurément étirées, connurent le feu acéré des
terribles rasoirs avant de disparaître complètement dans la gueule des dogues
tibétains.
Ging-Li était restée prostrée, clouée au
pressoir par les lambeaux de son sein déchiqueté, et elle parvenait à peine à
maintenir son buste plaqué contre la margelle pour ne pas lacérer davantage ses
chairs mutilées. De sa poitrine sortaient de sourds grondements, comme le
grognement d’un fauve blessé à mort.
Un troisième Boxer se présenta devant Tiu. Il
rabattit de sa main gauche les poils noirs et épais pour dégager le capuchon du
clitoris et appliqua son infernal engin sur le délicat bouton. La clameur
atroce sembla résonner à l’intérieur même de la cloche, dans le dos de Martine.
Le soleil était à son zénith, et maintenant,
tous les chrétiens, y compris les hommes, s’étaient assis, résignés et épuisés,
alors que les Boxers avaient commencé de piller le magasin des vivres, et
faisaient ripaille avec certains des produits français qu’ils découvraient. Ils
appréciaient la charcuterie et le pain dont la Révérente Mère Marie avait donné
le secret et le goût à la petite communauté, et de toute part fusaient des rots
de satisfaction. Le ventre plein, un soleil agréable, et la perspective de
pouvoir torturer de longues heures durant les servantes remplissaient de joie
ces âmes simples.
Lorsque les Boxers se furent assez sustenté,
les préposés au supplice de Ging-Li sortirent d’une zone d’ombre et se
rapprochèrent du pressoir.
Surprise par leur apparition, Martine se
rejeta en arrière trop brutalement, en pesant sur Keiko pour reprendre son
équilibre. Pour ne pas basculer dans le vide derrière elle, Keiko se raccrocha
des deux mains au bord de la cloche, qui l’entraîna plus loin d’abord, avant de
la stabiliser d’extrême justesse. Keiko réalisa instantanément ce qui allait se
passer, sans pouvoir empêcher pour autant le retour du carillon.
“ DING, DONG, DING, DONG, DING, DONG,
DING, dong, ding, dong, ding… ”.
Martine et Keiko, muettes de saisissement, se
regardèrent avec la pleine compréhension de la catastrophe qui venait de se
produire. Elles devinèrent qu’elles étaient perdues dans l’instant où le gong
cessa de les abrutir. Elles se regardèrent, atterrées, avant de s’enlacer
tendrement. Elles se tinrent par la main pour sauter ensemble dans le vide,
mais le plancher du dernier niveau du beffroi était beaucoup trop haut pour
qu’elles puissent espérer mourir. Elles se tournèrent vers les ouvertures du
clocher, mais les abat-sons situés en l’exact milieu des baies interdisait
au-dessus ou en dessous le passage d’un corps.
Elles s’allongèrent sur le plancher, les yeux
dans le soleil, bras sous le cou, les yeux mouillés de larmes en se récitant le
poème de Pierre Louÿs.
Chapitre 9 La capture de Martine et Keiko –
Le coup de tonnerre tiré par la cloche offrit
quelques instants de répit aux jeunes chrétiennes. Les Boxers se dévisagèrent,
stupéfaits l’espace de quelques instants. Ils finirent par lever la tête avant
d’apercevoir les dernières volées de la cloche. Ils avaient quelquefois entendu
au fond des campagnes ce symbole si détesté de la civilisation occidentale, qui
semblait voler leur temps de vie en le rythmant, alors que leur destin
n’appartenait qu’à leurs dieux. Ils crurent que la cloche signalait l’arrivée
de secours, et tous, ils brandirent leurs armes en montant aux créneaux. Après
avoir longuement scruté, avec la longue vue volée dans les bureaux, les
collines qui surplombaient la petite vallée dessinée par le lit du Yang-tse-Kiang,
ils furent rassurés et redescendirent dans la cour.
Sans attendre l’ordre de leur chef, une
demi-douzaine de Boxers coururent jusqu’à l’église.
Pendant que deux d’entre eux visaient le
clocher avec leurs tromblons, quatre défoncèrent la porte et pénétrèrent dans
la nef. Ils s’avancèrent jusqu’au chœur en fauchant de leurs sabres les têtes
des saints et des anges sculptés dans le stuc ou le plâtre. L’un d’eux épaula
sa pétoire et lâcha une salve sur le visage du St Fiacre, dans la toile insérée
dans le retable du chœur. Ils ne furent pas très longs, malgré la pénombre, à
trouver la porte de la sacristie. Au bout de quelques coups d’épaule, ils
abattirent le mince rempart, et virent d’abord le vin de messe déposé sur une
table. Ils prirent le temps de se verser une rasade à même le goulot avant
d’examiner les lieux. Ils soulevèrent ensuite une tenture pourpre qui
dissimulait un étroit escalier en colimaçon. Pistolet ou sabre en avant, avec
un luxe infini de précautions, car ils montaient en file indienne et formaient
une cible idéale, ils gravirent lentement l’accès au clocher.
Lorsque le premier Boxer mit le pied sur la
plate-forme, il distingua d’abord quatre pieds nus accolés, puis deux corps nus
et enlacés au fur et à mesure qu’il avançait.
