Récitscruels

Histoires sadiques de l'antiquité aux voyages dans l'espace. ATTENTION : textes extrêmes

28 mars 2007

Septembre 14

Oui, pas août 14, car nous sommes bien en France, en septembre, pendant la première bataille de la Marne, contexte historique que je n'ai jamais rencontré dans aucune des histoires de ce genre, ça m'intéressait de situer une histoire dans un paysage chargé d'histoire que je connais par coeur. Et qui me permet de "remettre en selle" Roland le pistolero (oui, vous pouvez aussi penser au héros de "la tour sombre" de Stephen King), à un âge où l'opposer dans un duel au pistolet à des officiers teutons me semblait une scène jubilatoire que j'ai pratiquement rêvée.

 SEPTEMBRE 14

 

JOURNAL DE MONSIEUR CELESTIN GUYOT

BOULANGER A VARREDDES (Seine et Marne), de 1931 à 1962

 

DATION A LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE LE 13/05/1981

COTE AFFPRIV/SM/1980-1985/ARTISANS/ N°1254

 

J’écris ces quelques mots pendant l’été 1976.

 

La sécheresse a rendu toute récolte vaine, et il n’est pas encore l’heure de travailler la terre.

Je suis assis sur la première marche de l’échelle tournante, à l’intérieur du pigeonnier porche qui sépare notre ferme en deux cours.

Roland, mon père, ce héros, a acheté la ferme de Beauval en 1905.

Je contemple les impacts des balles des fusils allemands, tout en haut, juste au dessus de la dernière rangée des boulins, à l’opposé de la lucarne d’envol. Ma gorge se serre, j’ai laissé reposer le pot de lait caillé sur la terre battue, près d’un tas de colombine.

 

Roland est revenu en France à la fin de l’année 1896, brisé. Il a rencontré ma mère sur le bateau. Elle est morte en couches.

Je suis là.

Il ne s’est jamais remarié.

C’est lui qui m’a soulevé de mon berceau pour me faire marcher, qui m’a appris à cuire le pain, tresser une corbeille en osier et braconner avec son arme de guerre.

Nous sommes en 1914. Il va me marier avec la Marie-Jeanne l’année prochaine, dès que la guerre avec le prussien sera terminée.

Nous sommes heureux.

Quand elle vient nous visiter à la ferme pour laver notre linge, mon père court presque dans la cour pour l’embrasser avant moi.

Il a toujours le même geste bref pour essuyer sa moustache toute grise.

Dans trois semaines, il sera mort.

 

 

PROLOGUE

 

 

BRESIL. PORT DE BELEM. AUBE DU 11 JUIN 1896.

 

Le ferry-boat “ La Picadora ” fit mugir joyeusement sa sirène une dernière fois avant de se fondre dans les lambeaux de la brume équatoriale. Les colons et les métis accoudés sur l’embarcadère, les esclaves juchés sur les billes de bois ou les ballots de coton, saluèrent longuement les honorables membres de la Société Européenne Royale de Géographie. Ils avaient affrété le luxueux bateau à vapeur pour reconnaître les chutes du Rio Xingu, loin à l’intérieur du Matto Grosso encore inexploré.

L’île flottante évoquait irrésistiblement une grande baleine blanche dont le front aurait été ceint d’une couronne de balustrades dorées. Elle semblait cornaquée par de minuscules pygmées qui agitaient inlassablement leur casque en direction du port.

Un petit yacht de course se détacha un peu plus loin de la côte, et il fut évident que le passager à l’étrange tenue était chaleureusement attendu lorsqu’il franchit la coursive.

Les cheminées continuèrent de pouffer des ronds de fumée visibles bien après que le bateau eût disparu au-delà de la pointe de la petite crique.

 

Personne ne le revit jamais ni ses passagers.

 

 

FRANCE . ETREPILLY. MATIN DU 7 SEPTEMBRE 1914.

 

Le lapereau se renfonça au fond du terrier. Adolphe allongea encore le bras. Il y était presque. Ses doigts effleurèrent la minuscule boule de poils fauves et il parvint à saisir une touffe tiède et soyeuse. Jeannot Lapin s’aplatit complètement en poussant sur ses antérieurs. Adolphe trébucha un peu en se redressant, car son sabot avait glissé sur l’humus gorgé de rosée. Il pleurnicha un peu d’avoir déjà perdu ce nouveau compagnon avant d’avoir pu le connaître, puis il se fit une raison en entendant le carillon qui marquait 8 heures. Il reprit son petit baluchon en ajustant ses affaires de classe et se retourna vers le chemin qu’il avait abandonné quelques instants auparavant.

Son baluchon descendit lentement de ses doigts pétrifiés. Au bout de quelques secondes, il s’accroupit sur ses genoux par réflexe.

De la colline opposée de la petite vallée, à environ deux mille mètres, une tâche d’un vert sombre recouvrait rapidement l’herbe grasse et chassait devant elle les bêtes au pâturage. Adolphe chercha dans le ciel le nuage qui pouvait avancer aussi vite pour cacher le soleil. L’astre naissant l’éblouit si fort qu’il lui fallut quelques instants pour accommoder de nouveau. Il lui fallut encore un peu de temps pour comprendre que les éclairs qui jaillissaient de la vague en mouvement ne provenaient pas de ses propres rétines. Des milliers de piqûres scintillantes semblaient suivre une marche ordonnée et intelligente. Le gamin posa ses doigts sur ses paupières pour les tirer en arrière comme le dernier des Mohicans dont il dévorait les exploits tous les mois dans “ l’Illustration ”.

Ce qu’il vit lui coupa le souffle. Il se redressa d’un seul coup et partit en courant à l’école, mais il savait qu’il n’y aurait pas classe aujourd’hui. 

 

FRANCE. FORET DE VILLEROY. MATIN DU 7 SEPTEMBRE 1914

 

“ Oh, bon diou, l’est pas tombé loin celle-là ”. Le caporal Charles Mougeotte s’essuya mentalement le front, les oreilles encore remplies du fracas de l’obus boche de 305. Il n’osa pas témoigner davantage, par respect pour le lieutenant qui se tenait bien en avant de leurs lignes, le corps droit comme un I, insensible à tout ce qui aurait ralenti sa mission d’observation. Ses jumelles inspectaient le long sillon des boucles de la Marne enchâssées dans un paysage de bocages, de champs moissonnés et de pâturages. Pourtant, il semblait surveiller plus attentivement l’est, tout au fond du paysage bucolique d’où jaillissaient d’innombrables petits nuages de fumée, témoignage des corps à corps déjà engagés dans la région d’Etrepilly et de Varreddes. Les pieds solidement campés sur le bord du piton rocheux qu’il avait escaladé, l’écrivain ressemblait aux héros de ses romans.

Charles Péguy disposait d’un téléphone de campagne pour notifier ses observations. Mais le numéro d’appel civil qu’il demanda à l’opératrice était inconnu de quiconque à l’Etat Major de la VIe Armée.

 

A quatre cent mètres plus bas, tapie dans un épais réseau de fougères, la petite colonne d’uhlans venue en reconnaissance se préparait à battre en retraite. Le colonel Rupert Von Hentzau attendit que ses trois flanc-gardes soient remonté en selle. Il s’approcha de sa monture en flattant doucement ses naseaux. Puis sa main ouvrit l’étui en bois du Mauser 96 qu’il était habilité à porter comme tout officier d’un grade supérieur. Dans la poche intérieure de sa vareuse noire de hussard, il prit une courte lunette de visée qu’il adapta avec des gestes précis sur le canon de l’arme aux reflets d’un bleu métallique. Il souleva son casque et l’accrocha à sa selle. Le visage au profil exagérément aquilin se concentra à l'extrême, la peau du front tavelée de tâches orangées se plissa profondément.

 

Loin devant lui, sur un petit promontoire escarpé, le shadow-eye apparut nettement dans la visée de sa lunette. Sa tête et son buste pivotèrent lentement pour balayer toute la campagne. Le pantalon garance rouge et la casquette écarlate encadraient la capote d’un gris de fer bleuté pour former une cible idéale. Le tzin attendit que l’écrivain se présente complètement de face pour avoir le meilleur angle de tir. Une fraction de seconde avant d’être mortellement touché, Charles Péguy eut le temps de voir sa mort inscrite dans ce reflet dessiné dans le taillis opaque.

 

Au bout d’un téléphone, à Paris, une femme laissa retomber lentement le combiné sur la fourche en métal. Tout doucement, par respect pour le frère qui venait de tomber. Puis elle se releva, le visage grave mais résolu, pour monter d’un pas rapide à l’étage d’un petit hôtel particulier de l’avenue Daumesnil.

 

Les quatre cavaliers partirent au galop. A l’intersection de deux chemins dans la forêt, la petite colonne prit la direction de Varreddes. Les trois uhlans se regardèrent, un peu déconcertés de ne pas revenir aux avant-postes de la Première armée de Von Kluck. A quelques lieues du village, Von Hentzau fit cabrer son cheval avant de marquer le pas. D’un geste autoritaire, il indiqua à ses hommes de passer devant lui. Tandis qu’il s’arrêtait, les trois cavaliers s’écartèrent devant lui en fredonnant un lied. Les trois coups de feu ne firent qu’une détonation sèche et assourdie par la voûte clairsemée des frondaisons. Des passereaux s’égaillèrent à toute volée. La tête de mort dessinée sur le kolchak de hussard semblait sourire sinistrement du plan machiavélique mis au point par le tzin.

 

BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. 28 JUIN 1896.

 

Roland fumait tranquillement sa pipe en poussant du pied sur le bastingage pour élancer son rocking-chair. Il ne prêtait qu’une oreille polie aux démonstrations vigoureuses de François Marie Haroüet, dit Voltaire. Il est vrai que les formes de Charlotte Corday auraient distrait un saint, tant elle mettait de passion à expliquer au vieux philosophe pourquoi elle serait prête à tuer encore Marat ou tout autre tyran. Le rose de ses joues s’était délicieusement empourpré tandis que le cynisme affecté de son contradicteur semblait n’avoir pour but que de faire jaillir d’indignation les deux magnifiques globes qui étouffaient dans leur corset. Un clin d’œil égrillard du vieux libertin convainquit rapidement Roland de ne pas se mêler à la conversation.

Il avait rattrapé les shadow-eyes dans le port de Belem à la toute dernière minute. Les rescapés du massacre de Rio de Janeiro avaient juste eu le temps de télégraphier à leurs frères américains l’étendue du désastre et leur départ pour la plantation de Checoba.

Ils se savaient traqués par les tzins, mais Natacha n’avait pu révéler l’existence de l’hacienda, puisqu’elle l’ignorait.

Les yeux de Roland s’emplirent d’une peine indicible, et il se força à chasser les images de sang et de meurtre qui le hantaient.

Il se leva pour sentir les parfums poivrés qui effleuraient les coursives de “ la Picadora ”. Marcher la nuit le long des cabines l’apaisait. Les lumières vacillantes lui rappelaient l’éclairage au gaz incertain de la rue Mouffetard, la vie dans les cafés, les peintres sur les terrasses, les jurons des artisans, l’odeur forte des pipes et des pieds et le reflet de l’absinthe dans les longs verres effilés.

 

FRANCE. VARREDDES. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Le maire de Varreddes émergea de sa rêverie lorsqu'un rayon de soleil se refléta dans la batterie de casques de pompiers et de trophées athlétiques soigneusement époussetés et rangés dans la vitrine par Marie-Jeanne. Il repoussa avec un petit sourire les factures abusives du maçon. Vingt francs pour la réfection du chaperon des murs du cimetière !!! L'ami Albert ne se poussait pas du coude. Il entreprit de rédiger avec minutie le mémoire qu'il demanderait au Conseil municipal d'approuver le soir même. Sa plume crissait avec application. Sa pensée était claire et son style fluent, il se surprit à se retrouver une fois de plus dans deux dimensions, lorsque l'odeur de cire et d'encre mélangées lui rappelèrent les longues discussions dans la cabine de Voltaire. Mais cette fois, avant qu'il n'ait pu s'enfuir dans le passé, un brouhaha qui montait de la petite classe unique au rez-de-chaussée lui fit dresser l'oreille. Avant qu'il ait pu se lever, l'instituteur était dans le bureau du maire, le visage grave :

"Roland, ils arrivent chez nous".

 

FRANCE. PARIS. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

L’amnésie sélective dont était frappée Charlotte Corday s’évanouissait toujours brutalement devant la porte de la crypte. Une grimace de souffrance enlaidit son joli minois et un soupir de résignation souleva son buste bien dessiné. Elle descendit néanmoins d’un pas ferme les premières marches de la longue cave voûtée. Elle dépassa les Chablis et les Château-Margaux , tourna à gauche après les Morgon pour s’arrêter devant les champagnes. Elle déplaça le chais sur ses roulettes. Automatiquement, une partie du mur en brique s’effaça, ménageant l’accès à une grande salle circulaire. Plusieurs cercueils étaient alignés à droite de la pièce, et Charlotte évita comme toujours de s’attarder devant la dépouille de Voltaire. Ses seins commençaient bizarrement à la faire souffrir, comme d’habitude. Elle se hâta pour mettre fin à l’épreuve qu’elle ne connaissait que trop bien et se dirigea tout droit devant une niche aux reflets opalescents. Elle vérifia que le processus de régénération du clone de Charles Péguy avait bien débuté, et sourit en voyant l’embryon s’agiter en refermant ses petits poings. Elle referma doucement la porte, comme une mère qui évite de réveiller un bébé. Elle remonta l’escalier en se frottant les seins pour oublier la brûlure de ses chairs à vif.

 

FRANCE. VARREDDES. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

"Dis-donc, soeurette, ça sent le tritouti, par ici, faudrait aérer, de temps en temps". Les deux garces de soeurs partirent d'un grand éclat de rire qui se termina en chuchotements. La femme de not'maître retrouvait toujours sa complicité avec sa soeur dès qu'Armelle venait visiter le jeune couple à la ferme des Plancys. Victor, le vieux bouvier, redoutait ces visites impromptues, qui se traduisaient immanquablement par des larmes de fierté bafouée étouffées dans son oreiller. Il n'avait que la ferme où vivre, et il ne voulait pas finir à l'hospice chez les soeurs qui le priveraient de vin et de tabac. Il se tenait droit sur sa chaise pour couper sa miche de pain avec son laguiole, le dos tourné à l'entrée de la cuisine, pour faire semblant de ne pas entendre les petites phrases lâchées à demi-mots comme des coups de griffe. "Le vieux cochon....regarde ses oreilles, tellement de poils qu'il doit jamais se nettoyer les écuries....Tu crois qu'il se touche encore...à son âge quand même...doit même pas s'essuyer, en plus...".

Les rires continuèrent de poursuivre le vieux vétéran de Sebastopol tandis qu'il se levait en fixant l'étable loin devant lui. Quand il passa à côté d'elles, il ne put s'empêcher de humer la fragrance de ces femelles qu'il aurait monté toutes les deux l'une après l'autre trente ans plus tôt. L'espace d'une seconde, une tension sexuelle s'installa entre les deux jeunes femmes, qui jouissaient de leur domination sur le vieux bouc mal rasé, et l'ancien héros de guerre et coq du village.

Victor gonfla le buste, et les soeurs s'écartèrent malgré elles devant le grand corps pesant. Amandine lui ferait payer cette reculade en lui donnant le plus petit morceau de viande ce soir.

 

Roland se força à descendre lentement l'escalier pour ne pas affoler les enfants qui étaient déjà bien excités comme ça. Adolphe était le héros du jour, et tous ses camarades, même les plus âgés, l'écoutaient avec respect. Il répétait dix fois les mêmes mots, et Roland sourit malgré lui lorsque l'enfant sembla gonfler sur la pointe de ses pieds pour lui parler des monstres verts qui avalaient la campagne. Les plus grands étaient taiseux, ils avaient entendu leurs parents parler des atrocités commises chez les belges :

"M'sieur l'maire, c'est y vrai qu'y coupent les bras aux hommes et aux gars comme nous ?", lança audacieusement le grand Firmin en ravalant sa morve.

"Non, non, les enfants, n'ayez pas peur, ce sont des soldats comme les nôtres, ils ont de l'honneur, ils ne s'en prennent pas aux civils". Il garda pour lui la suite "sauf quand ils n'ont pas ce qu'ils veulent". Il ne voulait pas croire aux rumeurs de seins coupés et de bambins embrochés avec des baïonnettes, peut-être parce qu'il ne supportait pas l'idée de revoir des violences. Son esprit s'évada encore une fois.

 

BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LA NUIT DU 29 JUIN 1896.

 

Roland se rendit compte avec attendrissement qu'il était le seul passager à veiller encore. Les autres shadow-eyes dormaient tous dans leur cabine, comme si le récit de la controverse de Valladolid les avait épuisé. Pourtant, écouter Las Cases expliquer comment il avait réussi à prouver que les indiens avaient une âme envers et contre l'inquisition l'avait lui-même fasciné, et il comprenait mieux maintenant le magnétisme et la force qui émanaient du chef de la branche brésilienne des shadow-eyes. 

Il hésita devant la porte entrouverte de la cabine de Charlotte....puis il la tira doucement en arrière. Un jour, peut-être...

L'homme de quart se détachait crûment sous la pleine lune. Roland s'allongea dans son rocking-chair. Le grondement des chutes du Rio Xingu dans la petite crique était devenu au fil des heures une ambiance qui lui rappelait le crissement des fraiseuses, des scies et des meules de l'atelier de son père. Il réussit péniblement à chasser des images de fusillades, de barricades pavées et d'exécutions sommaires par les Versaillais, en se concentrant sur la grande hacienda blanche qui surplombait l'embarcadère au bout d'une pelouse à l'anglaise. 

C'est son instinct de coureur des plaines qui le sortit de sa rêverie. Quelque chose n'allait pas dans l'immobilité de l'homme de quart. Un ressac un peu plus accentué fit tourner le gouvernail sur lequel il se reposait. Le corps du marin l'accompagna dans une lente descente. Roland se garda de bouger en voyant l'empennage de la longue flèche se hisser comme le nouveau drapeau du ferry-boat. Des ombres se profilèrent à la proue du bateau, des deux côtés de la salle des machines. Un bref coup d'oeil sur ses arrières le rassura. Mais ses cartouches étaient pour l'essentiel dans sa cabine. Il jura entre ses dents. Deux chargeurs !!! Pour tenir deux ponts à la fois ?. Il allait falloir tirer à coup sûr...

Les Jivaros s'avançaient très lentement, les pieds nus glissant sur le pont avec le buste incliné et projeté en avant, la sagaie ramenée dans le dos pour être décochée instantanément. Certains tenaient leur casse-tête levé, d'autres les couvraient avec une flèche encochée. Leurs peintures effrayantes semblaient jaillir de l'ombre pour éclater à la lueur des fanaux. Caché derrière le rocking-chair, Roland attendit que les deux groupes qui avançaient parallèlement le long des cabines comptent une quinzaine d'hommes. Puis il s'élança en hurlant. 

 

 FRANCE. VARREDDES. MATIN DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Le cliquetis grave d'un gros moteur envahit le couloir de la petite mairie. Roland s'ébroua et entrouvrit la porte. Il la repoussa, parut réfléchir un court instant et repoussa l'instituteur et les enfants dans la classe. "Toi, tu restes là avec les enfants et tu ne sors sous aucun prétexte". Il chuchota à l'oreille "Et s'il y a du grabuge, vous filez par le jardin du curé ". Il courut dans l'escalier et repassa dans son bureau pour prendre ses attributs de maire. Il noua fiévreusement autour de sa taille l'écharpe tricolore, pas le temps de l'ajuster à l'épaule.

Quand il se tint cérémonieusement debout devant la mairie, ce fut pour contempler stupidement une majestueuse Horch blindée, noire et scintillante de chromes jusque sur ses marche-pieds. Un cuir lie de vin cossu capitonnait largement la coque en bois en forme de berceau. Le véhicule des officiers d'état major manqua l'écraser sans s'arrêter. Les deux officiers supérieurs continuaient leur conversation sans paraître le remarquer, ni lui ni les quelques rares civils qui étaient sortis des cafés.

Les voitures militaires qui les escortaient allaient presque aussi vite, mais les soldats avaient le doigt sur la gâchette de leurs fusils. Quelques cavaliers suivirent, plutôt des estafettes chargées du renseignement qu'une unité constituée. Eux prenaient le temps de toiser avec arrogance la petite foule qui avait fini par s'agglutiner devant la mairie ou l'église selon les convictions. Ils se redressaient exagérément sur leurs selles, en faisant hennir leurs puissantes montures du Mecklembourg.

Puis, une longue colonne d'infanterie qui se fragmentait à chaque changement de drapeau apparut après les premières maisons. Sa densité soulevait un petit nuage de poussière qui ne retomba qu'au bout d'une heure.

Dix mille hommes venaient de traverser Varreddes, des visages de morphologie inconnue, des moustaches farouches, des nuques rasées jaillissant d'uniformes à la coupe rigide.

Puis une colonne de cavalerie mixte arriva sur leurs talons. Des uhlans d'abord, encaparaçonnés dans des cuissardes et des braies rutilantes, certains porteurs des mêmes lances que leurs pères à Sedan, avec le sabre bringuebalant le long des selles. Puis quelques hussards, qui semblaient tous officiers et s'amusaient à terrifier la population en chantant d'une voix sauvage :

 

"Es schlug mein herz, geschwind zu pferde, es war getan, fast ehe gedacht....", et parfois ils laissaient leurs chevaux monter sur les trottoirs. Tous éclatèrent de rire en voyant le crottin fraîchement déposé devant la mairie.

 

Les villageois surent que les loups étaient rentré dans le village lorsque l'un des hussards les plus décorés mit pied à terre devant Roland, mais ils ignoraient que le diable les accompagnait.

 

"A qui est la ferme avec le krand pigeonnier ? On la prend pour les officiers maintenant". Le lieutenant interprète relança impatiemment Roland pour affirmer son autorité souveraine :

"Alors ? ".

"Avez-vous un ordre de réquisition ?". La gifle claqua à toute volée.

"Schweinhund, cochon de français, à qui tu crois parler ?"-"Tiens, le foilà, ton papier". Roland esquiva la seconde gifle en portant la main à son flanc pour dégainer. Ses mouvements furent si vifs que le lieutenant resta abasourdi quelques secondes. Roland réalisa que sa situation ne lui permettait rien d'autre que de calmer le soudard et il répartit très vite :

"C'est la mienne, Herr Leutnant, la ferme de Beauval, je l'ai achetée en 1896 à Théodore Proffit pour deux cent louis d'or et je serais très heureux de vous accueillir avec mon fils. Mais il n'y a pas de femme, il faudra vous débrouiller pour la cuisine". Il fit une sorte de salut militaire en portant la main à son chapeau et il se retourna sans laisser le temps à l'officier de réagir, et surtout pour masquer l'envie de meurtre que dégageaient ses joues cramoisies.

Le lieutenant Manfred Ritterschein sourit en voyant le grand vieillard soumis lui tourner piteusement le dos. Ach, sacrés français qui croyaient pouvoir reprendre l'Alsace et la Lorraine...Nach Paris, oui, ils allaient voir....et leurs bonnes femmes aussi. Il sourit au commandant de la colonne qui arrivait au trot, mais le sourire s'effaça lorsqu'il vit le cortège macabre que tirait par les rênes le grand hussard à la veste exagérément chamarrée.

 

C'est par les volets entrebaîllés de son bureau que Roland vit pour la première fois le baron Rupert Von Hentzau. Son coeur manqua un battement en reconnaissant les traits hais du mutant. Le cauchemar allait recommencer.

 

 

FRANCE. PARIS. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Il se redressa lentement, mais son coude dérapa légèrement contre la paroi glissante du sarcophage en titane. Charlotte Corday étouffa un petit rire gêné, car il y avait toujours une part d'intimité traumatisée dans le réveil d'un shadow-eye. Charles Péguy sentait encore la balle de calibre militaire percer son flanc avant de lui traverser les poumons dans un éclair de douleur qui précéda de peu le silence de son âme. Il se souvint tout de suite qu'il s'appelait maintenant Jean de Saint-Marc, et qu'il avait un logement et des papiers qui l'attendaient sous ce nom rue Mirosmenil. Il n'avait pas envie de parler de son traumatisme à Charlotte. Perdre l'une de ses sept vies était toujours mourir un peu pour un shadow-eye, une partie des souvenirs s'effaçait, et une rééducation par des livres et la tradition orale aidait les immortels à recouvrer leurs facultés et le sens de leur destinée. Mais chaque mort les rapprochait un peu plus de l'ultime vérité, et ils avaient tous vu plus que ce que peu d'humains étaient revenu raconter. Il émergea de son caisson avec les jambes qui tremblaient un peu, mais il refusa le bras de Charlotte avec un sourire las. Il était nu, mais il n'y avait pas de pudeur de corps entre les frères. Il saisit la robe de chambre de soie mauve que lui tendait Charlotte et il remontèrent l'escalier.

Charlotte le guida au début à travers le dédale des étages, mais la mémoire de l'écrivain revenait progressivement. Il franchit sans hésitation le seuil du dernier étage pour entrer dans un fumoir où un groupe d'hommes et de femmes dégustait liqueurs ou café en l'attendant. Georges Sand et Jules Ferry se levèrent les premiers pour le réconforter. Charlotte resta en arrière…Elle tendit l'oreille, écouta de nouveau...puis elle redescendit la volée de marches en laissant glisser fermement son bras le long de la rampe.

 

FRANCE. VARREDDES. MIDI LE SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Les Chleuhs sont dans la ferme. Roland leur a abandonné le corps de logis principal, nous nous sommes replié dans la maison de nos employés. Père essaie de calmer l’indignation de la tante de Marie-Jeanne “ Roland, c’est y pas des barbares ? Vlà qu’l’grand, là bas, il a bouffé toute une roue de brie avec la paille autour, et il a trouvé ça bon encore ! ! ! ”.

Elle roule les r d’émotion, et Roland ne peut s’empêcher de sourire malgré le tragique de la situation.

Il est très inquiet depuis que le médecin a été sorti de son cabinet un peu avant midi pour faire l’autopsie des trois cadavres ramenés par le tzin.

Les curieuses casquettes des uhlans ont envahi tout Varreddes, ils ont réquisitionné la Poste, la fournée de pain, les pédiluves et monté de grandes tentes circulaires pour une partie des troupes. Quelques groupes de cavaliers sont partis en reconnaissance dans les hameaux. Les enfants ont repris la classe, c’est moins dangereux que de passer sous un cheval lancé au galop.

Après manger, mon père nous a réunis dans la chambre de Marie-Jeanne. Moi, je savais déjà tout des tzins, mais il a expliqué le minimum à Marie-Jeanne, pour ne pas dépasser sa compréhension trop vite. Elle a au moins compris que la situation est grave, et que notre pire ennemi fait partie d’une sorte de secte, qu’il cherche quelque chose que Roland possède, mais que nous avons des amis à Paris. Il boit son café très chaud par petites gorgées qui rythment ses phrases brèves.

“ Mon fils, il va falloir que tu passes leurs lignes pour aller téléphoner à Etrepilly, à ce numéro ”. Il me tend un petit bout de papier griffonné à la hâte “ Moi, je dois rester ici pour les protéger, tous ”. Il ajoute “ Dis leur qu’ils sont revenus, qu’ils le cherchent encore, que j’ai besoin d’aide ”.

J’ai embrassé tendrement ma future femme avant de partir.

J’aime tomber dans ses yeux bleus et profonds.

J’aime comme ses joues rosissent sous ses tâches de rousseur.

J’aime sa voix douce et grave. Elle fera institutrice, Monsieur Delagarde l’a dit, elle est plus intelligente que moi.

Elle nous fera de beaux petits, à mon père et à moi. Je suis très dur quand je pense à elle.

Bon, pas le temps pour un gros câlin, cachés dans une meule de foin à lui manger les deux belles poires que je tiens en coupe dans mes mains en labourant son bourgeon tout dur et glissant avec mon gland. 

 

BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LA NUIT DU 29 JUIN 1896.

 

Roland fut obligé de tirer par brèves rafales pour bloquer la masse compacte des sauvages. Il se recula brusquement pour échapper à la volée de flèches décochée à tribord après le premier effet de surprise. Il courut sur quelques mètres mais eut le réflexe de bouler par terre pour prendre le pont de bâbord en enfilade. Prévenus par la première fusillade, les Jivaros s’étaient presque allongé sur le pont après avoir fracassé les fanaux. En position de coup par coup, l’arme automatique fit quelques dégâts, et des gémissements se mêlèrent au bruit des combats dans les cabines. Roland se replia au milieu du pont et assista au massacre des hommes d’équipage exécutés un par un en sortant des soutes. Quelques coups de feu dispersés témoignaient de luttes éparses. La cabine de Charlotte était proche, et les sauvages étaient surtout occupés à piller les salons et salles à manger. Il lui restait un demi-chargeur lorsqu’il s’élança. Les premières balles touchèrent toutes leurs cibles, formant un barrage provisoire qui lui permit d’entrouvrir la porte de la cabine. Charlotte pointait devant elle un petit pistolet de femme à un coup, une poivrière de l’ancien régime. Roland fut fugacement ému par la fragilité dérisoire de l’arme et le courage de la jeune héroïne. Des bruits de pas l’avertirent que l’hésitation allait être fatale. Il s’accroupit brusquement devant la porte, et tira ses dernières cartouches. Derrière lui, il entendit une troupe l’encercler. Il se retourna. Les flèches partirent en même temps qu’il plongeait dans les eaux noires et tumultueuses. 

Le courant le charriait comme un galet plus vite qu’il ne nageait. Le bateau disparaissait très vite derrière lui. Il remonta une dernière fois à la surface en crachant et en toussant pour saisir une grande liane tendue comme une perche miraculeuse. Petit à petit, il parvint à extraire son corps happé par une gangue liquide. Il noua ses poignets pour soulager ses muscles crispés pendant quelques minutes. L’aube le trouva allongé sur une grande branche au sommet de l’arbre de fer à la dureté légendaire. Dans les senteurs moites des végétaux pourris ou renaissant, il dénouait péniblement son corps recroquevillé que réchauffait les premiers rayons lorsqu’il entendit un hurlement.

 

FRANCE. VARREDDES. APRES-MIDI DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

La ferme des Plancys, dans le hameau le plus éloigné sur le territoire communal, apparut après la dernière clairière aménagée dans le petit bois en réserve de chasse. Victor avait distingué tout de suite la petite tâche d’un brun foncé qui était surgie de nulle part. Le vieux soldat n’hésita pas une seconde pour se cacher dans une soupente entre deux sacs de blé. Il savait trop bien de quoi les teutons étaient capables, et il était le seul homme à la ferme. Personne ne lui reprocherait d’avoir abandonné les deux garces vives qui s’exhibaient honteusement dans la cour pour le provoquer sexuellement.

“ J’te dis que tu rentres pas dedans ”.

“ Et moi, j’te dis que si, allez, donne le moi, donne, DONNE ! ! ! ”.

Amandine et Armelle tiraient sur le corset comme deux gamines se disputant une poupée. Les deux accortes femelles avaient une prétention déraisonnée, tant le bustier peinait à se refermer autour de leurs voluptueux appas. Elles transpiraient sous l’effort de contention, et leurs chemises largement ouvertes dévoilaient savamment de quoi exciter le vieux mâle. Victor n’avait pu s’empêcher de reluquer les rondeurs des croupes et le galbe des fortes poitrines, même s’il avait bien compris le jeu des jeunes salopes.

Epuisées par l’effort, elles babillaient sous une tonnelle, affalées sur un banc, lorsqu’un bruit martial de sabots bien ferrés les tira de leur rêverie.

Le sergent Gustav Eisenerst et trois autres uhlans firent leur entrée dans la cour en repoussant de leur lance l'imposante porte cochère à moitié refermée.

Les deux sœurs se rhabillèrent en hâte, mais le mal était fait.

“ Ach, cheunes françaises, pas avoir peur, nous chentils ”.

Armelle et Amandine ne répondirent pas, les bras recroquevillés sur la poitrine.

“ Nous occuper la ferme, nous fouloir manger ”. L’un des uhlans était descendu de cheval. Il posa la main sur le bras nu d’Armelle “ Cholie cheune fille, moi aussi fiancé ”. Elle retira brusquement son bras et trébucha sur Gustav “ Ach, pas aimer allemands ? ”. Amandine s’interposa pour faire une diversion “ Si, si, nous aimer soldats, nous avoir bonnes confitures pour vous, dans la grande armoire de la cuisine, là, c’est cette porte, là, oui, celle là ”.

Les deux sœurs se blottirent instinctivement l’une contre l’autre tandis que Victor était de plus en plus intéressé par la scène qui se déroulait sous ses yeux dans la cour.

Un autre uhlan, le visage rougeaud et bovin, fit claquer gentiment les rênes de sa monture sur les fesses d’Amandine “ Femmes françaises pétites fesses, mais cholies, ah oui ”. Un cri de colère monta de la cuisine qui se confondit avec la claque sur la joue du soldat. Atterrée par ce qu’elle venait de faire, Amandine se tourna vers le soldat furieux qui brandissait un pot d’encaustique :

“ Pouah, pschuitt, DONNERWETTER ”.

“ Salopes de françaises, toi fouloir empoisonner nous ? ”. Gustav secouait Amandine par le bras comme un chien secoue un rat. La chemise s’entrouvrit brutalement, un sein magnifique apparut. Le regard des uhlans devint fixe, dès le début ils avaient sans vraiment le savoir cherché un prétexte pour pouvoir toucher et dénuder ces deux superbes femelles.

 “ Fous, espionnes, à poil ”. Les quatre brutes partirent d’un gros rire pendant que les jeunes femmes s’exécutaient en tremblant. Tapi dans sa cache, le vieux Victor se rinçait l’œil avec un sourire de revanche.

Les mains en conque autour des seins et de leurs fentes très velues, les jeunes femmes durent se résoudre à parader sous les schlagues qui menaçaient leurs postérieurs rebondis. Tels des maquignons, les allemands palpaient sans vergogne les fesses bien dessinées, pinçaient les seins, caressaient les joues fraîches, effleuraient les chattes aux poils collés par la transpiration en riant aux éclats.

“ Ach, françaises mouiller, françaises putains ! ”. “ Fous fouloir foir comment allemands bien montés être ? ”.

Les casques à pointe étaient soûlés par les relents de sueur, de jeunes cons au musc puissant et d’eau de Cologne bon marché des petites garces. 

L’un des uhlans, la queue raide et bloquée par son pantalon, n’y tint plus et se dégrafa rapidement. Il fit pivoter Amandine et la força à écarter les jambes en se penchant en avant. Armelle ouvrit la bouche pour hurler, mais une main vigoureuse bloqua son cri, la forçant à s’agenouiller d’une poigne de fer.

Le souffle coupé, Amandine sentit un membre vigoureux la transpercer sans fioritures dans son fondement. Son cri bref et perçant donna une idée au gros paysan déguisé en soldat “ Ja, ja, toi faire le porc, scroui, scroui, encore ! ! ! ”.

Armelle fut en même temps suffoquée par le viol de sa sœur et l’odeur d’urine marinée du bâillon de chair qui lui était présenté. Sous ses yeux hagards, une poigne vigoureuse massait énergiquement les gros roberts de sa sœur, mais pour ne pas tomber, elle dut vite se concentrer sur la bite boche qui violait sa bouche. Gustav empoigna ses longues anglaises comme il aurait guidé son cheval pour mieux marteler ce temple délicat dont la chaleur frétillante le rendait fou.

 Dans un long râle, le sodomite se rendit en écrasant les seins d’Amandine comme des pêches juteuses. Un autre uhlan se présenta devant Amandine qui reprenait sa respiration en sanglotant de honte et de douleur. Penchée en avant, elle offrait un profond sillon mammaire en forme de cravate espagnole. Le soldat ne s’y trompa point, et il lova entre les globes fermes et doux comme un oreiller un long membre rouge dont la tête frémissait d’aisance. 

 

FRANCE. VARREDDES. APRES-MIDI DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Atmosphère sinistre dans le café-tabac de la place du village. Il manquait tout simplement la musique de l’air de Cadet Rousselle. Ce soir, pas de joyeux :

"la boulangère est une salope, la boulangère est une salope,

un doigt dans l’trou d’mon cul et hop, un doigt dans l’trou d’mon cul et hop ".