Il contempla avec un étrange sourire les deux
jeunes femmes enlacées qui avaient refermé leurs yeux dès qu’elles l’avaient
entendu. Les trois autres Boxers surgirent à leur tour, d’abord médusés par
leur trouvaille, avant de partir d’un grand éclat de rire d’enfant, tant la
situation était sans ambiguïté…
Quelques instants après, Martine et Keiko
dévisageaient fièrement le chef des Boxers. Fortifiées par leur amour, elles
s’étaient promis de partir avec dignité, et de ne pas faire à ces monstres le
cadeau de leur humiliation.
Le chef des Boxers perçut parfaitement la
différence d’expression de ses futures victimes. Il était hors de lui d’avoir
vu révélée à la population de la petite Mission leur crainte de voir surgir les
renforts européens. Il n’avait aussi que mépris pour les amours saphiques, qui
excluaient l’homme et s’affranchissaient de sa domination.
Il prit la parole en grondant :
“ Vous être pires que truies en chaleur.
Toi, petite chienne blanche, mourir dans grands supplices après avoir vu ta
servante torturée d’abord “
“ Mais d’abord, toutes les deux voir ce
que nous faire à autres femmes ”.
A son signal, une bourrade dans le dos fit
s’agenouiller les deux jeunes femmes. Martine se signa. Ni elle ni Keiko ne
fêteraient ensemble leur dix-neuvième anniversaire le mois prochain à Pékin,
comme elles se l’étaient promis la journée précédente.
Keiko baissa la tête en fermant les yeux. Une
cinglée en travers des joues l’obligea à les rouvrir. Elle les referma aussitôt
lorsqu’elle vit que les tourmenteurs des trois servantes avaient repris leur
place
Chapitre 10 - Fin des supplices des
servantes.
D’un pas décidé, sûrs de leur force, de leur
pouvoir et de leur bon droit, les insurgés continuèrent de se présenter l’un
après l’autre devant le corps supplicié de Tiu. A ses côtés, l’odeur de chair
brûlée était devenue plus incommodante que ses râles d’agonie. Elle s’était
rompu une corde vocale après que l’un des barbares soit parvenu à soulever
ensemble ses belles mamelles avec la tige infernale. Elle s’était atrocement
convulsé lorsque ses grandes lèvres avaient semblé fondre en vapeur sous la
morsure du fer. Plusieurs Boxers s’étaient satisfait de passer rapidement les
fers sur sa peau craquelée à plusieurs endroits, sur le ventre ou les fesses,
mais les derniers ne trouvaient plus de chair intacte.
Ging-Li pensa mourir quand la roue happa son
sein droit, après avoir fini de ruiner son sein gauche. Elle ressentit, comme
une blessure bien plus terrible que la première fois, le premier pincement sur
sa peau, car elle connaissait dans sa chair la douleur incommensurable qu’il
annonçait. Elle avait recouvré un peu de forces, et elle releva la tête pour
hurler, un hurlement bref et farouche qui la vida de toute énergie, “ Non,
laissez-moi un sein pour nourrir mon bébéééééééé ”, quand elle vit son
bout de sein engagé sous le rebord mal dégrossi de la meule. L’écrasement,
d’abord léger, s’accentua sous la poussée savamment dosée de son tourmenteur.
Il était seul, car Ging-Li était inexorablement rivée par son corps à
l’instrument de son supplice. Puis, elle sentit que les lobules de sa glande
délicate commençaient à céder sous la progression impitoyable de la roue…
Les dogues attendaient maintenant tout près
de la croix les petits filets de viande fraîche qui leur étaient jetés sans
interruption depuis près d’une demi-heure. Ils avaient dressé l’oreille au
bruit des gargouillements atroces qui s’échappaient de la gorge de Shan, depuis
qu’elle s’était mordu la langue dans une crise de folie.
Parfois, un cri devenait presque audible,
lorsque ses deux tourmenteurs revenaient prélever des morceaux de sein ou de
vulve, tranchant dans la chair rose, ou soulevant la peau bien foliculinée pour
la plisser et limiter l’arrachement des tissus richement innervés à un simple
écorchement. Ils prenaient tout leur temps pour découper les minces lambeaux de
chair, jouant avec l’angoisse de Shan, avec des caresses presque sensuelles de
sa peau, comme pour la préparer à faire l’offrande de sa chair à la foule, dont
ils sollicitaient bruyamment l’approbation avant chaque ablation.
Martine tenta de se relever à un moment, pour
crier son horreur et proclamer sa foi. Elle parvint à rester debout juste le
temps de lancer “ Dieu est avec vous ”, aux célestes martyres
maintenant proches du trépas. Une cinglée en travers des cuisses la fit
pitoyablement retomber sur son séant, comme une petite fille punie. Folle de
rage, Keiko s’élança sur le chef des Boxers, et griffa profondément son nez en
ayant visé les yeux. Elle réussit encore à lui cracher au visage avant d’être
violemment repoussée et ceinturée.
Le corps de Tiu ne réagissait plus avec la
même intensité aux profondes brûlures qui l’avaient irrémédiablement mutilée.
Elle était maintenant en état de choc, dans un état intermédiaire où chaque
nouvelle plaie n’ajoutait plus la même souffrance qu’auparavant à un système
nerveux progressivement anesthésié. Son esprit s’était peu à peu évadé de son
corps, et seule une faible part directement liée aux synapses réagissait
mécaniquement. Lorsque les bourreaux constatèrent que la tendre paume de ses
pieds restait inerte sous la caresse de la tige, ils comprirent qu’il était
temps d’en finir.