Les journaliers aux traits tirés par les dernières moissons et l’inquiétude gardaient un visage grave et pensif, le nez dans leurs verres. Quelques fléchettes traversèrent une cible ébréchée pour donner une illusion de vie. Elle trônait entre une publicité pour la manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne et une affiche jaunie prônant la tempérance, encadrée par dérision.

Roland poussa doucement la porte, gêné de voir tous les regards converger vers lui. Claude Courtier, le mari d’Armelle et plus gros propriétaire de la commune, lança :

“ Marcadieu, qu’est ce qu’y fait à c’t’heure, l’toubib ? ça va faire trois heures, ç’tantôt ”

Alphonse Proffit, le bistrotier, ajouta “ Qu’est c’qu’y prendra, m’sieur l’maire ”.

Roland dit au hasard “ Oui ?….ce vin blanc avec du sirop de cassis, du curé….machin ”.

“ Ah, oui, il veut un Kir ? ”.

Avant que Roland ait pu répondre, une effervescence parut animer la place. Un client souleva la tenture au dessus d’une vitre dépolie et sortit précipitamment. Tous les hommes le suivirent.

Les grands hussards de la mort arrivaient en même temps. Ils avaient fermement encadré par les bras le vieux docteur Maurice, qu’ils portaient presque, tant il peinait à les suivre. Le plus haut gradé des allemands se hissa souplement sur la haute margelle de la fontaine dont les angelots veillaient sur la place depuis des siècles. Il tenait au bout de ses doigts gantés un rapport d’autopsie dont l’encre était à peine sèche. L’oeil vissé sur son monocle, le tzin attendit que la place fut convenablement remplie avant de commencer :

“ ICH HEISSE RUPERT VON HENTZAU ”.

Il reprit tout de suite en français : “

“ Ici, je commande pour l’armée allemande et je représente le Kaiser avec tous les pouvoirs ”. Il s’interrompit pour surprendre les protestations d’éventuels agitateurs. Les visages soumis lui arrachèrent un rictus de satisfaction.

“ Ce matin, des franc-tireurs ont lâchement abattu DANS LE DOS trois soldats allemands ”. Les gens retinrent leur souffle.

“ Ils ont été tués avec une arme militaire allemande volée, comme celle-là ”. Le tzin fit un geste bref, et son ordonnance tendit le bras pour lui remettre son pistolet automatique.

Von Hentzau leva le bras pour montrer le Mauser 96.

“ A partir de demain matin, un otage sera fusillé toutes les heures tant que je n’aurais pas retrouvé les assassins et cette arme. Où est le maire ? ” 

Roland fendit la foule pour se présenter.

“ A la mairie ”.

 Le tzin n’eut pas un regard pour l’homme qu’il cherchait sans le savoir en sautant souplement de son perchoir. Les yeux de Roland semblaient hypnotisés par les grandes cuissardes en cuir d’un vert bronze qui le précédaient. Ils montèrent les escaliers de la mairie d’un pas vif pour le tzin et résigné pour Roland. Ils se firent face au -dessus du bureau du maire :

“ Le registre d’état civil ”. Roland fit semblant de ne pas avoir compris “ le quoi ?”. Le hussard frappa du poing sur le bureau, renversant plumes et encrier.

“ Che feux dix otages ou je les désigne moi-même ”. L’accent revenu sous la colère fit sursauter Roland.

“ Vous ne pouvez pas me demander une chose comme ça “.

“ Ecoute, petit français, c’est le moment de te débarrasser de tes socialistes et de tes agitateurs… ”.

“ Je suis le maire de tous les habitants. Je refuse de vous livrer quelqu’un ”.

“ Très bien…ça sera n’importe qui ”. Le tzin ouvrit une page au hasard et pointa un doigt étonnamment griffu sur la première ligne. Roland sursauta en entendant le premier nom. L’énoncé de chaque nom que le tzin griffonna sur une feuille arrachée à l’album épais fut un coup de poignard dans sa chair.

”Non, pas les enfants ! ! ! ” Le tzin éclata de rire “ C’est toi qui l’as voulu, maintenant c’est trop tard ”. Il brandit sa liste sous le nez de l’homme vieux et fatigué qui semblait écrasé par la souffrance et la culpabilité et sortit. 

Roland laissa lentement retomber son front sur ses mains jointes et allongées sur le sous-main en cuir que Marie-Jeanne et moi lui avions offert pour ses cinquante ans. Les cauchemars revinrent très vite.

 

BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LE MATIN DU 30 JUIN 1896.

 

Les hurlements devinrent plus aigus en même temps que les contours de la silhouette qui se balançait sous le grand hévéa se précisait. Le cœur affolé par ce qu’il pressentait, Roland fouilla dans l’étui en bois du Mauser 96 pour en extraire une courte lunette de vue. L’étroit champ de visée ne lui permettait qu’une vue très fragmentaire de la scène d’un autre âge qui se déroulait sur l’autre rive, devant l’hacienda des shadow-eyes. Ce fut comme un puzzle qu’il reconstitua difficilement, tant son entendement était plus lent que ses gestes de fou. D’abord les Jivaros, qui sortaient de l’hacienda les bras chargés de robes, d’armes et d’objets de confort, avec des chapeaux sur la tête et les mâchoires refermées sur des salaisons. A gauche, un autre groupe s’affairait sur les cadavres des shadow-eyes. Roland faillit vomir lorsque l’un des sauvages s’affaira sur le cadavre de Voltaire et exhiba triomphalement sa tête tranchée. Il s’approcha du feu au-dessus duquel ses congénères étaient en train de fumer et réduire d’autres têtes. Un rictus amer souleva les lèvres de Roland lorsqu’il songea que le vieux philosophe aurait lui-même bien ri de la blague pour idiots qui se réalisait sous ses yeux. Car un archéologue pourrait un de ces jours trouver le crâne de Voltaire enfant.

Dans son champ de vision apparut d’abord un casque colonial allemand, puis le profil honni de saurien et de prédateur d’un tzin plus âgé que celui qu’il avait tué au Nouveau-Mexique. Un fouet se leva. Roland connaissait d’avance la cible, mais il se força à regarder, c’était son devoir.

Les joues de la jeune aristocrate étaient aussi rouges que ses fesses. Elle cria une nouvelle fois, vrillant les oreilles de Roland tant ses pleurs et supplications étaient pitoyables. La beauté de son corps fin d’une blancheur diaphane suffoqua Roland. Le bras du Tzin retomba. Tandis que le corps de Charlotte continuait de se tordre de douleur, il porta un grand verre de vin à sa bouche en se reposant quelques instants. Il donna un ordre bref, et l’un des sauvages qu’il avait soudoyés avec des bijoux de pacotille amena le porte-voix du capitaine du ferry-boat. Le fouet de vacher laboura alors les flancs délicats, fouaillant le jeune corps qui se trémoussait comme un poisson au bout d’une ligne pour se soustraire aux morsures infernales. Charlotte tentait de se hisser au bout de ses liens, de se balancer en repliant et en refermant sensuellement ses cuisses, mais rien n’y faisait, et les cinglées sauvages trouvaient implacablement leur cible, les hanches voluptueuses et l’adorable buisson bouclé que Charlotte tentait d’effacer en creusant le ventre. Mais alors, c’étaient les seins pleins et frissonnants qui s’exposaient en première ligne. Le corps magnifique était strié de zébrures roses d’où commençaient de sourdre quelques gouttes carminées sur les chairs plus fragiles du ventre et des aréoles. Au bout de quelques instants, le mutant laissa reposer le corps pantelant d’une douleur atroce qui irradiait tout l’épiderme de la jeune fille. Il se saisit du porte-voix qu’il plaça devant la bouche mutine qui se convulsait en cherchant de l’air.

La respiration saccadée et les sanglots incoercibles emplirent la tête de Roland comme si Charlotte avait le menton blotti dans le creux de son épaule, sans qu’il puisse la consoler. Il cassa un branchage entre ses doigts de rage avant de reprendre la petite longue-vue. Le mugissement du tzin résonna douloureusement dans ses oreilles et le fit tanguer sur lui-même comme s’il avait trop bu.

 

L’instituteur et secrétaire de mairie secouait doucement son épaule. Roland émergea de son voyage au pays des réducteurs de tête et se leva en chancelant comme un homme ivre. Il prit le bras charitable comme une bouée de sauvetage.

 

 

FRANCE. VARREDDES. APRES-MIDI DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Le gland heurtait sans pause la luette d’Armelle. Elle ne pouvait pas se dégager de la poigne d’acier pour respirer normalement. Elle étouffait petit à petit, tant la queue dilatée à craquer emplissait sa bouche. La décharge brutale d’une longue traînée de foutre la surprit, malgré son attente, par sa densité visqueuse et son volume. Le goût âcre du à un amour immodéré du schnaps accentua son intolérance. Le sergent continua de s’enfoncer pour mieux se vider. Elle dut mordre pour se dégager en crachant et en suffoquant. Gustav hurla en tombant à la renverse. Un sinistre craquement de branches brisées résonna sur les pavés de la cour. Tous surent que l’irréparable s’était produit sous leurs yeux à ce bruit. Les deux sœurs se regardèrent en pleurant tandis qu’un uhlan reposait doucement la tête aux vertèbres rompues.

Les yeux exorbités, le uhlan siffla entre ses dents “ Françaises terroristes. Françaises mourir ”.

Armelle et Amandine bondirent sur leurs pieds comme de jeunes chatons, mais trois lances implacables les rabattirent dans un cercle de plus en étroit

“ Amandine, j’ai peur, qu’est-ce qu’ils vont nous faire ”. “ Il faut crier, appelle Victor. APPELLE AU SECOURS ! ! ! ”.

 

FRANCE. ETREPILLY. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914.

 

De ma première rencontre avec Charlotte ne restera qu'une voix chaude et grave à l'autre bout d'un fil qui nous relie et nous sépare en même temps, entre Etrepilly et Varreddes. Un jour, je serai plus vieux qu'elle.

Je ressors de la cabine téléphonique qui sent bon le bois tout neuf, sous le regard du receveur des postes qui bégaye de fierté pour l'arrivée du progrès dans le petit bourg. J'essaie de donner un corps à Charlotte, mais je tiens presque déjà le long visage aristocratique, le nez fin et légèrement busqué que je découvrirai après la guerre. Puis je pense à Marie-Jeanne, un peu honteux.

Dans la poste d'Etrepilly bruissent les rumeurs les plus contradictoires. Les hommes serrent les poings ou tirent sur leurs pipes tandis que les femmes essaient d'appeler les familles à Varreddes. A chaque fois, elles tombent sur les boches qui les insultent avec de gros rires gras dont elles comprennent parfaitement le sens. Je suis très entouré, car je suis le seul à avoir passé leurs lignes. Je leur ai dit que les colonnes remontaient depuis le rû de l'Ancoeur, en tirant du matériel, mais personne ne veut regagner les fermes, car les bleus arrivent.

Charlotte m'a dit que Jean de Saint-Marc avait pris la tête d'un détachement parmi les premiers sortis de la capitale avec les taxis de la Marne. Demain matin, Varreddes sera sauvée. Mon père doit simplement rester tranquille.

Je vais couper par la ferme des Plancys pour le prévenir. En pleine nuit, j'arriverais bien à berner les doryphores.

 

FRANCE. VARREDDES. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Depuis deux heures, les uhlans n'avaient pas interrompu leur jeu cruel. Ils étaient d'abord remonté sur leurs selles après avoir fermé toutes les issues de la cour de la ferme. Puis, tels des picadors, ils s'étaient amusé à pourchasser de leurs lourdes lances les proies dénudées. Les cavalcades se succédaient, dans un effrayant martèlement de sabots qui résonnait dans la cour fermée jusqu'aux oreilles de Victor. Le pauvre bougre avait tout vu, amusé et revanchard au début, maintenant pétrifié par sa propre lâcheté et révulsé par le crime qui était en train de se commettre sous ses yeux. Car il n'avait aucun doute sur la détermination des lanciers ennemis. Au jeu épique des premières heures, au coups de plats de fer sur les fesses, aux frappes de taille avec le bois dans le creux des épaules bien découplées, avaient succédé des coups d'estoc de plus en plus vicieux avec les pointes. Les soeurs étaient épuisées par leurs courses incessantes, qui trouvaient toujours le poitrail fumant d'un hongre pour s'opposer à leur poitrine haletante.

Quand elles risquaient une pause, une main agrippée sur la tonnelle, l'autre retenant leur souffle oppressé, un ordre cinglait à leurs oreilles bien trop vite suivi d'un coup.

"LOS !!! SCHNELL". Les opulentes mamelles ballottaient sans gaine et sans fierté, elles n'avaient plus cure de les dérober aux regards tant leurs gestes saccadés devenaient lourds et disgracieux. Dans la fin du jour, elles frissonnaient d'une peur affreuse qui les faisait transpirer davantage. Le visage cramoisi, elles avaient conscience de la puanteur de leurs effluves sui generis, auxquels se mêlait l'âcre parfum tourné de l'eau de Cologne. Les uhlans fronçaient le nez en se moquant d'elles, et en profitaient pour les maltraiter davantage. Les soeurs prirent enfin conscience de leur destinée au premier sang qui coula. Pas celui qui dégoulinait de leurs genoux écorchés par d'innombrables chutes sur les instruments aratoires, mais celui qui coula de la fesse d'Amandine au premier vrai coup de pointe.

Elle s'effondra en hurlant, les jambes coupées par la douleur qui paralysait sa croupe. L'un des uhlans descendit de sa monture pour allumer des torches attachées sur la tonnelle. Le spectacle promettait d'être beau, et ils voulaient en garder un souvenir inoubliable, comme d'une fête joyeuse. Les uniformes aux galons rouges cousus de fil d'or dessinèrent des ombres fantastiques sur les murs hourdés à la chaux.

Victor se rejeta en arrière, tandis qu'Armelle soutenait sa soeur qui claudiquait. Elles avaient renoncé à demander pitié, leurs voix enrouées toujours couvertes par les cris joyeux et les insultes des cavaliers virevoltant. Traquées, très affaiblies, le coeur au bord de l'explosion, les soeurs s'enfuirent à l'autre bout de la cour en trottant comme des limaces. Les uhlans se contentaient de les suivre au pas, tant les chevaux allaient plus vite. Maintenant, à chaque fois que l'un de leurs bourreaux les dépassait, une marque de son passage restait incrustée dans les chairs pantelantes. Elles butaient sur des crinières échevelées et écumantes, cabrées après des ruades vicieuses qui les affolaient. Les cariatides de douleur se redressaient à chaque infime perforation des seins, des cuisses, des ventres tétanisés par des souffrances incoercibles. Les mains jointes pour demander merci retombaient pour aider à ramper les corps faits pour les caresses de mains viriles. Puis vint le temps où des frémissements de plus en plus rares animèrent les corps épuisés.

"SCHNELLER, FRANZÖZISCHE FOSE". Les torches éclaboussaient de leurs lueurs dansantes les casques à pointe qui se penchaient sur les chairs à l'agonie dans un ballet fantasmagorique.

 Les sabots clapotaient maintenant dans de petites flaques de sang qui s'étaient insinuées entre les pavés. Les soeurs s'étreignaient pour mieux se protéger, mais lorsque les fers piquèrent plus profondément les flancs et les cuisses, le hérisson humain s'entrouvrit pour offrir les poitrines vulnérables et presque mutilées. Les seins affreusement piqués, perforés, ne méritaient plus le nom d'appas. Les brunes aréoles congestionnées par les soubresauts incessants étaient le centre d'une cible que les soudards ne rataient jamais. Un mamelon fin et ferme tomba au champ d'honneur, salué par un rugissement de souffrance et des applaudissements. Victor revit fugacement la petite fille de douze ans qui s'était avancé au-dessus de son corps noyé de sommeil dans les blés chauds. Elle l'avait regardé effrontément avant de relever sa jupe, dévoilant sa jeune chatte glabre avant de relever son capuchon rose pour diriger un petit jet d'urine sur sa bouche bée. Bien qu'Armelle lui ait fait durement payer par la suite ce moment d'égarement, le vieux paysan se masturbait encore parfois lorsque l'odeur de cyprine emplissait ses narines. 

La fin approchait. Une pointe acérée transfixia une grasse mamelle et se releva comme un hameçon aurait ferré un brochet. Amandine rassembla ses dernières forces pour se soulever et accompagner l'épouvantable déchirure. Son bourreau prenait plaisir à secouer sa lance pour arracher le fer et provoquer des hurlements démentiels. Armelle se tordit comme un ver lorsque sa fente fut visitée par un pal inquisiteur pendant que ses mains étreignaient vainement une autre lance pour la détourner de ses tétons dont le sang dégouttait.

Les beaux corps mutilés roulèrent lentement, repoussés par les pointes comme des ballots de foin. A l'approche de la fosse à purin, des gémissements imperceptibles traduisirent le refus de la fin ignoble que les tourmenteurs avaient prévue. Les soeurs s'enfoncèrent lentement dans le magma ignoble, les cheveux maculés de fiente, le corps aspiré par les déjections, les mains levées émergèrent quelques instants du cloaque dans une ultime prière. 

 

FRANCE. VARREDDES. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914

 

Les plus vieilles des lavandières guettaient avidement les draps de la jeune mariée.

Elles poussèrent ensemble un soupir résigné. La Yolande présentait ostensiblement le drap nuptial de sorte que toutes puissent voir la macule de sang qui attestait de sa virginité déflorée.

Elles recommencèrent à battre et essorer leur linge sur les planches rabaissées au niveau des basses eaux du grand lavoir circulaire. Une délicieuse moiteur régnait sous les petites tuiles surchauffées imprégnées par l’humidité résiduelle des murs centenaires.

Un trot léger interrompit le concert de médisances. Une dizaine de cavaliers s’étaient arrêté au bord de la route de Trocy, qui surplombait le lavoir communal. Puis les soldats mirent pied à terre et donnèrent le change en faisant boire leurs montures dans le bassin. 