Le chef des Boxers vint lui-même sous la
croix prendre deux broches chauffées à blanc. Il les enfonça méthodiquement
dans chaque sein jusqu’à ce qu’elles ressortent de l’autre côté, dans un
affreux sifflement de combustion qui porta au cœur de toutes les femmes de
l’assemblée. Tiu se contracta atrocement pendant que ses seins semblaient
brutalement dégonfler. Sans désemparer, le chef des Boxers reprit une barre de
fer incandescente dans le foyer et la souleva à hauteur des yeux fermés de Tiu.
Lorsqu’elle les rouvrit, le visage tétanisé par une souffrance indescriptible,
elle vit, légèrement penché sous son ventre, le chef des Boxers finir
d’introduire dans son vagin fumant l’instrument de son supplice. Elle tenta
dans un sursaut désespéré de se redresser pour échapper à l’insupportable
défloration, mais ce fut lui qui souleva son corps en profanant son hymen puis
sa matrice. Quand il releva la tête, il vit que Dieu avait accueilli une
martyre de plus en son sein miséricordieux.
Keiko tomba à genoux lorsque les deux
propriétaires du corps de Shan, qui n’avaient pas repris leur horrible charcutage,
s’emparèrent à nouveau de leurs rasoirs. Elle supplia en pleurant “
Arrêtez ça, arrêtez, je vous en prie, sa sœur est déjà morte….mais arrêtez
donc, elle a abjuréééééé ! ! ! ”. Sans aucune considération
pour la prière aiguë et précipitée, les rebelles s’approchèrent de la
cathédrale de sang emmaillotée sur sa croix. Le plus âgé des deux avait les
moustaches grises et tombantes d’un cosaque zaporogue. Il aurait pu passer pour
un bon grand-père s’il n’avait pas pris un soin particulier à découper en fines
rondelles le derrière charnu de Shan.
Petit et vif, avec un profil de requin, son
compère s’affairait à sculpter ce qui restait des mamelles et des petites
lèvres du sexe de la jeune chrétienne. Le fil de sa lame prélevait de
minuscules lamelles avec la dextérité d’un barbier. Lorsque l’un et l’autre
commencèrent à patauger dans une mare de sang, leurs gestes devinrent moins
précis et le rituel tourna rapidement à la boucherie. Vidée de son sang
quelques instants après, Shan expira une bulle de sang qui était son dernier
soupir.
Ging-Li espérait qu’une mort rapide viendrait
la soulager. Elle avait conscience de ne plus être une femme, de ne plus jamais
pouvoir donner le sein, mais bien qu’exsangue et souffrant atrocement de ses
seins broyés, elle était bien vivante. Elle sentit l’odeur caractéristique de
l’essence la submerger dans son dos, avant que le liquide n’inonde ses pieds.
Elle réalisa instantanément qu’elle allait périr brûlée et tenta désespérément
de se redresser. Elle n’aurait pas pensé que la douleur d’arracher ses seins
mutilés puisse être encore plus atroce que ce qu’elle avait connu. Le souffle
coupé, elle glissa légèrement sur ses appuis, en retombant lourdement sur la
margelle. Un “ WOUF ” sonore l’assourdit tandis que les flammes surgissaient
sous son ventre et ses fesses. Rapidement rôtie vive, Ging-Li parvint une
dernière fois à soulever ses genoux. Un seau d’essence jeté en travers de son
dos la transforma en torche vivante qui se consuma lentement, enfin apaisée,
après être retombée sur la margelle.
Chapitre 11 –Puis vint le temps des viols
La foule hébétée ne réagissait plus, comme
les damnés de l’Enfer décrits par Dante. Le temps semblait s’être arrêté, figé
par tant d’horreur à glacer les sangs. Il y eut comme un flottement dans les
rangs des Boxers, dont les sens étaient rassasiés par le spectacle de tant de
tortures depuis le matin. Peut-être aussi une vague pitié commençait-elle à
naître dans le cœur de certains. Des voix s’élevèrent parmi les assaillants
pour interpeller Martine et Keiko “ Allez, vous abjurer, vous
vivantes ”.
Martine et Keiko contemplèrent le cercle
vertigineux qui les étourdissait, fait de pantalons bouffants, qui composaient
une symphonie de vert, de bleu et de rouge, surmontés de torses mâles aux longs
poils, et enfin de visages terriblement cruels. Elles ne s’entendirent pas
répondre.
C’est
avec une joie perfide que le chef des Boxers écouta la réplique exaltée des
jeunes chrétiennes “ Jamais ! ! ! Nous mourrons ensemble
pour notre foi ” Martine et Keiko avaient répondu d’une seule voix, tout
en regrettant presque aussitôt leur bravade qui allait les conduire à assister
mutuellement à leurs supplices. Ceci leur était plus insupportable que l’idée de
leur propre mort, et après avoir échangé un long regard d’amour, elles
comprirent leur erreur. Avant qu’elles aient eu le temps de se raviser, elles
étaient solidement saisies par un tourbillon de mains qui les clouaient au sol.
Le chef des Boxers s’avança lui- même le
premier au-dessus de Keiko. Il défit lentement le cordon qui maintenait son
pantalon de chanvre, et empoigna son phallus orgueilleusement dressé en le
désignant de l’autre main “ Toi voir maintenant comment amour avec homme
de ta race meilleur ”.