Les uhlans sifflèrent d’admiration lorsque Marie-Jeanne se pencha pour tirer l’eau du puits qui jouxtait le lavoir. Ma bien-aimée fit semblant de n’avoir rien entendu. Elle se contenta de resserrer sur sa poitrine le col de sa chemise ouvert sur la naissance de ses seins. Il faisait encore beaucoup trop chaud pour passer un fichu sur ses épaules, mais elle se maudit de ne pas y avoir pensé lorsque le sergent Dieter Klemberman s’approcha. Elle se força à regarder les planches et les battoirs en sifflotant à son tour, par défi. Le gros sergent posa une main autoritaire sur la corde :

“ Ach, laisser soldats faire, matemoiselle ”. Marie-Jeanne détourna les yeux en soupirant, tâchant d’ignorer le gros tas de graisse malodorant et boudiné dans son uniforme qui lui cachait le soleil.

L’ignoble lui adressa un grand sourire en remontant le seau plein. Il ajouta pour la forme “ Matemoiselle chentille afec soldats ? Ach, nous aimer petites femmes de Paris, french cancan ”. Il hésita un peu “ Fous Pigalle ? ”. Marie-Jeanne éclata de rire. Le rustaud la prenait pour une pute parce que son chemisier baillait. Prenant le rire pour un oui, le gros soldat posa une main confiante sur le sein opulent qui s’était gonflé sous ses yeux. La seconde d’après, le seau d’eau dégoulinait comiquement sur ses cheveux et ses épaules. Le redoutable uhlan était redevenu un péquenaud abruti et mortifié. Marie éclata de rire avec les autres lavandières, pendant que les uhlans gardaient un visage sévère. Le sergent s’essuya lentement le visage et la moustache avec le manche de son uniforme. Aussi lentement qu’il le fallait pour laisser à sa colère le temps de mûrir. Puis elle éclata avec une rage imbécile et méchante.

“ AFEC LES OTAGES ”. Marie-Jeanne resta abasourdie. La Pierrette courut pour s’interposer :

“ Mais, arrêtez, elle n’a rien fait, vous n’avez pas le dr… ”. Sa tête partit en arrière sous l’impact de la gifle. Tout se passa dans un ralenti accéléré ensuite, et les lavandières restèrent longtemps immobiles tandis que Marie-Jeanne trottinait très vite derrière l’escouade, les poignets attachés par une longue lanière à la selle d’un cheval.

 

 

FRANCE. VARREDDES. SOIR DU SEPT SEPTEMBRE 1914/ BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LE MATIN DU 30 JUIN 1896.

 

Roland regardait fixement le plafond. Allongé sur le lit de la chambre d’hôte de la ferme de Beauval, il n’avait pas sommeil et il fumait par courtes bouffées la cigarette qu’il venait de se rouler. Puis la nuit envahit son lit, une nuit sans lune aussi profonde que la jungle amazonienne. Il recommença à compter de tête ses cartouches entreposées dans sa vieille malle. Elles avaient disparu. Il fouilla fébrilement dans les poches de sa veste, de son pantalon, plongeant même le bras dans son holster en s’accrochant fermement par les cuisses aux branchages de l’arbre de fer.

Le beuglement dans le porte-voix le réveilla de sa fièvre hallucinée.

“ ROLAND GUYOT ” “ ROLAND GUYOT ”. Roland reprit peu à peu ses esprits et chercha la petite longue-vue. Quand il parvint à accommoder, le visage brutal du mutant éclata dans la minuscule visée. Les muscles du cou congestionné se soulevèrent lorsqu’il entendit, comme si le tzin était sous l’arbre :

“ Regarde bien cette shadow-eye, Roland ”. La voix reprit son souffle “ Si tu ne te rends pas avec l’arme qui nous appartient …” - la voix se cassa un peu, et le tzin dirigea le porte-voix sur sa gauche, preuve qu’il ne savait pas où se trouvait le pistolero- “ Elle sera torturée à mort sous tes yeux ”.

Roland resta paralysé. Les tzins connaissaient son nom, Natacha avait parlé, il serait un homme traqué pour le reste de sa vie. Il se redressa pour encercler la position adverse et s’arrêta stupidement. Il n’avait plus de cartouches sur lui. Son impuissance lui rappela cruellement les tragiques événements des derniers mois, et sa nuque reposa lentement sur la branche immense. Ses yeux étaient mouillés lorsqu’il reprit la lunette, et il dut les frotter avant de reconnaître la colonne de Jivaros qui s’était amassée parallèlement au beau corps supplicié de la jeune héroïne.

Chacun tenait à ses côtés une longue sarbacane et comptait ses courtes flèches. Roland ferma les yeux de joie. Le supplice serait de courte durée, car le poison au curare des flèches jivaros était connu pour son extrême violence. Le chef des Jivaros parla quelques instants au tzin, qui opina de la tête. Cinq jeunes guerriers se présentèrent ensemble devant Charlotte. Puis une vieille femme, l’épouse du chef apparemment, s’approcha de la corde qui maintenait en suspension le corps dénudé de la jeune femme. Elle la détendit suffisamment pour que ses pieds reposent sur le sol. Charlotte fut brièvement reconnaissante à la vieille sorcière à la peau ratatinée, avant de comprendre que les sauvages voulaient jouir de ses tentatives pour échapper aux traits acérés qui allaient percer sa peau de lait. Elle chercha partout du secours, confiante dans l’arrivée du pistolero qui l’avait déjà secourue sur le bateau. Une profonde piqûre dans sa cuisse la ramena à la réalité. Elle vit que quatre autres guerriers s’apprêtaient à décocher leurs traits. Au moment où ils tiraient, elle se détendit astucieusement en sautant sur la liane qui ligotait ses poignets. Elle resta suspendue comme une jeune reine de la jungle, légèrement blessée à la cuisse et au ventre. Elle souffrait un peu, mais elle comprit que le pire était à venir, car elle ne pourrait réaliser deux fois le même tour. Elle reposa lentement les pieds au sol en épiant la bande de mâles nus dont les étuis péniens la fascinaient malgré le tragique de sa situation. 

Un nouveau groupe prit position. Roland comprit tout de suite que les fléchettes dont l’empennage était imperceptible n’avaient pas été enduites du mortel venin. Il se renversa en arrière et psalmodia une courte prière.

Charlotte observait attentivement chacun des visages obtus dont le nez camus était traversé d’un os. Lorsque les joues se gonflaient, elle faisait habilement un saut de côté. Mais les sauvages détectèrent bien vite l’origine de ses prémonitions et ils se dispersèrent en cercle autour d’elle. Au début, elle parvint à suivre assez bien les évolutions des cinq sauvages, tournant rapidement le cou de tous côtés, en veillant à ne jamais rester en place, puis ses muscles s’alourdirent peu à peu et elle devint une cible docile pour les escouades suivantes. Chaque souffle puissant projetait avec un petit “ pop ” une fléchette affreusement aiguisée dans la peau vulnérable de son ventre et de ses fesses. Ses gémissements de souffrance étaient perceptibles depuis l’autre rive et crucifiaient Roland en permanence. Le beau corps opulent dans la fermeté éternelle de ses vingt ans n’était plus agité que de rares soubresauts. Ce fut le tzin qui ranima l’ardeur des guerriers démunis devant cette cible inerte. Il promit son porte-voix et des parts de butin supplémentaires aux meilleur tireurs, aux premiers qui perceraient les délicates aréoles et sauraient trouver le chemin du clitoris dans l’épais buisson sauvage. Les sauvages avaient droit à une flèche chacun. Il fallut de nombreux tirs sur les seins lourds et pleins, traversés de toute part, avant que les mamelons ne s’ornent à leur tour d’une atroce parure. Les mamelles littéralement lardées de fléchettes de face et sur les côtés ressemblaient déjà au dos d’un porc-épic. Charlotte se convulsait de douleur, les yeux fous. Son entre jambes était farci de traits comme une volaille décorée. Lorsque enfin une flèche précise trancha dans le fragile bouton de chair, elle hurla en bavant et en pleurant sa féminité perdue. Roland reposa la longue-vue. Il ne pouvait plus supporter le spectacle du joli minois affreusement enlaidi par la douleur. Le visage de Natacha se superposa quelques instants à celui de la jeune aristocrate, l’obligeant à se rallonger sur la large branche foisonnante. Par respect pour le sacrifice de sa bien-aimée, il ne lui était tout simplement pas possible de se rendre, et ce n’était pas sa propre vie qui était en jeu, mais l’arme qu’il détenait, qui devait à tout prix rester dans le camp des humains. Il se força à accompagner la jeune shadow-eye dans ses derniers instants.

 

 FRANCE. ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

Casimir Legrand s’était auto-baptisé en toute modestie le roi des fortifs. Le vieux chauffeur de taxi avait soûlé Jean de Saint Marc avec ses exploits de jeunesse. La Goulue aurait eu des faveurs pour cet ancien apache de Villejuif, avait-il laissé entendre, la bouche faraude. Jean de Saint Marc avait opiné poliment toute la nuit, il ne parvenait pas à dormir avec les ronflements des trois bienheureux troufions qui l’accompagnaient dans le petit taxi Panhard-Levassor. Les bidasses étaient restés éveillés pendant les récits de guinguette dans les bals musette des bords de Marne qu’ils étaient en train de parcourir, et aussi les histoires de filles de la haute levées sur les boulevards, mais quand leur chauffeur leur avait raconté son évasion de La Santé avant de visiter la veuve Guillotine, leur intérêt s’était émoussé, et ils avaient suivi des yeux des paysages qui leur étaient inconnus après le fort de Chelles. Puis, vautrés sur les sièges en bois inconfortables quoique molletonnés, ils avaient peu à peu piqué du nez, les cheveux sales emmêlés au vent, les calots posés sur les genoux, et les mains accrochées aux fusils Lebel. Philosophe, Jean de Saint Marc avait repris d’une écriture fine et appliquée, en léchant parfois la mine de son crayon, le roman fauché par la mitraille qu’avait commencé Charles Péguy.

Au petit matin, la colonne pétaradante et biscornue des taxis réquisitionnés fut stoppée par un barrage devant Etrepilly. Un jeune lieutenant remonta le cortège pour donner quartier libre de deux heures à tout le régiment. La piétaille s’égailla pour se dégourdir les jambes et pisser au bord de la route, après avoir repéré les bivouacs qui promettaient du café et du mauvais pain d’infanterie, lourd comme du plomb. A la recherche d’un mets plus raffiné, Jean rentra dans le petit bourg.

Le glas sonnait précisément lorsqu’il passa devant l’église consacrée à Saint Arnoult. Comme dans tous les villages briards depuis 1905, les messalisants se recrutaient parmi les femmes et la bourgeoisie. Devant les cafés, les métiers humbles s’étaient rassemblés, artisans bourreliers, employés aux écritures, garçons de ferme. Sans aucun sentiment de revanche sociale ni d’affirmation de leurs opinions anticléricales, d’ailleurs plusieurs parmi eux soulèveraient tout à l’heure les cercueils d’Adèle et Amandine dont Victor et moi avions ramené les corps.

L’homélie du prêtre était pathétique, c’est lui qui avait tenu à ce que l’enterrement soit très rapide compte tenu de l’état des corps. Avec une grande pudeur, il avait dit le minimum pendant la messe, mais le rapport des gendarmes était sur toutes les lèvres, et lorsque Jean franchit le caquetoir pour partager la douleur de la foule immense qui débordait des travées, il fut surpris d’une telle affliction. Toutes les femmes sanglotaient, et même les notaires, les fermiers, les commerçants offraient un visage aussi bouleversé que la déploration des servantes du Christ dans le tableau qui surmontait la poutre de gloire entre le chœur et la nef.

 

FRANCE. VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914

 

Les exécutions commençaient à 9 heures du matin sur la place du village.

Roland s’était réveillé en sursaut dès 5 heures, un mauvais goût dans la bouche et des frissons qui secouaient sa grande carcasse.

A sept heures, il se leva péniblement, lassé par le chant du coq qui appelait à une belle journée.

Le café au lait était amer, les tartines de pain beurrées mais insipides lui soulevaient le cœur. Il aurait mieux fait de se recoucher, pensa-t-il un court instant dans son hébétude. Il l’aurait peut-être fait dans sa résignation fataliste de quinquagénaire si le premier de la liste n’avait pas été Adolphe. Le souvenir des pleurs de l’enfant arraché à ses parents fous de douleur le souleva à moitié de sa chaise. Il finit par émerger péniblement de ses cauchemars en renouant maladroitement sa robe de chambre.

La tante de Marie-Jeanne se tenait près de la porte, à surveiller la cour comme un fidèle chien de garde. Elle savait que Roland allait tenter quelque chose. Pour ne pas le troubler, elle ne dit pas un mot de l’arrestation de ma bien-aimée.

Mon père remonta dans sa chambre d’un pas de plus en plus ferme, comme un homme d’action qui a pris sa décision.

Au bout de la chambre, il s’accroupit derrière son lit et dévissa deux planches.

Il avait maintenant accès dans l’un des greniers de la ferme qui communiquaient avec ses propres appartements.

Par une trappe, il redescendit avec un luxe de précautions dans sa chambre, et referma silencieusement la porte entrebâillée.

Il s’assit d’abord devant son bureau pour rédiger d’une plume pressée plusieurs lettres, dont son testament.

Puis, il ouvrit une malle de marin après en avoir ajusté les charnières en cuir.

Il contempla quelques instants les morceaux épars de sa vie et dégagea les affaires enfouies tout au fond de sa mémoire, les traces d'un passé d'un autre temps et d'un autre monde. Il posa d'abord doucement le Mauser sur une console basse, puis il sortit un pantalon, une boussole, une paire de bottes, une curieuse veste et une casquette. Il les regarda longtemps, et ses yeux allaient aussi à la rencontre d'un miroir pour apprécier d'un regard sarcastique les ravages du temps sur ses tempes ridées où des tâches brunes étaient apparues l'hiver dernier. Il se releva au bout de quelques instants pour prendre un jeu de cartes dans le tiroir d'une commode. Il se rassit et battit les cartes avec souplesse pour s'échauffer, croisant et recroisant les deux moitiés avec l'aisance d'un croupier. Puis il posa soudainement deux cartes debout, appuyées l'une contre l’autre. Il disposa côte à côte plusieurs séries de paquets pour constituer la base du fragile édifice. Une demi-heure plus tard, le château de cinquante deux cartes se dressait fièrement au centre de la table. Roland caressa sa longue moustache grise avec le brin de forfanterie qu'il convenait lorsqu'on réussissait l'exercice préféré des pistoleros mexicains.

Alors seulement rassuré sur ses capacités intactes, il se redressa pour se peigner et s’habiller, sans oublier de ceindre l’écharpe tricolore qu’il avait ramenée de la mairie.

Il descendit les marches polies du grand escalier central du corps de ferme, et s’arrêta devant la salle à manger qui bruissait.

Son regard fiévreux embrassa très vite toute la scène.

A gauche, deux hussards, le shako à leurs pieds, étaient affalés mollement sur notre canapé en merisier, en train de jouer aux échecs avec le jeu qu’il m’avait sculpté dans du buis pour mes quatorze ans. Rien que pour cela, il se prit à les haïr encore davantage.

Un uhlan retranscrivait sur un bloc les ordres de deux hussards penchés sur une carte d’état major. Une main appuyée sur une vitre du bow-window, le tzin avait le dos tourné, face à la cour, il semblait défier la tante de Marie-Jeanne dans la même position de sentinelle.

Juste devant lui, un autre uhlan montait la garde.

Le casque à pointe sursauta en reconnaissant mon père, et sans le prestige de l’écharpe tricolore, il ne se serait peut-être pas écarté.

Le maire semblait plus grand, vêtu d’une antique casquette réglementaire de capitaine de l’armée française. Il portait un demi-manteau de flanelle noire en queue de pie, qui retombait à mi-cuisses sur un pantalon de serge bleue, un pantalon d'artisan, qui recouvrait d’authentiques bottes d’uhlan perdues à Sedan.

En reculant maladroitement, le soldat accrocha un guéridon et fit tomber un vase. Tous les boches relevèrent la tête.

Von Hentzau comprit bien avant les autres en face de qui ils se trouvaient. Un mince sourire élargit sa mâchoire reptilienne :

“ Alors, cher ami, on est venu soulager sa conscience…Eh bien ce n’est pas si difficile que ça, après tout ? ”.

 Les soldats étaient interloqués par la métamorphose du vieillard. Le garde se rapprocha instinctivement du tzin. Certains ouvrirent comiquement la bouche, avant de déglutir rapidement leur salive lorsque Roland releva le bord de son manteau. Le Mauser 96 brillait d’un éclat magique dans le hall où le soleil du petit matin s’était lové. Son étui en bois de santal luisait de cire, et le geste vif de Roland pour le révéler alarma brusquement ces hommes d’armes.

“ "C'est ça que tu cherches, espèce de pourriture de tzin ?".

Seul le lieutenant Manfred Von Ritterschein comprit les paroles du français, qu’il prit pour une insulte. Les soldats échangèrent un regard entendu. A sept contre un vieillard, ils ne se pressaient pas pour empoigner leur lugers.

Von Hentzau faillit crier sa rage devant leur stupidité, mais il n’était plus temps de leur expliquer à quel point leur adversaire était dangereux et rompu à cette situation. Ils furent soudain cloués sur place par un sifflement, tempo bas, tempo haut, qui évoquait un crotale prêt à mordre.

Tout le monde semblait hypnotisé par la mélopée sauvage inlassablement sifflée par Roland. Un changement de tonalité alerta brutalement les allemands. A la dernière note, ils dégainèrent tous les sept ensemble, mais Roland maîtrisait le temps. Ce tempo d’avance le vit rouler à terre tandis que par magie l’arme d’un autre monde avait surgi dans sa main, extraite de son incroyable holster en bois accroché dans la doublure de sa veste.

Le tzin avait cherché à se protéger d’abord, et il fit pivoter le uhlan pour qu’il forme un rempart de son corps, avec pour résultat de l’empêcher d’épauler son fusil. Il prit en pleine tête la balle destinée au tzin qui s’accroupit lentement avec son bouclier humain. Roland roula à terre en lâchant deux salves en direction du canapé au cuir couleur de miel, doigt bloqué sur la détente. Aucun soldat n’avait encore eu le temps de tirer. Le uhlan épaula enfin son fusil, et les deux derniers hussards renversèrent la grande table de la salle à manger. En bout de course, Roland se mit souplement à genoux et tira en même temps que le lancier. Les balles militaires se saluèrent sèchement en se croisant, mais seul le boche s’effondra. Roland ne perdit pas un millième de seconde à examiner sa casquette crevée et il projeta de ses jambes le canapé avec ses deux cadavres sur l’angle de la table. Lorsqu’elle pivota, le hussard brutalement découvert pointa son luger et pivota sur ses genoux, très vite, mais pas assez pour échapper à la balle de 9 mm qui explosa sous son plexus.