Il s’allongea contre ses flancs. Ses doigts
fourragèrent quelques instants dans la motte juvénile pour creuser un passage.
Il s’enfonça lourdement, crevant la virginité inviolée tandis que les fesses de
Keiko se redressaient brutalement sous la sécheresse de l’assaut. Les longues
pointes de sein souples et fermes écrasées entre ses doigts en guise de rênes,
il chevaucha quelques instants la pauvre servante de Dieu, sans prendre son
plaisir, malgré l’étroitesse du con qui semblait happer sa verge.
Martine poussa quelques secondes après un cri
aussi déchirant que celui de Keiko, qui faisait écho au partage de ses
souffrances autant qu’il manifestait sa propre révolte, car les Boxers qui la
maintenaient pétrissaient sauvagement de leurs ongles longs, durs et sales, ses
opulentes mamelles. D’autres riaient en désignant une forêt vierge dans
laquelle ils disaient qu’on aurait pu se perdre. Certains suggérèrent de
flamber cette végétation obscène, mais la plupart préférèrent jouer avec cette
fourrure imprégnée des sécrétions intimes de la jeune vierge.
Martine se sentait affreusement salie en
voyant ces bêtes humaines flairer leurs doigts avec force commentaires après
l’avoir caressée. Toutefois, malgré l’horreur de la situation, elle était
passablement excitée et les Boxers avaient lubrifié involontairement son vagin.
Elle reçut avec aisance le chef des Boxers, qui ne perçut pratiquement pas de
résistance quand son membre viril transperça la fine paroi de chair.
Désappointé, mais conforté dans son opinion que toutes les femmes blanches
étaient des prostituées, il fit aller et venir sans conviction sa verge dans la
gaine de chair ensanglantée. Il n’aimait pas les gros seins, et lorsqu’il se
redressa, ce fut pour leur assener une claque sonore qui les fit ballotter
disgracieusement sur les côtés. Il les tira en l’air par les mamelons, en
disant “ La chienne de chrétienne être une vache ”. Martine eut
bizarrement le cœur autant serré par ces humiliations devant Keiko que par son
propre viol. La chaleur des corps pressés autour d’elle, et celle de son
violeur, la faisaient abondamment transpirer.
Dégoûté par son contact et son odeur, le chef
des Boxers se releva, insatisfait. Par association d’idée avec une prostituée,
il s’agenouilla pour profaner la bouche virginale de son sexe sanguinolent.
Martine eut la pensée fulgurante qu’en lui donnant du plaisir, il épargnerait
peut-être Keiko. Avec un mélange de répugnance et de fascination, elle laissa
la pointe du glaive au goût âcre heurter son palais, tout en en conservant un
œil sur Keiko. Keiko, Keiko retournée comme une crêpe et sodomisée dans un long
râle par un Boxer, tel un étalon furieux, tandis que finissait de retomber
autour d’eux un voile de poussière brune.
Les bourses de son violeur tapotaient
régulièrement le menton de Martine. Après un rapide va et vient dans sa bouche
de la bite souillée, elle sentit une contraction des testicules précéder une
phénoménale éjaculation. Tandis que la semence virile parcourait sa gorge, elle
entendit un ordre, repris en français à son attention.
“ Maintenant, vous prendre servante
chienne pour brûler poitrine.
Un éclair de rage mêlée de lucidité la
submergea. Sans une claire conscience de ce qu’elle était en train de faire,
elle referma furieusement sa mâchoire, sans desserrer les dents lorsqu’elle
entendit le sauvage hurlement qui envahit ses oreilles. Elle n’aurait jamais
imaginé être capable d’une telle force, d’une telle violence. Elle avait
incrusté ses dents au point que les deux mâchoires s’étaient réunies, déchiquetant
complètement la verge dans une explosion sanglante qui finit de s’écouler sur
ses lèvres après le retrait du barbare.
Le
chef des Boxers s’effondra entre les bras de ses compagnons. Martine profita de
cette accalmie pour courir prendre Keiko entre ses bras. Elles contemplèrent
avec stupeur, comme toute la foule, celui qui les avait terrorisés toute la
journée, et qui maintenant geignait comme un enfant en perdant son sang.
Malgré la mutilation définitive, il resta en
vie, très affaibli, après que ses fidèles soient parvenu à juguler l’hémorragie
avec des linges, et aussi grâce à la ligature du moignon qui lui tiendrait lieu
de virilité pour le reste de ses jours.
Il se fit amener un fauteuil dans lequel il
s’effondra et proféra quelques instructions d’une voix assourdie.
Chapitre 12 - Keiko, sous les yeux de Martine
Keiko embrassa Martine “ Je suis fière
de toi. ADIEU MON AMOUR ”, tandis que les Boxers les séparaient à coups de
fouet “ Martine hurla en pleurant “ A tout à l’heure. JE T’AIME “
Les
Boxers avaient détaché le corps de la Révérente Mère Marie. Ils la clouèrent
sur la dernière croix, telle une chouette crucifiée sur le volet d’une ferme de
sa Vendée natale.
Sous
le poteau télégraphique ainsi libéré, une sorte de foyer en fonte ambulant,
monté sur des roulettes, avait été disposé à la base. Deux Boxers empoignèrent
Keiko sous les aisselles, tandis que Martine poussait un cri déchirant en
voyant partir au supplice celle qui l’avait éveillée à l’amour. Toute aux
affres de l’angoisse, elle ne vit pas tout de suite que les monstres d’iniquité
étaient en train de creuser un trou profond face au poteau télégraphique.