De l’autre côté de la table, Von Ritterschein venait de réaliser, au-delà de tout entendement, que le vieillard qu’il avait souffleté la veille avait été capable de tuer ses frères d’armes. Il retint son souffle et passa son arme au-dessus de la table en vidant son chargeur. Il avait fait sous lui, tant il avait été suffoqué par la brutale explosion de violence.

“ Alors, saloperie de boche, t’es moins fier maintenant, et ça se sent, hein ? ”

Les deux hommes reprenaient leur souffle, mais Roland agit le premier, car le temps lui était compté. Il engagea rapidement un nouveau chargeur, et visa brusquement le lustre qui pendait au-dessus du hussard. Lorsque les éclats de verre arrosèrent le visage convulsé de rage et de terreur, le grand hussard se redressa en arrosant le canapé d’une salve aveugle. Puis Roland jaillit à un bout du canapé, à moins de deux mètres, et tira deux balles au front de bas en haut.

 

FRANCE. ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

Je n’eus pas le temps de m’expliquer avec Jean de Saint Marc. Une estafette courait dans le village pour mobiliser tous les hommes valides. Une escouade de chleuhs était en vue du cimetière. Jean m’intima l’ordre de l’attendre au café le plus longtemps possible, et il courut à son tour vers les bivouacs. Dans un bosquet proche de la route, à la sortie du bourg, quelques troufions avaient élu domicile au-dessus d’un fossé qui tenait lieu de feuillées de fortune. Certains avaient pris soin de se munir de racloirs en bois, car le papier était rare et chichement compté.

La section commandée par Jean de Saint Marc était composée d’étudiants des Beaux-Arts, sa mission étant bien sûr de composer les camouflages des matériels d’artillerie, engins mobiles et tentes d’état-major.

Deux peintres égarés et amoureux de la nature remballèrent promptement leur chevalet, tandis que d’autres rengainaient leur coupe-choux sans s’être rasé complètement. Plus ou moins dépenaillée, la section d’intellectuels, dont c’était le baptême du feu, se précipita en désordre vers le cimetière. Certains se rhabillaient en courant, tous tentaient de suivre les gendarmes qui les guidaient. En file indienne, les coureurs longeaient la forêt proche d’environ six cent mètres lorsque qu’une salve sèche partit du bosquet de fougères, couchant à terre une dizaine d’hommes.

Le fossé dans lequel plongèrent les survivants n’était pas busé, et ils pataugèrent quelques instants avant de retrouver leur équilibre et pouvoir riposter. Les têtes dépassaient craintivement, et lorsque Jean de Saint Marc, parvenu bien seul aux portes du cimetière, les héla, aucun n’eut le courage de se redresser. A la sortie du bourg, derrière le château d’eau, une petite troupe commençait de se masser. Alors, une mitrailleuse Maxim fit trépider son mortel staccato. Lorsque les balles miaulèrent devant les bottes des fantassins, il apparut préférable de se mettre hors de portée de la mitrailleuse, quitte à essuyer une fusillade en règle.

 

BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LE MATIN DU 30 JUIN 1896.

 

Deux hommes blancs avaient rejoint le Tzin. Des seringueiros, des chercheurs d’or prêts à vendre leur âme au diable et leur colt aux grands propriétaires terriens. Ils étaient manifestement à ses ordres, et les jivaros leur manifestaient de la déférence. Ce furent eux qui suggérèrent au mutant l’ultime supplice de Charlotte Corday.

Sur leur ordre, quatre solides sauvages pénétrèrent dans l’hacienda pour en ressortir quelques minutes plus tard porteurs d’un immense chaudron et de son trépied.

Pendant ce temps, Charlotte avait été de nouveau ligotée, bras et jambes rassemblés derrière le dos, elle pendait maintenant à un peu plus d’un mètre du sol, face contre terre, en se balançant doucement telle une araignée au bout de son fil.

Elle poussa un hurlement de terreur quand les femmes rassemblèrent sous son ventre des brindilles, des branchages, et enfin posèrent dessus deux ou trois grosses bûches. Elle poussa un soupir de soulagement lorsqu’elle vit les jivaros reposer sur le petit foyer le trépied, puis le tzin assujettir sur le socle en fer le grand chaudron en fonte. Son répit fut de courte durée lorsqu’elle réalisa que les jivaros formaient une chaîne pour prélever de l’eau dans le fleuve avec des grandes calebasses. Sans même attendre que le chaudron ait été rempli, le tzin avait posé une torche sur le bois sec qui s’enflamma aussitôt. D’âcres fumées piquèrent aussitôt la gorge et le nez de la jeune aristocrate, dont les muqueuses étaient accoutumées à des parfums plus délicats. Elle pleura en toussotant, sans que ses larmes interrompent pour autant la sinistre besogne des sauvages. Les volutes de fumée s’anéantirent tandis que la braise gagnait, et ce fut le moment que choisirent les seringueiros pour apporter d’autres branches en riant, avec leur mauvais accent espagnol. La voluptueuse poitrine gigotait sans discontinuer tandis que sa propriétaire se trémoussait en tous sens pour échapper aux vagues de chaleur qui montaient. Ce n’était rien pourtant, ainsi que le savaient les blancs qui avaient inventé l’affreuse torture dont les seins ébouillantés n’étaient qu’un prélude. Tous s’assirent pour savourer tranquillement le spectacle. En vérité, Charlotte accueillit d’abord avec reconnaissance les bienfaits des vapeurs tièdes qui réhydrataient sa gorge et son nez, et ses soubresauts s'apaisèrent un instant. Petit à petit, une étrange suffocation la gagna de nouveau tandis que ses lourdes mamelles commençaient de chauffer imperceptiblement. Elle posa les yeux sur ses pointes de sein en forçant sur son cou et discerna tout de suite une rougeur écarlate semblable à un coup de soleil. Le mal n’était pas bien grand pour l’instant, et elle se força à en sourire. Son sourire s’effaça lorsqu’elle vit les démons au teint basané, aux grandes moustaches effilées, se relever pour rapporter chacun un petit tronc d’arbre.

“ Oh, non ” hurla-t-elle ”Arrêtez, ça suffit comme ça, vous allez me brûler ! ! ! ”.

Le tzin répartit, goguenard “ Mais c’est exactement ce que nous voulons, jeune fille… ” et il ajouta à la cantonade “ sauf si ton chevalier servant nous donne ce que nous voulons ”. La peau de lézard du mutant se plissait bizarrement lorsqu’il souriait, mais personne ne trouvait cela drôle, tant la force physique du tzin avait sidéré tout le monde lorsqu’il avait posé seul et sans effort apparent l’énorme chaudron. 

Le feu se mit à ronfler avec une vigueur accrue, tandis que les seringueiros se saisissaient avec dextérité d’un tison pour allumer leurs cigares. Cette fois, la vapeur surchauffée monta beaucoup plus vite, nimbant le beau corps tourmenté d’un halo fantomatique.

Charlotte pleurait et sanglotait tout à la fois, cambrant ses muscles fessiers pour donner une impulsion qui lui permettrait de se balancer et de soustraire à la morsure des langues de fumée ses tétons qui se balançaient rythmiquement. Elle supplia jusqu’à perdre la raison et la voix que l’on arrête l’effroyable supplice, en vain bien sûr.

La peau était devenue très rouge, très vite, et les adorables mamelons pleins et bien dessinés s’étaient rétractés comme un boudin dans son jus de cuisson. Les cannibales salivaient par anticipation devant le festin qu’ils espéraient leur voir servi.

Charlotte poussait maintenant des hurlements démentiels qui vrillaient les oreilles du pistolero, car les larges aréoles roses qui mangeaient le devant de ses seins avaient pris une vilaine couleur grise. Les mamelles écarlates, gorgées de vapeur d’eau et diminuées d’autant de chair, ballottaient avec moins de souplesse qu’auparavant. Elles réagirent comme un ballon de rugby un jour de pluie à Twickenham sous la palpation des doigts gantés du tzin.

“ La viande est prête ” annonça-t-il en éclatant de rire.

 

 

FRANCE. VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914

 

La section était presque complètement rassemblée à l’intérieur du cimetière. Les hommes achevèrent de se rhabiller avec ce qu’ils pouvaient, et sans attendre les ordres, ils se dispersèrent le long des murs quadrangulaires. Les cinquante hommes étaient inégalement répartis le long des murs, pour faire face à la forêt. Un grand hurlement provenant de centaines de poitrines jaillit des fourrés, et à quatre cent mètres devant eux, les allemands chargèrent à la baïonnette depuis l’extrémité la plus rapprochée du bois de Varinfroy. Sitôt jaillis du bois, les fantassins s’alignaient pour offrir une cible plus dispersée qui eut fait le bonheur d’une mitrailleuse que la jeune section n’avait pas emmenée.

J’étais monté dans le clocher de l’église pour suivre le combat.

 

FRANCE. ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

Sur les talons du Tzin qui avait défoncé le bow-window à coups de bottes pour s’extraire du piège mortel, Roland contempla stupéfait les bonds de six mètres que venait de réaliser sous ses yeux le mutant pour traverser la cour.

C’est la première fois qu’il assistait lui-même aux exploits physiques d’un tzin, et il n’eut pas le temps de dire “ non ” ou de tirer lorsque la tante de Marie-Jeanne s’effondra lentement sous ses yeux, décapitée par le coup de sabre que la créature avait décoché en retombant d’une de ses gigantesques foulées.

Puis Von Hentzau disparut sous le pigeonnier-porche cylindrique, laissant une courte seconde de silence absolu reposer comme un étau dans la première cour de la ferme. Roland ne s’arrêta pas devant le cadavre, même si ses larmes avaient jailli un court instant. Lorsqu’il passa la tête au delà du porche, une fusillade nourrie l’accueillit, faisant éclater de larges copeaux de pierre de Varreddes qui le cinglèrent durement.

Mon père prit l’escalier qui montait à l’intérieur du pigeonnier-porche et s’effondra, le souffle coupé par sa course et les émotions intenses de ces dernières secondes. A l’extérieur, les salves se succédèrent à intervalles réguliers, les lucarnes d’envol en forme d’œil de bœuf constituaient les seules ouvertures massivement visibles, et les uhlans les prenaient stupidement pour cible. Ils cessèrent de gaspiller des cartouches sur un ordre guttural du tzin, et Roland entendit une cavalcade de bottes se précipiter sur les pavés de la cour.

Il saisit le premier barreau de l’échelle circulaire et la gravit très vite. Par de rapides pressions des mains sur les trous de boulins, il lui fit parcourir une petite révolution pour se trouver devant la première lucarne d’envol, juste sous le lanternon en grès qui faisait de la ferme le phare de ce petit plateau briard . Des pigeons affolés d’être dénichés rejoignirent ceux qui voletaient en tous sens, chassés par les ricochets des balles allemandes. Malgré les plumes et les roucoulements stridents, Roland entrevit une petite colonne qui courait précipitamment sous les avancées charpentées. Le chargeur plein du Mauser coucha les cinq premiers uhlans tandis que les suivants refluaient en jurant. Roland donna alors un grand coup de pied dans l’embrasure de la fenêtre pour repartir en sens inverse et se retrouver face à la seconde lucarne. Prévenus par la fusillade, les uhlans de la colonne qui remontait la cour sous le préau face aux avancées charpentées avaient redressé leurs fusils. Lorsque l’arme meurtrière pointa son canon court au-dessus du rebord de la lucarne, la colonne n’eut pas le temps de refluer, et les maigres coups de feu hâtivement tirés n’opposèrent qu’une faible résistance à la salve tirée en position automatique qui coucha la moitié de la file indienne, certains traversés par la même balle.

Les chleuhs calmés pour de longues heures, Roland redescendit tranquillement. Il s’assit sur un tonneau de cidre et chercha quelque chose à manger, le ventre creusé par l’énergie folle qu’il venait de dépenser. Quelques œufs crus de pigeon et du lait caillé de brebis lui composèrent un petit festin. Epuisé mais heureux d’avoir détourné l’attention du tzin et sauvé les otages, Roland voulut somnoler quelques secondes.

 

BRESIL.QUELQUE PART AVANT LES CHUTES DU RIO XINGU. LE 30 JUIN 1896 A MIDI.

 

Les cannibales redressèrent Charlotte et écartèrent le chaudron fumant après avoir dispersé les braises. La volumineuse poitrine de l’admirable héroïne avait imperceptiblement rétréci, mais le plus frappant était la flaccidité des chairs d’un brun rougeâtre. Après l’avoir solidement ligotée debout sur ses jambes, les chevilles étirées par des lianes fixées à des piquets et les bras douloureusement étirés en l’air, des femmes jivaros babillaient joyeusement en soulevant les seins gorgés de vapeur et en tirant la peau molle et cuite qui ne revenait pas en place. Charlotte était virtuellement incohérente hors de rares plaintes. Elle leva à grand peine des yeux morts lorsque le tzin fit face au corps pantelant. Il brandit sous ses yeux un bowie-knife et un court instant, Charlotte espéra que c’en était fini de son atroce châtiment :

“ Oh, oui, tuez-moi maintenant, je vous en supplie, merci ”. Le tzin ne répondit pas et se contenta de lever son couteau à la large lame parfaitement affûtée. Charlotte ferma les yeux avant de les rouvrir en poussant un horrible hurlement. Le fil aiguisé comme un rasoir avait profondément dessiné deux longue entailles tout le long de ses pauvres tétons recuits. Le tzin se recula un peu pour apprécier la rectitude des incisions circulaires. Satisfait de son œuvre, il se rapprocha et entreprit de labourer profondément les mamelles secouées de spasmes par un réseau d’entailles perpendiculaires aux premières coupures, qui convergeaient vers les aréoles soigneusement préservées.

En dépit des hurlement animaux de la jeune femme, les seins lourds mais défraîchis furent rapidement striés de sanglantes incisions.

Le tzin rangea son instrument de supplice dans sa gaine et saisit entre deux ongles aussi longs que durs le rebord à vif de l’épiderme qui apparaissait à la naissance des entailles circulaires. Quand sa prise fut solidement assujettie au prix d’un grognement de la jeune aristocrate, il la fixa dans les yeux un court instant pour être certain qu’elle réalise par anticipation le nouveau supplice réservé à ses opulentes mamelles. Il rencontra un regard de folie complété par un :

“ NON, pas çaaaaaaaaaaaaaaa ”.

Le tzin tira d’un coup sec d’abord, puis plus lentement lorsqu’il constata que la bande de peau cuite venait sans effort particulier. Malgré la cuisson, des macules rouges accompagnaient l’effroyable mutilation. Le tzin tira jusqu’à ce que le lambeau de chair rencontre le contour légèrement nacré de l’aréole. Il laissa alors retomber sur le mamelon le morceau de peau avant de concentrer ses efforts sur une nouvelle pelure. Les cannibales affichèrent à l’unisson une rangée de dents cruellement limées à angles vifs au spectacle de la chair rose à point. 

Les bandes de peau retombaient sur la poitrine ou le ventre au gré de la fantaisie du monstre, chutes accompagnées par des hurlements de douleur incoercible auxquels succédaient de longs gémissements qui arrachaient des sanglots au pistolero. Puis, la poitrine de la jeune femme devint deux fleurs monstrueuses, deux dahlias au charme rose et vénéneux, dont les pétales laissaient entrevoir le fragile pistil encore préservé.

Ce n’était pas assez pour le tzin.

Rassemblant dans sa main les lambeaux qui pendaient du sein droit, il les noua en une sorte de tresse, qu’il boucla avec une ligature grossière. Après avoir infligé le même traitement à l’autre sein, il inséra une liane en travers des deux boucles ainsi formées et en fixa solidement l’extrémité à un pieu fiché en terre devant sa victime.

Sur son ordre, l’un des seringueiros s’empara d’une torche à un feu voisin qui préparait le festin cannibale.

“ Heya, jeune fille, un peu froid ce matin ? “. Sous les yeux horrifiés de Charlotte, le seringueiro souleva son sombrero pour attiser la flamme de la torche, qu’il promena lentement sous les mamelles mutilées. Avec un rugissement de souffrance, Charlotte tenta de dérober ses pauvres seins à la brûlure infernale, tendant à l’extrême les tresses de peau qui tiraient sur les fragiles mamelons. La flamme brandie par le monstre d’iniquité la poursuivit sous les rires gras des hommes blancs et les murmures d’approbation des Jivaros, qui avaient faim et souhaitaient le début d’autres réjouissances.   

Les cris de Charlotte auraient attendri un inquisiteur, mais pas le tzin. Les bases des mamelles marbrées de tâches noires et sanglantes, la jeune aristocrate ne put s’empêcher de s’auto-mutiler. Sa tête retomba sur ses épaules.

 

Lorsqu’elle se réveilla, elle ne vit que l’herbe tondue ras par le bétail sous ses yeux, tandis qu’une sensation de chatouillement sur tout le corps leurra un instant l’extrême douleur qui envahissait sa poitrine sauvagement massacrée. Sa perception s’affina et elle distingua sous son corps ligoté parallèlement au sol les préparatifs d’un grand feu. Devant elle, deux pieux qui portaient en travers la perche à laquelle son corps était suspendu tremblaient sous un grouillement intensif. Lorsque sa vue s’améliora davantage, elle poussa un cri affreux en reconnaissant les longues colonnes de fourmis rouges qui avaient nourri ses cauchemars de petite fille.

Un bruit de pas à ses côtés lui fit douloureusement tourner la tête. Le tzin se pencha un peu :

“ Eh bien, tu n’es pas satisfaite par la garniture ? Les jivaros te font l’honneur de t’accompagner d’un bouquet de marabunta et tu protestes ? Tsss, tss, aucune éducation, ma chère… “ Le tzin se gobergea de son bon mot avec un rire sinistre. Charlotte sentit les premières morsures dévorer les chairs à vif, tandis que d’autres insectes entreprenaient de coloniser son intimité après s’être extirpé de sa riche fourrure pubienne. Elle sentit bientôt ses chairs les plus tendres à leur tour fouaillées par des morsures dévastatrices qui la faisaient se cambrer en convulsions démentielles. Elle avait l’impression que ses grandes lèvres étaient hachées menues pour faire place à l’infernale infestation. Ses seins croulaient sous une masse confuse de mandibules qui se disputaient les derniers morceaux d’autant plus savoureux qu’ils avaient été précuits. Puis elle sentit que les derniers remparts qui protégeaient sa matrice s’effondraient. Les parois vaginales à vif, elle se tendit dans un spasme brusque qui fit craquer sa colonne vertébrale. Elle souffrait tant qu’elle ne réagit pas lorsque le foyer fut allumé sous ses yeux juste avant que les fourmis n’attaquent la gelée de ses globes oculaires après en avoir déchiré les cornées.