Keiko se débattit courageusement en lançant
des coups de ses petits pieds bandés, comme l’exigeait la coutume en Chine pour
les filles qui cherchaient un beau mariage. En riant, les deux Boxers
maintinrent solidement ses poignets pendant que s’approchait un autre bourreau
avec deux fines cordelettes munies d’un large hameçon à leur extrémité. Il
souleva le petit sein droit admirablement dessiné pour faire saillir le long
bout de sein qu’avait tant sucé Martine la nuit précédente. Le mamelon semblait
un bonbon en sucre de rose présenté sur un gâteau de miel croustillant. C’est
presque à regrets que le Boxer enfonça précautionneusement la pointe acérée du
hameçon dans l’aréole adorablement nacrée. Le rugissement de souffrance de
Keiko aurait fait reculer des tigres dans l’arène.
C’est Martine qui hurla la première avant que
le sein gauche ne soit transfixié à son tour. “ NoooooooOOOOOOOON. Ne
faites pas çaaaaaaaaaaa ”.
Elle n’était toujours pas consciente que le
pieu mal épointé et enduit de graisse que les rebelles venaient de ficher en
terre l’attendait.
Les Boxers relâchèrent Keiko, car ils
disposaient maintenant d’un moyen sûr de la guider et de la soumettre. Il
suffit que son tourmenteur tire un peu sur les lanières pour la faire
virevolter, avec un masque de douleur, tel un cheval au manège. Il la fit
parader quelques instants devant la foule, elle devait précipiter son pas pour
parvenir à le suivre. Ses petits doigts tentaient maladroitement de soulever
les pointes recourbées du hameçon, mais il n’était plus possible maintenant de
retirer le terrifiant engin autrement qu’en le sectionnant, ce qui était
impossible avec les moyens de l’époque.
Elle
fut progressivement amenée juste au-dessus de l’élément de cuisine, tandis que
les cordelettes étaient étroitement resserrées autour du poteau. Les minces
tétins de Keiko se trouvaient maintenant démesurément allongés et aplatis, comme
une pièce de bœuf, sur la grille qui recouvrait le foyer. Keiko ne comprit pas
pourquoi l’un des Boxers lui tendait son couteau. Elle le contempla
stupidement, croyant qu’un duel à mort avec Martine allait leur être imposé.
C’est presque avec soulagement qu’elle la vit emmenée pour être ligotée au
poteau dressé non loin d’elle. Mais quelques instants plus tard, elle perdit sa
contenance lorsqu’elle comprit le sort qui lui était réservé. Un Boxer muni
d’une torche s’approcha, sous ses yeux suppliants, avant de la lancer
brutalement dans le foyer. Le charbon de bois déposé au fond du foyer et
légèrement imbibé d’essence s’enflamma instantanément, sans provoquer autre
chose qu’une chaleur brûlante et picotante sur la base de ses jeunes mamelles,
qui se dissipa aussi vite que les vapeurs d’essence volatiles. Quelques
charbons de bois étaient restés rouges.
Keiko entendit le cri de Martine, et ce cri
de sa compagne était un hurlement de douleur physique tellement strident
qu’elle releva la tête, momentanément indifférente à son propre sort.
Sur l’ordre de leur chef, la malheureuse,
soulevée par quatre hommes, avait été assise sur son vagin meurtri au-dessus
du pieu, au bout arrondi pour ne pas la transpercer trop vite. Quand la pointe
eut pénétré ses chairs délicates, ses bourreaux s’écartèrent, laissant faire la
pesanteur. La martyre poussa un atroce hurlement sous l’effroyable douleur, en
portant la main à ses seins en un geste tragique de protection implorante. Ses
bras furent ramenés et liés brutalement dans son dos. Elle resta là,
pantelante, arc-boutée sur la pointe des orteils pour soulager l’insupportable
tension de sa matrice. Elle renonça à se débattre quand ses poignets furent
liés dans son dos, car tout mouvement brusque provoquait d’incoercibles souffrances
dans ses entrailles.
Keiko, debout face au poteau, le torse penché
au dessus du foyer avec un couteau dans la main, sentit une chaleur
insupportable diffuser lentement dans le foyer et monter sous sa poitrine
juvénile. Un Boxer, qui aurait été joli garçon sans la balafre qui traversait
sa joue et son œil droits, attisait les braises avec le soufflet du forgeron.
Keiko tenta de s’écarter par réflexe, immédiatement punie par une sensation
intense de déchirement sur ses mamelons. Folle d’angoisse, elle implora
“ Détachez-moi, c’est très chaud. DETACHEZ- MOI TOUT DE SUITE, J’AI TROP
MAAAAAAAAAAL ”. Elle tressautait sur place, tentant de décoller ses seins
de la grille brûlante, les soulevant entre ses doigts, tiraillement déjà trop
douloureux pour ses bouts de sein affreusement distendus. Ses doigts la
brûlèrent à leur tour, et elle dût laisser retomber comme un morceau de viande
mis à cuire ses pauvres seins, en poussant un hurlement de désespoir.
Dans
son début de folie, elle avait conscience qu’elle devait amputer elle-même ses
bouts de sein pour pouvoir s’écarter du foyer fermé dont l’âme commençait à
carboniser lentement la peau soyeuse de son ventre. Elle posa l’arme sur
l’aréole sauvagement clouée. Le fil glacé du rasoir sur sa peau surchauffée la
révulsa et elle manqua vomir. Elle suspendit son geste en sanglotant et se
tourna vers les Boxers en hurlant “ Vous êtes des monstres. Je vous
haiiiiiiiiiiiiiis ”. Le jeune insurgé préposé à son supplice n’eut cure de
ses lamentations et actionna de plus belle son outil. Un flot de chaleur
desséchante monta du foyer, propageant les premiers parfums de chair grillée
dans l’atmosphère. Dans un atroce râle d’agonie, Keiko reposa la lame un peu
au-dessus du mamelon, là où dépassait la pointe de l’hameçon. Elle hurla à la
mort quand son sein fumant se dégagea, et elle précipita son mouvement pour
trancher dans l’autre aréole, tant la délivrance atténuait la douleur de la
coupure.
Keiko s’effondra sur le sol, pantelante et
vaincue.
Martine trouva un souffle pour hurler un
encouragement “ Tiens bon, je suis avec toi, JE T’AIIIIIIIIIIME ”.
Les fils du poteau télégraphique avaient été
sectionnés dès les premières minutes de l’assaut et pendaient dans le vide.
Coupés à la bonne hauteur, il furent liés autour des chevilles de Keiko.
Soulevée brutalement du sol, elle râlait maintenant tandis que de mince filets
de sang s’écoulaient de sa poitrine crevée sur sa bouche et ses cheveux .
Le chef des Boxers, qui vacillait sur son
fauteuil, se pencha à l’oreille d’un de ses hommes pour murmurer de nouvelles
consignes.
Quelques instants après, celui-ci revint avec
du fil de fer barbelé qu’il avait irrégulièrement tressé en un gigantesque
fouet de plusieurs mètres, serti autour d’un manche de pioche. Telle l’hydre de
Lerne, le fouet semblait posséder plusieurs têtes prêtes à mordre le long corps
fuselé de la jeune femme. En vérité, le terrifiant engin était à la mesure du
jeune géant qui le faisait siffler au-dessus de sa tête, provoquant même chez
ses frères d’armes un recul amusé. Martine pensa fugitivement que personne
n’avait jamais mieux incarné le personnage d’un bourreau chinois que ce colosse
adipeux, au crâne rasé et luisant, avec des lèvres minces et un petit bouc
satanique. Elle fut soudainement frappée par sa ressemblance avec le chef des
Boxers, malgré son énorme ventre flasque qui débordait largement au-dessus du
pagne, son seul vêtement. Elle eut le cœur serré de penser que Keiko n’aurait
aucune pitié à attendre de l’engeance du monstre qui avait mis à feu et à sang
ce qui avait été un havre de paix et de miséricorde quelques heures plus tôt.
Ses pensées s’obscurcirent quelques instants, lorsqu’un élancement
particulièrement intense de sa matrice sanctionna sa distraction. Elle reprit
ses appuis si douloureux, redressée sur ses orteils qui patinaient sur le sol
spongieux.
Bras ballants sous son corps, Keiko avait
renoncé à se redresser pour tenter de défaire les liens de ses chevilles
largement écartées. Elle était épuisée et souffrait atrocement de sa poitrine à
moitié calcinée et pour ainsi dire décapitée. Elle rêvait qu’elle était un
roseau qui ondulait au gré du vent, elle sentait le souffle de l’alizé apporter
sa fraîcheur bienfaisante à son corps bouillonnant. L’alizé devint l’haleine
parfumée à la réglisse de Martine, qui murmurait des mots d’amour dans son cou.
“ SCHLAAAAAACK ”. La violence
hallucinante du coup en travers de ses fesses arracha plusieurs longues stries
de peau d’où perlèrent instantanément de grosses gouttes de sang.
Keiko
beugla littéralement, la densité de son hurlement fit clairement comprendre à
toute l’assemblée que peu de coups seraient suffisants pour la fouetter à mort.
Le jeune tourmenteur se tourna fièrement vers
son père. C’était la première fois qu’il officiait, et il ne voulait pas le
décevoir devant l’assemblée de leurs compagnons, dont il prendrait un jour la
tête.
Il caressa rapidement son petit bouc avec une
moue d’hésitation, avança de quelques pas, recula un peu, se rapprocha et soudain son bras se détendit comme pique
un serpent. La tresse de fer s’enroula
deux fois autour du ventre de Keiko, qui hurla atrocement lorsque le Boxer tira
violemment en arrière, arrachant une myriade de petits lambeaux de chair du dos
et du ventre féminins. Une pluie de sang gicla en cascade, dégoulinant le long
des bras de Keiko. Avant qu’elle ait pu reprendre son souffle, son démoniaque
tourmenteur s’était éloigné de quelques pas en lui tournant le dos. Il voulait
simplement montrer son adresse, maintenant qu’il avait son engin bien en main.
Il se retourna aussi vite qu’un samourai peut le faire avec son sabre, et lança
son arme en avant. La tresse s’allongea démesurément en sifflant dans les airs.