 

FRANCE. ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

Les balles s’aplatirent sur le bronze de la cloche avec un bruit mat. Je passais prudemment la tête sous les abat-sons le temps que l’orage se calme. Rapidement, les tireurs d’élite camouflés sous les fougères changèrent de cible. Ils avaient mieux à faire que viser un poste d’observation, car une compagnie de la troisième armée était apparue au bout de la plaine. Pour éviter d’être encerclé, le bataillon allemand commença d’affluer vers le grand cimetière pour le dépasser et se replier sur Varreddes comme point d’appui. Le bataillon tenta d’abord de l’emporter sur la petite troupe. Les quatre cent hommes qui chargeaient à la baïonnette formaient une cible idéale qui partait de très loin. Les cinquante français tiraient sans relâche, soigneusement abrités derrière les murs de pierre sèche, fauchant par dizaines les vagues de casques à pointe. Certains s’étaient juchés au sommet de caveaux familiaux, abrités derrière de grandes croix ouvragées. Ils concentraient sur eux les salves ennemies, et peu survécurent, mais ils permirent aux autres d’ajuster confortablement leurs tirs. Ces jeunes artistes mouraient dans une geste héroïque, les chemises blanches en lin maculées d’un sang vif s’effondraient lentement sur les chapiteaux sculptés. Puis vint un instant d’équilibre où les allemands pouvaient prendre d’assaut le cimetière avec les forces qui leur restaient ou le contourner. À cinquante mètres, Jean de Saint Marc, à court de munitions pour son fusil Lebel, dégaina son revolver et tira au jugé, tant la portée était longue. Par miracle, il toucha le soldat le plus pugnace qui rameutait l’avant-garde. Brutalement, un vent de panique s’empara des premiers rangs, dont la course s’infléchit pour s’écarter du cimetière. Une forme de superstition s’empara de la troupe décimée, et les boches fuirent le cimetière comme s’ils avaient vu leur propre tombe. 

 

FRANCE.VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914. 

 

L’uniforme rutilant défraichi par sa fuite éperdue, Rupert Von Hentzau éructait dans le téléphone de campagne.

“ Ja, mein General, Ja, aber…. ”.

Le général Klaus Von Heisel ne lui avait laissé aucune échappatoire, le régiment devait se replier tout de suite.

 

Assis sur le siège du passager de l’automitrailleuse souillée de poussière, le tzin reposa le combiné en ebonite. Il réfléchit un peu et prit sa décision très vite. Il donna les ordres pour que le mouvement de ses troupes s’opère, en conservant auprès de lui une section d’une cinquantaine d’uhlans. D’ici trois heures, il devrait avoir rattrapé ses hommes, sinon, il était bon pour la cour martiale. Un tzin en prison ? Cette pensée le fit sourire sinistrement un court instant, tandis qu’il marchait le long de la ferme aux hauts murs délités par le temps, en fumant un cigare pour réfléchir.

Il cherchait comment prendre par surprise le pistolero dans son nid lorsqu’il leva les yeux sur les otages, assis dans un carré d’herbes folles entre deux gros contreforts qui soutenaient les larges façades de la grange ouest. Il reconnut en Marie-Jeanne la jeune servante qui avait aidé au repas la veille. 

Réajustant son monocle, le mutant demanda des explications au sergent Dieter Klemberman. A la fin de son récit qu’il n’écoutait plus, le tzin avait la bouche fendue d’un sinistre sourire de prédateur.

Sur ses ordres, deux uhlans remirent sur pieds ma bien-aimée, forçant les autres otages à se rasseoir à coups de crosses. Les capotes vert de gris encadrèrent Marie-Jeanne devant le grand portail d’entrée de la ferme, dont les battants avaient été refermés tant le tir de Roland était encore précis à cent mètres.

De l’autre côté de la route, une petite halle abritait des outils de travail dans une soupente, au-dessus d’un travail à ferrer les chevaux. Tandis que des soldats inspectaient le réduit et jetaient par terre des outils de fenaison, des fourches à foin ou à betteraves et des houes à vignes, le tzin contemplait les instruments du charron. Une idée démoniaque germa soudainement.

“ Attachez la fille sur l’engin, là, allez, vite….oui, comme un cheval, c’est ça ”.

Marie-Jeanne se débattit vigoureusement, mais sans crainte, simplement parce qu’elle ne supportait pas que le gros uhlan rougeaud aux yeux porcins porte la main sur elle. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi, liée étroitement en travers des gros rondins en chêne, le buste penché en avant au-dessus d’une poutre, elle avait la cheville maintenue sur un gros bloc de grès en forme de bitte. Elle ne réalisa l’horreur de son destin qu’après avoir senti plaqué contre son talon le contact froid de l’acier d’un fer à cheval. Son corps hurla sa peur horrible bien avant qu’elle ait consciemment appréhendé la douleur atroce qui lui monta au cœur après le premier coup de marteau.

Le tzin se délecta un court instant du hurlement démentiel qui avait perforé les tympans de toute la petite communauté assise dans l’herbe sous le feu des vert-de-gris, pétrifiée par la cruauté des envahisseurs.

Roland se redressa en sursaut, le cœur battant à se rompre dans sa poitrine fatiguée. Il était certain d’avoir reconnu le timbre de la voix.

Rupert Von Hentzau défit son casque rutilant. Son crâne rasé luisant de sueur semblait refléter l’éclat du soleil au zénith. Il fit un signe et la lourde masse de charron s’éleva impitoyablement.

Le second clou s’enfonça dans le bord du talon droit. Dieu merci, le sergent Klemberman ne cherchait pas à transpercer les os, il visait de biais pour que les pointes acérées des clous glissent facilement dans les chairs juvéniles.

Les sanglots de Marie Jeanne étaient indescriptibles. Les fers à cheval atrocement cloués sur ses talons et épousant le tour de la tendre plante de ses pieds semblèrent bientôt peser une tonne.

Elle saignait abondamment, et lorsque les allemands la libérèrent, elle s’effondra sans pouvoir se relever.

Roland volait d’une lucarne à l’autre pour tenter d’apercevoir quelque chose. Il ne vit que quelques casques à pointe qui dépassaient des tuiles faîtières de chaque mur de la ferme.

Fou de rage à la pensée de l’ignominie qui était en train de se commettre au delà de ses yeux, les sens aiguisés par l’adrénaline, le pistolero fixa en un tour de main la petite lunette de visée qui accompagnait l’arme dans son étui de bois. Puis, retrouvant la précision qui le faisait haïr de tous les forains qui tenaient un stand de tir, il tira posément sur tous les casques alignés comme au ball-trap. La puissante munition militaire trouva les trois premiers fronts des rangées alignées sur chaque pente de toit, avant de provoquer des fuites éperdues qui se traduisirent par des chutes verticales et des pans de toiture crevés.

“ Faudra me les payer, mes tuiles, bande d’enfoirés ”, murmura le pistolero pour s’obliger à ne pas penser à Marie-Jeanne. Las, des cris trop facilement identifiables précédèrent l’ouverture des grandes portes cochères peintes en bleu briard.

 

FRANCE. ETREPILLY. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

La voie n’était pas libre. Entre mon père et nous, des dizaines de colonnes de fantassins boches remontaient pour fuir d’ouest en est. Ce fut Jean de Saint Marc qui trouva la solution en réquisitionnant un aérostier et son ballon. Sous couvert d’aller observer le repli des allemands, il nous fit monter dans la grande montgolfière avec quatre de ses hommes les plus décidés. Les flammes du ballon réchauffèrent l’hélium quelques instant, du lest fut jeté pour accélérer la montée verticale hors des balles ennemies, et nous fûmes rapidement à cinq cent mètres au-dessus du sol. C’était notre baptême de l’air à tous, et les six jeunes gens fixaient avec émerveillement la campagne encore si proche et déjà déformée, les bois qui découpaient les champs en propriétés indivises, l’Ourcq qui évoquait une artère palpitant dans le paysage de bocages, le bétail qui paissait paisiblement parmi les volutes de fumée des engagements sporadiques entre les piétailles ennemies.

Etrepilly était encore visible derrière nous que déjà Varreddes s’annonçait. Nous survolâmes la ferme des Plancys et son lot d’horreurs, dans laquelle Victor s’affairait déjà à effacer les traces du drame. Au-delà de la commune désertée par l’armée allemande se trouvait la ferme de Beauval. Des bandeaux en ardoises sur lesquels glissaient les petits prédateurs ceignaient le tour des lucarnes du pigeonnier. Elles réfractaient les rayons du soleil comme un sémaphore militaire qui aurait envoyé un message de détresse. Nous vîmes en même temps les panaches de fumée qui témoignaient du combat désespéré que mon père était en train de mener. Il fallait se poser à Varreddes, Jean parvint à m’en convaincre. 

 

FRANCE.VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

Du gottverdammtes achtloch !!!“ Sacré trou du cul de français, pensa le tzin, tu vas faire quoi maintenant ?

 

Sur son ordre, les uhlans repoussèrent avec précaution les immenses battants du portail.

 

Dans l’encadrement pendait Jeanne. Par les seins. Le corps magnifique baigné de sueur sous le soleil se détachait dans l’ombre sous la porte cochère, comme une lumière christique qui aurait nimbé un saint. Les fils de fer barbelé qui sanglaient sa forte poitrine étaient fixés sur l’élevatoir des boisseaux de blé. Elle ne bougeait pas, attentive à éviter tout mouvement ou gémissement qui aurait déchiré davantage ses seins magnifiques et tragiquement distendus, dans lesquels mordaient de plusieurs tours les barbes acérées. Les habitants de Varreddes s’étaient astreint à un silence absolu par respect de sa souffance, évitant tout sanglot ou supplication superflus. Deux femmes avaient caché le visage d’Adolphe sous leur tablier en priant de leurs lèvres closes et tremblantes.

Sous Marie-Jeanne dégoulinaient continuellement des gouttes de sang depuis ses pauvres pieds mutilés, mais elle oubliait cette douleur pourtant insoutenable tant les élancements dans la chair de ses seins lui semblaient transpercer son cœur. Réduits à l’état de ballons sanguinolents, ils étaient devenus violacés, d’une vilaine couleur lie de vin marbrée de tâches d’un sang carmin et par d’autres qui s’assombrissaient de plus en plus. Les pointes de sein semblaient jaillir pour monter au ciel, affreusement durcies par la pression abominable. Ses jambes pendaient librement, et son corps se balançait doucement sous le petit courant d’air qui traversait la cour de la ferme.

Un instant d’équilibre précaire s’établit entre tous les spectateurs.

Roland avait posé sur le grand baril de cidre les cinq chargeurs qui lui restaient. Il les fourra dans les poches de ses guêtres et remit la lunette dans son holster. Il reposa l’étui en bois, son manteau et sa casquette, sur un tas de tomettes qui attendaient d’être posées sur le sol en terre battue depuis tant d’années. Il sourit en repensant à cette corvée à laquelle il allait sans doute échapper définitivement.

Un claquement sec suivi d’un hurlement inhumain le rattrapa dans sa rêverie fugace.

Il ouvrit brutalement la porte.

De l’autre côté de la cour avait commencé la bastonnade.

Marie-Jeanne se débattait sauvagement sous la cinglée des sarcloirs dont les manches visaient sa croupe rebondie. Chaque sursaut était un coup de poignard supplémentaire dans ses mamelles horriblement distendues. Elle tentait de monter ses fesses pour les protéger en bougeant le moins possible, mais cette cible évidente était trop facile à atteindre pour le sergent et les deux uhlans qui frappaient à tour de rôle la toupie humaine dont les fesses dansaient la gigue sous leur nez. Il y avait une atmosphère de bal pour les trois soudards, tant les frémissements désespérés de la croupe zébrée de marques profondes restaient grâcieux comme ceux d’une ballerine.

 

NON, CELA NE SERA PAS. Le terrible hurlement de Roland monta tout en haut du pigonnier, encore plus impressionnant pour les pigeons que les détonations qui les réveillaient depuis l’aube. Le vol de tous ceux qui ne nichaient pas s’enfuit par les lucarnes.

Il poussa des deux pieds le grand baril de cidre qui lui arrivait à mi-corps. Il choisit le côté de sa sortie et projeta le baril sous l’avancée charpentée. Plusieurs coups de feu mirent en perce le tonneau, répandant le cidre sur les pavés. Dans l’encadrement de la porte, Roland localisa les tireurs par le résidu des fumées. Il fit brusquement sa sortie, évitant une course rectiligne qui en aurait fait une cible idéale. Deux mètres avant le tonneau, il tomba à genoux et visa à travers la toiture les emplacements qu’il avait mémorisés. Quatre, cinq, six, balles plus tard, plusieurs chutes lui confirmèrent la précision de son tir. Au-dessus de sa tête, des pas de fuite précipitée lui indiquèrent le repli d’une petite escouade. En position automatique, le Mauser 96 cracha une longue salve qui découpa pratiquement la toiture sur toute sa largeur. Quatre corps invisibles tombèrent, deux soldats finissant leur chute sur les pavés de la cour. Il n’avait pas la possibilité de se montrer chevaleresque et il les acheva d’une balle chacun.

Des cinquante uhlans qu’il avait conservés, le tzin pouvait encore compter sur la moitié.

 

Dieter Klemberman et ses hommes s’étaient écarté de Marie-Jeanne, stupéfaits par la sortie du pistolero.

Dans l’angle mort de la cour, Roland ne pouvait plus distinguer ce qui se passait à l’extérieur de la porte cochère.

 

Rupert Von Hentzau rameuta ses troupes. Il les renvoya prendre position sur le toit de la ferme tandis qu’il s’avançait sous la porte cochère, son propre pistolet à la main. Il était un excellent tireur lui aussi, et Roland fut obligé de s’abriter complètement derrière le tonneau qui le dissimulait. Allégé de son contenu, il roulait facilement sous la poussée de l’épaule du pistolero. Sa progression fut assez vite ralentie quand les uhlans le mirent en joue. Son tir était partiellement aveugle, tant les salves précises du mutant l’obligeaient à garder la tête baissée. Deux chargeurs de quinze cartouches pour vingt adversaires valides fut le prochain rapport de force.

Ce fut le moment que choisit le tzin pour relancer le supplice de Marie-Jeanne et forcer le pistolero à se découvrir.

Sur un ordre aux consonnes martelées et aux labiales sifflantes, le sergent Klemberman passa à l’arrière de l’auto-mitrailleuse pour en retirer un jerrycan d’essence. Les habitants de Varreddes s’agenouillèrent. Ils n’étaient plus gardés, mais personne ne pensa à fuir.

Marie-Jeanne poussa un cri de terreur irrépressible en voyant les préparatifs de l’infernal bûcher. 

 

FRANCE. VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

Je cherchais en vain des chevaux attellés ou non pour nous rendre à la ferme et secourir mon père. Mais tous les habitants avaient soigneusement refermé leurs portes et clos leurs volets, chacun en sa chacunière, laissant au temps le soin d’évacuer les horreurs d’une si courte mais combien tragique occupation. Nous partîmes à pied en direction de la ferme, attentifs à demeurer cachés par l’ombre de la forêt de chênes en lisière de la route.

Un couple d’otages avait choisi de s’enfuir pour retrouver leurs enfants dès que la poignée d’uhlans qui restait au tzin avait eu le dos tourné. Nous nous rencontrâmes à mi-chemin. Jean me retint par la manche et suggéra un mouvement tournant pour prendre les chleuhs à revers.

 

FRANCE.VARREDDES. MATIN DU HUIT SEPTEMBRE 1914.

 

Au même instant, Roland économisait ses cartouches en ne tirant qu’à coup sûr, mais les casques à pointe tiraient sans viser en laissant simplement passer leurs fusils au-delà des tuiles faîtières pour n’offrir aucune cible. Ces salves aveugles n’étaient pas très dangereuses pour le pistolero, mais elles le clouaient sur place car l’essentiel de la troupe lui faisait face, allongée le long du toit crevé par les impacts des balles de mon père.

Les tirs du Tzin s’arrêtèrent tandis qu’il disparaissait derrière le grand portail. Passant à côté de Marie-Jeanne, il tira sauvagementt sur ses épaules pour augmenter le déchirement des généreuses mamelles.

Une sentinelle avait averti le mutant de l’arrivée d’un dirigeable.

Dès cette annonce, Von Hentzau envoya tous les hommes au sol prendre d’assaut le baril de cidre qui le narguait dans la cour. Deux uhlans plongèrent sous la porte cochère pour couvrir avec leurs fusils la charge de leurs camarades, baïonnette au canon. Roland se découvrit lui même dans un rouler-bouler à droite du tonneau, dans la position qu’il affectionnait le plus. Cible mouvante pour les deux tireurs, il coucha lui-même sur le flanc sept soldats en cinq secondes avant qu’ils n’aient franchi la moitié de la cour. Les trois soldats survivants se replièrent en rampant parmi les cadavres.

Rupert Von Hentzau contempla le désastre d’un regard glacial. L’infâme sergent Klemberman s’empara hâtivement du jerrycan d’essence qu’il renversa sur les fagots qui entouraient les fines chevilles de la jeune paysanne. Il n’était plus temps de perdre un instant pour le tzin et tout alla très vite. Le mutant regarda un court instant le corps parfait qui tressautait sous la morsure du fer, puis il jeta son cigare au milieu des branchages.

Un “wouf“ aspiré par la porte cochère traversa la cour. Roland comprit instantanément ce qui se passait, et il poussa devant lui avec l’énergie du désespoir le tonneau si lourd.

Les cris de Marie-Jeanne atteignirent un registre suraigu. Les flammes qui léchaient les jambes musclées embrasèrent le nid tiède et moussu qui protégeait sa fente tandis que les fagots se transformaient en braises incandescentes qui dévoraient la plante de ses pieds horriblement mutilés. Ses soubresauts démentiels accentuaient la hideuse torsion de ses seins qui éclataient par endroits sous la pression de l’infernal garrot ou par celle des coupures infligées par les barbes effilées. Réduite à l’état d’un animal saisi de démence, Marie-Jeanne se consumait littéralement sous les yeux des habitants saisis d’horreur.

J’avais entendu dans la plaine ces hurlements de bête à l’agonie. Maintenant, le sergent Klemberman promenait la lame d’une faux chauffée à blanc sur le corps superbe de la française, infligeant de profondes coupures sur les flancs, ciselant de la pointe recourbée et affûtée comme un rasoir les lèvres vaginales boursouflées et épilées par les flammes Mes cinq compagnons ne perdirent pas une seconde pour me raisonner. Nous chargeâmes ensemble la ferme sans plus de précaution, épaulant et tirant au jugé sur les silhouettes vert de gris qui rampaient sur mon toit. Les uns après les autres, les boches se retournèrent en équilibre instable pour riposter. Notre fusillade plus précise les coucha sur le flanc au bout de quelques minutes.

Roland n’était qu’au milieu de la cour lorsque les soldats perchés sur le toit cessèrent leur fusillade pour faire front à notre arrivée. Mais le pistolero ne comprit pas qu’il n’était plus seul.

Dans l’encoignure de la porte cochère, le tzin attendait, les bottes bien calées par la porte, tapi derrière la borne fleurdelysée que nous avions enterrée quatre ans avant. Roland se releva, haletant, pour se précipiter d’une course gauche et ankylosée vers le tzin qui le séparait de ma bien-aimée, et le contraindre à sortir en feignant d’être à court de munitions. Il tira sans résultat deux de ses trois dernières cartouches, les balles se croisèrent dans un miaulement meurtrier, mais ce fut lui qui fut touché le premier par la rafale du tzin. Il s’effondra de tout son long en gémissant. Il se savait mortellement touché au foie, mais il parvint à se redresser sur un coude pour tirer sa dernière cartouche. Le tzin se rejeta en arrière, la gorge traversée par la balle précise.

Sans pouvoir parler, étouffant dans son propre sang contenu par un mouchoir, Rupert Von Hentzau s’approcha du cadavre du pistolero. D’un coup de pied méprisant, il retourna le corps de mon père et récupéra le Mauser 96, l’une des cinq reliques qui pouvaient changer la destinée des humains. 

Le mutant repoussa rageusement le bras du sergent avant de s’approcher de la pauvre dépouille qui se convulsait encore dans les feux de l’enfer. Il dégaina lentement son sabre avant de faucher d’un geste précis les plantureux appas offerts au bout des fils de fer barbelés.

Quand nous contournâmes la ferme quelques instants après, ce fut pour voir disparaître dans le lointain l’auto-mitrailleuse qui emportait le monstre qui m’avait ravi les deux êtres que je chérissais le plus au monde, mais aussi le Mauser 96 que je devrais passer ma vie à retrouver.

 

Ceci, je vous le raconterais dans d‘autres récits, où vous retrouverez les dignes héritiers de Rupert Von Hentzau, ses enfants Kurt et Marlène, pendant la seconde guerre mondiale, avec Jean Moulin, Klaus Barbie, et le retour de Charlotte Corday, alias la Chatte, l’espionne N°1, puis pendant la révolte des Mau-Mau et les étranges chasses du comte Drakkenoff, et enfin pendant la guerre d’Algérie avec le fils de Jean, Helie de Saint Marc, et cet autre tzin d’Aussaresses.

 

 A SUIVRE : LA CHATTE, L'ESPIONNE N°1

 

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Nuit de Chine

Inspiré de celui de la BD de Farrell, le titre ? Non, d'une chanson d'avant-guerre (Nuit de chiiiiiiine, nuit d'aaaamouuuur). Et bien sûr du film "les 55 jours de Pékin"....et aussi de l'histoire vraie d'une mission française assaillie par les boxers. Voici tous les détails auxquels les lecteurs de "l'illustration" n'eurent pas droit !!!

 

 

 Nuit de Chine

 

Chapitre 1 : Le long du Yang Tse Kiang

 

Le fleuve déroulait paresseusement ses anneaux dans la torpeur tranquille de l’après-midi. Ses eaux tourbes semblaient digérer le moindre petit bruissement des feuilles racornies par la sécheresse, comme s’il attendait la prochaine mousson pour se réveiller.

Un éclat de rire mutin, frais comme la rosée de l’aube, traversa les joncs bercés par le courant languide.

Mademoiselle Sentis passa une tête prudente au-dessus de la lisière de leurs barbes. Elle avait très chaud sous son strict corset, qui mettait en valeur plus qu’il ne dissimulait son abondante poitrine de belle plante de Provence.

Elle se reposa sur un coude, parut réfléchir un instant et entreprit de se déshabiller d’un air décidé. Elle pouffa en lançant sa petite culotte au visage de Keiko, qui la regardait d’un air stupéfait. Elle se revit deux mois plus tôt dire “ Oui, ma Révérente Mère, promis !juré ! je ferais très attention à bien garder mes distances avec les indigènes. Oui, ils ne peuvent pas tout comprendre. Oui, je sais, je ferais bien attention à moi aussi, c’est promis ”, avant de déposer, en équilibre sur le marche-pied du train, un rapide baiser sur le front de la Mère supérieure Aldeberte, qui l’avait pratiquement éduquée dans leur petite communauté de Jouarre.

Elle eut un sourire, fragile d’abord à l’évocation de sa jeunesse, puis chaleureux en se tournant vers Keiko, la jeune novice qu’elle était en charge d’évangéliser. Son amitié pour la jeune chinoise orpheline au front d’opale, s’était insidieusement transformée en quelque chose de plus sensuel, dont elle avait déjà fait deux ans plutôt l’expérience –platonique - avec sa meilleure amie, surveillées qu’elles étaient dans le clos oppressant imposé par la discipline des sœurs.

Aujourd’hui, elle se sentait comme affranchie de tous ces tabous, un trouble vertigineux fait de sensation de puissance et de liberté la saisissait.

Le regard interloqué de Keiko posé sur le haut de ses cuisses la gêna un court instant. Elle compara sans indulgence le large buisson sombre et épais, qui ne s’effilochait qu’avant son nombril, avec le renflement à peine pubère de sa nouvelle amie.

Elle croisa les jambes et continua sa lecture à haute voix : dans l’ ”enfer ” de la bibliothèque des Frères Oratoriens à Juilly, en Seine et Marne, elle avait un jour dérobé le “ Manuel de civilités ” de Pierre Louÿs, avant son départ pour cette si lointaine Mission en Chine.

Elle reprit le vers en chantonnant :

“ Je n’aime pas qu‘Alice en rut lève son linge,

Montre son clitoris dardé, rouge et durci, ”

Sans qu’elle s’en soit vraiment rendu compte, sa main s’était posée sur la cuisse de Keiko.

La tunique de lin beige baillait depuis longtemps, et il sembla à mademoiselle Sentis que les longues pointes des seins menus, mais très bien formés, saillaient davantage sous la blouse.

Keiko posa tendrement son front sur le haut de la cuisse de Martine Sentis, en chassant un papillon qui se gorgeait des perles de transpiration de son amie.

Mademoiselle Sentis caressa doucement la longue natte qui s’était lovée au creux de ses cuisses. Elle résista à l’envie de la resserrer entre ses jambes comme s’il s’était agi d’autre chose, cette chose dont les servantes de la Mission parlaient en pouffant, et dont elle avait même vu des dessins qui la faisaient rougir et trembler en même temps. 

Elle continua sa mélopée :

“ Long comme un vit de chien, droit comme un vit de singe,

Et soupire –Ah ma gousse ! Un coup de langue ici ! ”

Elle sentit la main de Keiko s’abandonner lentement le long de sa cuisse, et une contraction brutale la traversa. Keiko se redressa, vaguement effrayée et honteuse, mais Martine la rassura dans un souffle ténu en posant un doigt sur sa propre bouche. Elle prit sa nuque dans la paume de sa main et rapprocha doucement leurs visages. Elles se regardèrent longuement, pour être certaines de graver cet instant d’interdit et de bonheur parfait, loin du monde. Leurs lèvres vierges se cherchèrent maladroitement quelques instants et parcoururent bien vite leurs corps brûlants, parcourus de brèves, mais intenses convulsions. Leurs mains s’enfoncèrent dans leurs jeunes seins aux pointes durcies par la caresse de leurs cheveux.

Elles trouvèrent en même temps leurs boutons de chair érigés, mais Keiko dut s’aider de ses doigts pour maintenir dégagé l’accès à la fleur au goût très musqué qui s’offrait au bout de sa langue. Mademoiselle Sentis pouvait, quant à elle, arpenter librement les grandes lèvres fraîches comme un fruit, si délicates qu’elle aurait voulu les mordre, et à peine ornées de rares poils lisses et longs, contre lesquels sa propre langue glissait sans difficulté.

Elles parcoururent leurs intimités de leur doigts, leurs nez, leurs langues, avec la frénésie de jeunes corps affamés avant de jouir ensemble, leurs muscles pareillement tétanisés comme un écho de leur propre plaisir. Elles se reposèrent, épuisées, allongées côte à côte, mains tremblantes, mains qui se cherchent. La brise naissante sous les feuillages du grand palétuvier ne rafraîchissait pas leurs peaux en éruption. Au bout de quelques instants, elles se redressèrent en même temps et s’embrassèrent en se caressant les cheveux. Elles retombèrent en arrière, bien décidées à prendre leur temps pour s’imprégner de leurs parfums de femmes, pour darder leurs langues dans leurs fentes étroites, et - suprême audace- enfoncer leurs doigts dans tous leurs orifices en même temps.

 

Devant la légation d’Allemagne, le ministre plénipotentiaire Von Ketteler attendait d’un air excédé le pousse-pousse qui devait l’emmener au palais impérial de la princesse T’seu-hi. Il épongea son visage rubicond avec un fin mouchoir en baptiste et leva une canne impatiente pour héler son coolie. Il exigea qu’il se colle pratiquement à ce qui tenait lieu de trottoir avant d’enjamber le marche -pied et d’aboyer son ordre de marche, comme l’ancien militaire prussien qu’il était.

Le coolie se fraya difficilement un chemin dans la foule très dense, qui ne mettait aucune bonne volonté à s’effacer dans ce quartier très commerçant où les échoppes s’avançaient jusqu’au milieu de la chaussée. Deux chinois au torse nu, avec une très longue natte dans le dos qui dénonçait leur appartenance à la société “ Justice et Concorde ” ou secte du Poing Fermé, s’étaient insensiblement rapproché du pousse-pousse, qu’ils suivaient de très près maintenant. Von Ketteler ne les avait pas vus tout de suite, terrassé par l’excellent faisan que lui avait préparé son cuisinier, les cris de la foule colorée en mouvement et la pestilence des égouts à ciel ouvert. Il ne se réveilla brutalement qu’en entendant les vociférations de la foule haranguée par les Boxers. Il entendit un choc sourd lorsque le coolie laissa retomber les bras du pousse-pousse en s’écartant. Ils étaient plus d’une cinquantaine devant lui, maintenant. Il comprit instantanément qu’il était perdu et se recroquevilla au fond de son siège en se cachant derrière son haut de forme, dans une tentative dérisoire pour ne pas voir le sabre qui cherchait son ventre mou. 

 

La Mère supérieure Marie Arou contempla avec un attendrissement presque maternel la nuque rasée de frais du jeune séminariste. Le Frère Rémi Isore releva les yeux de ses écritures et dit “ Non, ma Mère, ne dites rien. Ne me dites pas encore que je travaille trop ”.

 “ Mais non mon fils, je ne vais pas vous gronder. Mais quand même, regardez notre Martine, comme elle est heureuse, comme elle a trouvé sa voie parmi nous en édifiant ces créatures de Dieu. Parfois, on dirait que le monde vous fait un peu peur ? ”

Le jeune homme aux traits fins mais d’une beauté virile très éloignée de celle de la plupart de ses condisciples, malingres ou contrefaits, rougit discrètement. Il était très sensible sans se l’avouer aux appas de la femme mûre et si désirable qu’était la Révérente Mère Marie. Quand elle se mêlait de le sermonner en gonflant son orgueilleuse poitrine maternelle, il devait se détourner comme un gamin pris en faute, non pas à cause de ce qu’elle lui disait, mais parce que des pensées impies risquaient d’élancer douloureusement son membre.

Pour donner un peu le change, après avoir tiraillé son petit bouc blond et très fin, qui évoquait irrésistiblement un Christ peint par le Caravage, il se dirigea vers le télégraphe qui reliait la petite Mission de Tchou-Kia-Ho au reste du monde.

 

Chapitre 2 – Une nuit d’angoisse

 

Main dans la main, Martine et Keiko marchaient en sautillant sous les frondaisons au rythme d’une comptine enfantine qu‘elles fredonnaient de leur voix claire aux timbres contrastés. Dans ce lumineux crépuscule ressortaient les fleurs multicolores dont elles avaient parsemé leurs chevelures pour accompagner le désordre de leurs tenues et dissimuler les effluves de leurs jeunes corps repus.

Au sortir d’une clairière ombragée, au moment de prendre à gauche en direction de leur village, elles virent au-dessus d’une colline opposée monter une épaisse colonne de fumée, en direction de la petite Mission sœur de Ou-Y.

Légèrement interloquées, elles échangèrent un regard inquiet un bref instant, avant d’accélérer le pas.

Quelques instants plus tard, elles rejoignirent la route qui reliait les deux villages et contemplèrent avec stupeur une longue colonne de réfugiés qui tiraient ou poussaient bétail et chariots. Les femmes en larmes avaient leurs vêtements déchirés pour la plupart, surtout celles qui étaient jeunes, les hommes avaient le visage grave et les mâchoires serrées. Même les enfants, à la mine épuisée et égarée, ne jouaient pas. La cohorte cheminait silencieusement dans les volutes de poussière, que le soleil ne perçait plus tout à fait.

Keiko saisit le bras d’un des fantômes, une vieille femme qui semblait avoir conservé quelques ressources. Elle entreprit un long récit que Keiko traduisit partiellement pour Martine. 

“ Après un bombardement en règle, les Boxers avaient investi la mission. Après avoir tué dans les rues, les assaillants étaient entré dans l'église pleine de chrétiens. Au bruit de la fusillade, les femmes furent prises de panique : le Père Mangin avait crié "Restez en place, encore un peu de temps et nous serons tous au Ciel !" Les Pères Mangin et Denn étaient restés assis à l'autel, face à leurs chrétiens pour les exhorter à bien mourir. Les Boxers tiraient dans le tas. Une seconde panique allait se produire lorsque le Père Denn, de sa voix puissante, entonna le "Confiteor " en chinois. Et tous répondirent admirablement. Quand les voix s'éteignirent, le Père Mangin renouvela l'absolution générale, sous la fusillade. Une femme, l'épouse de l'administrateur Chou, séparée du Père Mangin par le banc de communion, s'était levée pour lui faire un rempart de son corps. Peu avant dix heures, une balle abattit cette courageuse femme sur le banc de communion. Le Père Mangin ne tarda pas à être frappé. Le Père Denn fut blessé à son tour. Mais les deux Pères devaient périr par le feu. Vers onze heures, les nattes de roseaux qui formaient le plafond s'enflammèrent. Bientôt l'église s'emplit d'une épaisse fumée qui suffoquait les survivants. Les hommes sautèrent dehors par une fenêtre de la sacristie. L'ennemi les attendait, et ils périrent par le sabre. Il y eut à ce moment des apostasies : il suffisait de crier "Pei chiao ! Je renonce à la religion !" et on les graciait. Mais ensuite, toutes les femmes jeunes furent violées devant leurs enfants et leurs maris, celles qui se refusaient étaient coupées en morceaux à coups de sabre. ”.

La troupe de réfugiés fit son entrée dans la petite Mission. Martine et Keiko confirmèrent à la Mère Marie le message que le Frère Isore venait de capter sur son télégraphe. Après avoir veillé à ce que la colonne de réfugiés puisse être convenablement accueillie à l’abri dans l’enceinte de la Mission, elle appela tous les fidèles à une messe en mémoire des morts, sauf les femmes dont l’état de choc nécessitait qu’elles restent au repos dans l’infirmerie.

A l’issue de l’office, elle invita tous les messalisants, avec les mots d’encouragement les plus éprouvants qu’elle ait jamais prononcés, à rejoindre leur foyer en prévision des terribles événements qu’ils devaient s’apprêter à vivre le lendemain.

Elle inspecta une dernière fois les solides battants en chêne du dernier bastion de la chrétienté dans la région, et enjoignit à sa petite escorte de prier avec elle, avant de regagner le bureau administratif de la Mission accompagnée du Frère Isore.

Martine et Keiko se dirigèrent vers le dortoir des sœurs, de l’autre côté de la cour du fortin. Lorsqu’elles passèrent au-delà de la lueur des grands brûlots destinés à éclairer la cour toute la nuit, juste après la meule à fruits, Martine saisit tout à coup Keiko par le poignet et la tira à l’écart. Par gestes, elle lui indiqua le clocher de l’église, en continuant de la tirer. Malgré la tension dramatique qui s’était installée depuis peu, Keiko pouffa et acquiesça de la tête. Elles firent le tour de l’église, assez majestueuse pour recevoir cinq cent fidèles, car les pères fondateurs avaient vu grand. Martine avait la clé de la sacristie pour installer de bonne heure tous les préparatifs de la messe quotidienne.

Elle ne tâtonna pas, dans le noir absolu, pour trouver la porte qui menait au beffroi du clocher, sauf par jeu, pour trouver la fente de Keiko, qui avait terriblement peur dans le noir sépulcral, et pour lui faire gravir l’escalier d’une douce pression sur ses lèvres humides.

Elles s’installèrent juste sous les abat-sons, et s’allongèrent assez prêt pour être baignées par la pleine lune. Leurs corps rapidement dénudés luisaient sous la clarté presque éblouissante. Elles n’étaient pas repues de leurs corps et elles se regardèrent un long moment avant de s’enlacer.

Dans le bureau de la petite Mission, Marie Arou se pencha au-dessus de l’épaule du Frère Isore pour relire à haute voix le message qu’elle lui avait donné à télégraphier.