La langue cruelle s’abattit exactement sur la vulve profondément ouverte de
Keiko, pour une toute autre caresse que celle qu’elle avait connue ces
dernières heures. Les barbes s’enfoncèrent dans les muqueuses délicates comme
dans une jatte de crème. Mais lorsque Keiko se convulsa frénétiquement comme un
poisson au bout de la ligne, projetant dans les airs la cascade de sang qui
glissait sur ses bras, son tourmenteur ne retira pas son fouet.
Keiko le souleva elle-même en jappant de
douleur. Son sexe la brûlait comme si une centaine de scorpions s’étaient donné
rendez-vous sur ses grandes lèvres. Au moment où elle brandissait à pleines
mains le mince réseau de fils de fer, le géant se tourna vers son père avec un
clin d’œil et tira violemment en arrière. Keiko eut un mugissement assourdi en
regardant, hébétée, ses pauvres mains dont la paume et la chair des doigts
avait été partiellement arrachées.
Elle avait perdu une grande partie de ses
forces et parvint à murmurer faiblement “ Pourquoi tant d’horreurs ?
Achevez nous, par pitié “ Sa voix s’éteignit dans un souffle lorsqu‘elle
s’évanouit.
Deux autres femmes dans la foule
s’évanouirent en même temps qu’elle, tant à cause de l’horreur de la scène que
de la fatigue accumulée en cette fin d’après-midi .
Le fils du chef signifia à un Boxer de
ranimer Keiko, tandis qu’il s’approchait de Martine
Chapitre 12 Martine Sentis, comme une héroïne
Deux Boxers se placèrent aux côtés du jeune
chef pour marcher en direction de Martine. Ils portaient chacun une brassée de
bambous fins et longs d’une dizaine de centimètres. Les tiges avaient été
soigneusement épointées et évidées pendant le supplice de Keiko. Lorsque
Martine les entendit, elle ouvrit les yeux et cessa de converser avec les anges
qui l’appelaient depuis quelques minutes. Elle considérait que son passage sur
terre venait de s’achever, et le contact avec l’effroyable réalité la fit
pleurer, de larmes presque sèches lorsqu’elle vit que Keiko pendait, inerte.
Elle crut qu’elle était morte, et le souvenir de leurs péchés l’envahit
brutalement. Submergée de honte, elle remercia Dieu de lui avoir laissé le
temps de se repentir. Par désir de mortification sublime, elle s’adressa à la
foule “Ecoutez-moi tous- je suis une grande pécheresse…“ . Elle ne put
aller plus loin, car un coutelas acéré avait trouvé la base de sa mamelle
pleine pour y creuser un trou étroit et profond. Martine poussa un hurlement
déchirant “ Aaaaaaaaaahhhhhhhhhhh. J’ai aimé une autre
femmeeeeeeeeeeeeeeeeeeee ”. Un second coutelas traça son chemin autour de
l’aréole de l’autre mamelle. Avant qu’elle ait pu reprendre son souffle, les
séides du jeune chef continuèrent de piquer dans les glandes fermes et souples
en les maintenant solidement, débridant la chair tendre comme un cuisinier
creuse des trous pour piquer d’ail un rôti.
Martine pleurait et sanglotait maintenant,
elle n’avait jamais autant souffert et elle ne parvenait plus à reprendre sa
confession exaltée devant la foule des chrétiens, qui s’étaient spontanément
mis debout au début de sa harangue.
Durant une courte accalmie, elle parvint à se
redresser fièrement comme un coq sur ses ergots, et lança, avec ce qui lui
restait de pauvres forces, un dernier défi qui abrégeait la confession qu’elle
ne pouvait achever, mais qui, croyait-elle, sauverait son âme :
“ Puisse mon sacrifice vous empêcher d’abjurer. Père, je meurs pour TOI “.
Mécontent de la tournure que prenaient les
événements, le chef des Boxers intima l’ordre à son fils d’accélérer les
tortures pour ne pas donner plus longtemps à cette maudite chrétienne
l’occasion de prouver sa dangereuse bravoure.
Le jeune géant seconda lui-même ses aides,
qui travaillaient le fessier frémissant, en se chargeant d’inciser les petites
lèvres vulvaires, après avoir renoncé à trouver les autres dans un fouillis de
poils plus dense que la fourrure d’un ornithorynque.
Martine était tellement fatiguée que la
multiplicité des coupures finissait par s’annihiler. Après s’être longuement
débattue au prix d’un surcroît de souffrances au fond de ses entrailles, elle
s’était presque détendue, subissant chaque nouvelle entaille avec un petit cri
bref et étouffé. Elle tentait de renouer le dialogue avec les anges et espérait
confusément les voir prendre dans leurs ailes le corps de Keiko pour l’emmener
au paradis. Lorsqu’elle sentit que de minces corps étrangers étaient fichés
dans les incisions qui parsemaient son corps, et qu’elle sentit les tiges de
bambou onduler sur sa chair, elle s’imagina fiévreusement en Saint–Sébastien
peint par un artiste flamand.
Une odeur désagréable, qu’elle avait déjà
senti quand Ging-Li était morte, mais beaucoup plus proche cette fois, envahit
soudainement ses narines, la contraignant à ouvrir ses paupières. Juste sous
ses yeux, le jeune colosse tenait une théière entre ses doigts. Il attendit
avec un large sourire que Martine réalise tout à fait la situation avant d’en
pencher le col sur l’extrémité évidée d’un bambou. Il évita soigneusement de
faire déborder la jeune pousse de l’essence qu’il venait de verser, puis il
remplit successivement la centaine de tiges plantées verticalement dans les
seins, la vulve et les fesses de Martine.
Immédiatement, l’essence avait agi sur les
plaies vives comme un véritable acide, provoquant des rugissements de
souffrance et des convulsions du beau corps bien planté de la jeune chrétienne.
Ce n’étaient que peu de choses en comparaison
de la seule brûlure atroce que le premier bambou enflammé lui causa. Un feu
vivant avait embrasé l’intérieur du sein droit de Martine. La flamme sous ses
yeux lui évoqua irrésistiblement l’enfer dont elle se croyait sauvée. Avec un
long hurlement d’agonie elle voulut reprendre sa confession inachevée :
“ AAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHH !!!!
Mon….mon…mon père, pardonnez-nous aujourd’hui
nosAAAAAAAAAAAAAAAAAhhhhhhhhh ” .Elle ne put ajouter un mot de plus, comme
plusieurs flammèches montaient de toute part sous ses yeux. Lorsqu’elle fut
transformée dans la pénombre montante, en un vivant feu de Bengale aux atroces
convulsions seulement limitées par son empalement, le jeune bourreau revint
achever Keiko. Il reprit son fouet et s’acharna quelques brefs instants sur la
rose tragiquement éclose, la transformant petit à petit en bouillie
sanguinolente. Par coquetterie, il avait tenu à arracher le clitoris
particulièrement généreux de la jeune chinoise, et une salve d’applaudissements
avait salué son exploit. Il y eut un moment où le corps de Keiko, traversé de
faibles frémissements, ne fut plus qu’une plaie vive, entièrement râpée ou
déchirée.
La décapitation de la martyre fut quelques
mois plus tard, dans le journal “ l’Illustration ”, la seule scène
que s’autorisa à reproduire le dessinateur.
C’est par miracle que Martine tenait encore
debout. Elle souffrait trop pour avoir pris réellement conscience de la mort de
Keiko. Elle ne se rendait pas compte qu’elle était encore vivante, elle croyait
être dans une sorte d’enfer qui aurait définitivement perpétué ses derniers
instants. Puis elle réalisa que la pointe en forme de gland viril, froissant et déchirant ses organes délicats,
pénétrait enfin dans ses entrailles. Le sang coula le long de ses cuisses nues
et de la hampe. La suppliciée s’imagina porter ses mains à son visage, comme
pour cacher à tous l’épouvantable et horrifiante douleur que ses yeux
avouaient. Mais elle était bien attachée, et tout le monde put assister à la
bouleversante transformation de son visage.
Ses muscles des jambes convulsés, les pieds
crispés, sa gorge haletante, tout en elle était douleur infinie. D‘abord
immobile, on eût dit qu’elle suivait la sournoise pénétration du pieu dans sa
chair. Et soudain, ayant tressailli, elle sembla glisser, mais c’était le bout
épointé qui s’enfonçait plus profondément, et soudain les genoux de la
malheureuse touchèrent le sol. Il sembla que ce contact lui rendit des forces.
Elle se redressa légèrement sur la plante des pieds, malgré l’affreux
déchirement du pal en sens inverse, comme pour tenter de se libérer. Un moment,
elle parvint ainsi à se maintenir, mais son sang coulait abondamment et elle ne
tarda pas à faiblir. Le pal pénétra davantage.
Arc-boutée, muscles et volonté tendus, elle
s‘immobilisa, s’évitant ainsi toute nouvelle douleur. Ses yeux clos, ses lèvres
murmurant une prière, elle semblait avoir dompté la douleur.
Une violente cinglée en travers des tiges de
bambou incrustées dans sa chair, fouailla ses mamelles martyrisées. Elle
sursauta, glissa des deux pieds sur le sol, rendu visqueux par son propre sang
et allongea ses genoux. Elle était maintenant assise, seul le pieu empêchait
son corps de tomber. Elle raidit brusquement les bras, eut deux ou trois grands
frissonnements, puis demeura immobile, les yeux grand ouverts, les mâchoires
contractées. Elle était morte.
Le chef des Boxers se redressa péniblement et
dit à la foule en chinois :
“ Maintenant, que cette charogne reste
là à pourrir, comme la preuve que rien n’arrive sans mon ordre et que rien ne
m’arrête dans ma mission. Que tous ceux qui abjurent traversent la cour et
viennent se mettre derrière nous ! ”. Il attendit en vain quelques longs
instants, avant d’insulter la foule magnifique.
Alors les Boxers mirent en joue les derniers
chrétiens à l’est du Yang-Tse-Kiang.
Trois semaines plus tard, le colonel Renard,
la moustache frémissante, enjambait le lourd portail abattu de la petite
Mission. Son revolver Lefaucheux brandi devant lui, il précédait un détachement
immédiatement adressé par le corps expéditionnaire français. Il contempla
quelques instants la cour jonchée de cadavres, d’où émergeaient quatre croix,
un pieu et le poteau télégraphique. Ils supportaient des cadavres atrocement
mutilés qui semblaient avoir été statufiés par un dément. La puanteur le
contraignit un instant à porter à son nez un mouchoir parfumé, mais il ne tarda
pas à laisser reposer son bras, avant de s’agenouiller pour prier. Les soldats
ôtèrent leur casquette et baissèrent la tête pour respecter une minute de
silence.
Fin
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