“ Les événements qui se passent ici sont bien faits pour vous alarmer, aussi ne veux-je pas chercher à vous les dissimuler.

Le télégraphe a dû vous annoncer le massacre de deux de nos Pères à Ou-Y, à 6 heures d'ici. Tout le nord de la Mission est à feu et à sang ; arrivent de malheureux fugitifs dont on a brûlé les maisons; les morts sont nombreux et combien de disparus ! “

La lueur ténue de la chandelle la contraignit à se pencher plus qu’elle ne le voulait sur l’épaule du jeune catéchiste.

“ Si les secours humains nous manquent, il nous reste Dieu et notre confiance en Lui. Nous sommes venus ici pour sa cause : nos établissements, toutes nos œuvres, n'existent que pour le faire connaître et servir ce peuple. Permettra-t-il la perte de tant d'hommes et de tant de travaux ? Si oui, nous le bénirons quand même. Et ceux d'entre nous qui échapperont à la ruine ou ceux qui viendront nous remplacer, recommenceront avec le même courage et la même confiance en Dieu. ”

Elle réalisa que sa poitrine généreuse, dont elle avait si souvent honte, reposait sur l’épaule et le bras du Frère Rémi. Elle résista au premier réflexe de se retirer brusquement, craignant d’attirer son attention alors qu‘ il semblait ne rien avoir remarqué, et elle continua sa lecture d’une voix moins assurée.

“ Dans ce village, outre les cinq chrétiens qui l'habitent, nous avons au moins trois cents réfugiés. Nous faisons un rempart ; on va acheter force vivres, poudre et autres munitions, en vue d'une attaque qui, humainement, ne peut pas ne pas avoir lieu. Nous nous défendrons tant que nous pourrons ; si Dieu ne nous donne pas la victoire, nous finirons massacrés ou brûlés jusqu'au dernier ”.

Le frottement de ses seins s’accentua imperceptiblement, et elle comprit que Rémi avait insensiblement déplacé son bras pour faciliter l’installation de sa poitrine au creux de son épaule. Elle ferma les yeux et son souffle s’accéléra alors qu’elle n’osait plus bouger. Elle se racla la gorge avant de reprendre :

“ Que la volonté de Dieu soit faite ! Je fais le sacrifice de ma vie pour le salut des âmes et le bien de toute ma famille. Si vous apprenez ma mort, priez pour moi et remerciez Dieu du choix qu'il aura daigné faire de notre famille pour lui demander ce sacrifice. ”

Un liquide chaud, dont elle avait pratiquement oublié l’existence, se mit à sourdre insidieusement entre ses cuisses tétanisées. Craignant de voir son trouble révélé, elle continua brutalement :

“ Mes bien-aimés frères et soeurs, je vous remercie de l'affection que vous m'avez toujours témoignée. Je vous demande pardon des peines que j'ai pu vous causer. Quoi qu'il vous arrive, demeurez bons et fidèles chrétiens, dignes de nos bien-aimés parents.

Je vous dis adieu, vous embrassant tous de tout mon coeur et vous bénissant tous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Fiat !

Toute vôtre en Notre-Seigneur,

Marie Arou ”

 

C’est presque en renversant le bougeoir qu’elle se recula jusqu’au fond de la pièce, sans parvenir à quitter le regard éperdu de désespoir du Frère Rémi.

 

Chapitre 3 -la chute de la Mission

Martine cligna des yeux sous la morsure du soleil. Mais ce n’était pas cela qui l’avait réveillée. Ni l’odeur méphitique de la fiente des pigeons. Elle chercha quoi dans son esprit embrumé, avant d’entendre une immense clameur sous ses pieds. Keiko était déjà agenouillée, lorsqu’elle se redressa sur un coude avant de passer à son tour la tête sous les abat-sons qui les dissimulaient complètement à la vue des assaillants.

Des Boxers continuaient encore de pénétrer dans la cour en enjambant la grande porte, abattue à coups de bélier qui ne les avaient même pas réveillées. Ils se massèrent devant la véranda du bâtiment principal.

Marie Arou sortit d’un pas lent, mais décidé, en devançant le Frère Rémi et les trois jeunes servantes chinoises qui assuraient l’entretien de la petite Mission. Elle semblait essayer de les protéger sous son aile en se tenant droite, très digne dans sa robe immaculée, comme si elle se tenait prête à vivre son martyre sans défaillir. Elle était l’incarnation même de la civilisation face aux ténèbres obscurs, fièrement campée sur le plancher de bois soigneusement ciré, et les petits rideaux vichy des fenêtres lui composaient une sorte d’auréole.

Martine serra la main de Keiko et se blottit instinctivement contre elle, bien que le soleil ait commencé de chauffer le zinc des abat-sons et le cuivre de l’immense cloche consacrée à Saint Fiacre.

L’un des plus terrifiants des Boxers s’avança. Le crâne rasé, sauf sa natte très épaisse, très musclé par la pratique de son art martial, il émanait une incroyable aura de cruauté de ses traits rendus encore plus grossiers par une épaisse moustache tombant en crocs.

Il n’avait rien de spécial à dire que Martine ne sut déjà. Il se tourna vers ses hommes et les harangua dans leur langue, provoquant une cascade de gros rires. Six d’entre eux s’avancèrent avec leurs escopettes antédiluviennes en bandoulière. D’autres barbares gravirent les marches du perron en refoulant le Frère Isore et s’abattirent sur la Mère Supérieure.

Marie Arou fut aussitôt saisie et défaite de sa robe et de sa cornette. Elle fut jetée à genoux et attachée mains liées derrière le dos, entièrement dénudée, les chevilles ligotées avec les cuisses serrées dans une tentative désespérée pour dérober la vue de sa féminité à tous ces sauvages. Elle fut promptement remise sur ses pieds et amenée au pied du poteau du télégraphe, au centre de la cour. Une corde jetée au dessus de la potence l’attendait. Elle fut passée autour de ses poignets, et deux Boxers la soulevèrent brutalement du sol, bras tirés en arrière dans une contorsion extraordinairement douloureuse qui faisait incroyablement saillir son buste plein et ferme.

La foule était muette, Rémi Isore avait la gorge serrée. Il avança d’un pas et reçut un coup de crosse dans le ventre qui le plia en deux avant qu’il ne s’effondre dans la poussière.

Par jeu, ses bourreaux laissèrent à la Révérente Mère le pendentif en forme de croix qui entourait son cou altier, et le chef le saisit en disant en mauvais français “ Et maintenant, nous voir comment ton amulette sacrée protéger toi de nos balles ”.

Marie murmura très vite en fermant les yeux “ Notre Père, je remets mon âme entre vos mains. Faites que ma mort soit rapide ”.

Pendant ce temps, on avait apporté les mousquets.

Le chef avait déclaré ne pas concourir, et il alla se planter en face de Marie afin, dit-il, de marquer les coups.

Les Boxers sélectionnés pour le concours s’alignèrent à cinquante pas.

L’un d’eux, sur un geste du chef, se détacha du groupe d’une dizaine de pas. C’était à lui que revenait l’honneur de commencer. La malheureuse Mère supérieure lui présentait son flanc droit.

Lentement, le barbare releva le canon de son antique mousquet et épaula.

Pas un de ses muscles ne bougeait tandis qu’il visait. 

Puis il y eut comme un coup de canon, précédé par une petite volute de fumée lorsque la pierre de silex trouva la mèche.

La balle à faible vitesse initiale effleura la pointe turgescente du sein droit. Un cri. Une goutte de sang !

Déjà, le Boxer avait rechargé et visait à nouveau. Mais cette fois, il manqua complètement le but. Une troisième fois, il ne fut guère plus heureux. La bille de plomb passa sous les seins, écorchant légèrement le torse de la femme. Furieux, il quitta sa place.

Un autre avança. Celui-ci choisit d’abord soigneusement son étoupe et sa mèche, chargea, visa, baissa les bras, se déplaça d’un pas et enfin visa encore et tira. Marie poussa un grand cri de douleur. Le sommet du sein droit avait été sérieusement entaillé. La seconde balle augmenta légèrement la taille du sillon déjà creusé, preuve de la qualité du tireur. Marie tressauta violemment sous le deuxième impact, en tournant sur elle même comme une toupie, éclaboussant le sol d’une petite pluie de sang.

La troisième balle s’enfonça plus bas dans le sein, qu’elle traversa de part en part en le déformant un court instant ; Marie poussa un rugissement de souffrance en se tordant dans ses liens. Elle se mit à gémir en sanglotant, tentant de porter ses épaules en avant en rentrant le buste, dans le vain espoir de protéger ses fragiles appas.

Six Boxers devaient tirer.

Le troisième et le quatrième trouvèrent chacun une fois, l’un la base du sein droit, l’autre le mamelon du sein gauche, qui fut emporté dans un petit geyser de sang. Marie Arou fut immédiatement prise de convulsions. Elle entonna un psaume incohérent, le menton affaissé sur la poitrine. Le balancement sensuel de son corps était devenu une danse d’agonie saccadée.

Le cinquième était réputé comme tireur. Il contempla sans viser le corps magnifique qui tremblait sous le soleil écrasant. Il attendit que Marie relève la tête pour le regarder avant d’épauler et de tirer, pratiquement sans viser, et sa balle traversa les délicats organes qui sautèrent ensemble sous l’impact.

Au deuxième tir, s’étant déplacé d’un pas vers la droite, le projectile traversa de part en part, exactement en son milieu, le sein gauche déjà abîmé, qui s’ouvrit comme un fruit mûr. Une mare de sang commença de s’étaler aux pieds de Marie en état de choc. Ses plaintes montaient atrocement, et les restes de sa poitrine mutilée soulevée par les sanglots pendaient misérablement.

Le dernier Boxer s’avança.

Ses deux premiers tirs trouvèrent leur cible. Le sang de la malheureuse coulait abondamment sur son torse et sur son ventre, dégoulinant le long des cuisses et des jambes. Par instants, Marie se tordait de douleur, et l’on sentait ses nerfs et ses muscles tendus et arqués à se rompre. Mais les cordes qui l’attachaient étaient solides, et elle demeurait plus douloureusement pantelante après chaque effort...

La dernière balle partit. Le Boxer avait exceptionnellement bien visé, et les deux seins déjà très abîmés furent traversés en plein milieu, semblant littéralement exploser sous l’impact. Un magma de chairs crues mêlées de sanies blanches et jaunâtres subsistait maintenant à la place de ce qui avait été une poitrine opulente et fière.

Le Frère Isore cria sa peine, cri qui se mêla au hurlement de souffrance de Marie. Le chef s’avança jusqu’au corps pantelant. Il releva du bout du canon de son pistolet à rouet le front baigné de larmes. Il fixa quelques instants le beau regard vert de la Mère Supérieure avant d’appuyer sur la gâchette. La nuque sembla rebondir avant que ne s’affaisse le visage apaisé d’une admirable servante de Dieu. 

 

Chapitre 4 le martyre du Frère Isore – le plaisir

 

Martine et Keiko avaient porté ensemble leur main à la bouche pour étouffer le cri qui n’aurait pas manqué de révéler leur présence.

En contre-bas, les trois jeunes servantes étaient en train de consoler le Frère Rémi, dont les sanglots désespérés se répercutaient étrangement sur les murailles du fortin, amplifiés par le silence de la foule des réfugiés chrétiens.

 

Les Boxers contemplèrent avec étonnement la désolation de cet homme pour un être qui comptait beaucoup moins qu’un cheval à leurs yeux. L’un deux, balafré, maigre et petit, s’approcha pour souffler quelques mots à l’oreille du chef. Celui-ci partit d’un gros rire avant de hocher la tête. Son second relaya rapidement ses ordres par quelques phrases gutturales et hachées.

Un groupe de Boxers fit le tour de la cour pour trouver des poutres assez fortes pour dresser des croix, tandis qu’une dizaine d’entre eux gravissait le perron de la véranda.

 

Martine se rejeta en arrière tandis que Keiko avait refermé soudainement sa main fine sur ses poignets.

 

Les Boxers dégagèrent le Frère Isore de son rempart de servantes à coups de gifles et de ceinturons. Dans un concert de cris aigus, les jolies jeunes filles s’écartèrent en pleurant pour se blottir ensemble contre la rambarde. Shan et Tiu, les deux plus jeunes, étaient orphelines et sœurs, de robustes paysannes âgées de dix-huit et dix-neuf ans, qui vivaient depuis leur enfance dans la Mission qui les avait sauvées d’une mort certaine. Elles n’étaient pas à proprement parler des beautés, avec leur nez camus, mais leur teint frais et leur jeune corps gracieux en faisaient de désirables jeunes filles très convoitées par les hommes attirés par leurs formes légèrement replètes.

Ging-li, la plus âgée, avec une très longue natte qui trahissait une origine bourgeoise, était une grande femme mûre et très belle, au grand nez aquilin, avec de grands yeux noirs et profonds sous des longs cils, qui nourrissait encore son enfant qu’elle élevait seule. Ils avaient été sauvés des loups pendant un voyage grâce au sacrifice de son époux, et ils étaient hébergés par la communauté depuis deux mois.

 

Les Boxers poussèrent ensemble une acclamation profonde. Ils avaient découvert, dans une grange à l’arrière des dortoirs, du bois ainsi que l’établi du charpentier. En quelques minutes, ils confectionnèrent des croix grossières sous le regard résigné de la foule des chrétiens, qui priaient silencieusement, bien sûr.

Des enfants pleuraient doucement, le pouce entre les dents, et les plus jeunes se rendormirent paisiblement sur l’épaule de leur mère pendant cette période de relative accalmie.

Portant quatre croix, deux par deux à chaque extrémité, les Boxers gagnèrent le centre de la cour où les attendaient quatre trous profondément creusés dans le sol par leurs frères d’arme.

Lorsque les sinistres instruments de supplice eurent été érigés, le chef de l’insurrection donna un ordre bref.

Les quatre rebelles, qui tenaient fermement le Frère Rémi par la taille et les poignets, le soulevèrent en l’air d’un coup et l’emmenèrent pour son dernier voyage.

Malgré les résolutions de courage et de fermeté qu’il s’était forgé pour se montrer digne de la Mère Marie, son corps se révolta un court instant à l’idée du supplice qui l’attendait.

Il était, Dieu merci, trop solidement maintenu pour que ses soubresauts aient pu être remarqués, et il s’apaisa très vite en pensant que son attitude devait contribuer à fortifier le courage de la petite communauté.

Il se laissa déshabiller entièrement, sans résistance, tandis que ses bourreaux le hissaient sur la croix la plus solide, les poignets et les chevilles liés par des nattes de jonc grossières dans l’exacte position du Christ. 

 

Un léger murmure parcourut la foule, car le Frère Rémi exhibait, dans la gloire de sa nudité, un corps d’athlète dont la vigueur de cariatide soulignait les dimensions exceptionnelles de son membre viril.

Aucun des Boxers les mieux dotés par la nature ne pouvait rivaliser avec l’étonnant appendice, cause de tant de gêne pour le Frère Rémi, qui devait parfois porter des bandages de contention au printemps.

 

Les Boxers étaient mécontents de se voir bafoués dans leur virilité guerrière par un homme de robe, mais du moins le supplice choisi par le chef allait-il se révéler bien choisi et extrêmement spectaculaire !

 

Martine et Keiko avaient eu le souffle coupé à la vue du membre impressionnant, dont elles se demandaient l’une et l’autre comment elles auraient pu le recevoir. Insensiblement, leurs corps nus s’étaient rapprochés, et la cuisse de Martine passa par dessus celle de Keiko.

 

Le Frère Rémi endurait un véritable calvaire, non pas tant du fait des cruelles morsures des liens de cuir, qui creusaient un profond sillon dans ses chevilles, qu’en raison de la honte absolue qui le submergeait. Il était cloué nu sur cette croix, à exhiber ses parties honteuses devant femmes et enfants, à qui il faisait le catéchisme tous les jours. Dans son esprit enfiévré, la foule pouvait trouver sur son ventre la trace de la pollution nocturne qui l’avait assailli après son pourtant si fugitif contact charnel avec la Révérente Mère Marie.

 

Il se tordait dans ses liens, lorsqu’il entendit le chef des Boxers donner un ordre bref à ses hommes. Sans se soucier de leurs cris effrayés, les insurgés traînèrent les servantes devant le Frère Rémi tout en les dépouillant de leurs tuniques. Ils les jetèrent au sol comme des sacs de grain, et elles restèrent prostrées quelques instants en sanglotant, tentant en vain de camoufler leur pauvre nudité avec leurs mains, tout en essayant de secouer la poussière qui collait sur leur dos et leurs membres.

Le chef des Boxers les harangua avec des termes crus qui les firent rougir. Martine n’avait pas compris, mais Keiko lui souffla quelques mots qui firent soulever ses sourcils incrédules.

 

Comme aucune des servantes ne se relevait, le chef des Boxers décrocha un fouet de sa ceinture et le fit siffler sur les épaules de Ging-Li. La jeune et belle servante se releva en titubant un peu, les mains d’abord disposées en conque autour de ses seins et sur sa vulve, avant de les relâcher doucement lorsqu’elle se rendit compte de la futilité de son intention.

D’un pas gourd, elle s’approcha lentement du Frère Rémi, jusqu’à le toucher. Elle hésitait depuis quelques secondes, quand des ordres brefs suivis d’un nouveau coup de fouet la cinglèrent.

Elle s’agenouilla dans un mouvement ralenti, comme si sa volonté ne lui appartenait plus. Dans un contact qui les électrisa tous les deux, ses mains trouvèrent les hanches du Frère Rémi, retrouvant le rituel d’amour qu’elle aimait tant prodiguer à son cher époux. Elle pencha la tête et découvrit, blotti au creux de sa large poitrine de nourrice, un vit à la beauté juvénile, mais beaucoup plus développé que celui de son mari. Elle recula légèrement, maintenant moins certaine de pouvoir l’accueillir dans sa bouche. Elle tint pressé quelques instants entre ses seins le gland, dont le prépuce de velours chatouillait agréablement ses longues pointes de sein très brunes.

 

Martine prit la main de Keiko pour la plaquer sur sa motte. Son cœur battait follement à la vue de ce sexe gonflé. Elle aurait tant voulu être à la place de la servante, pour pouvoir toucher l’énorme gourdin de chair, que son clitoris dardé lui faisait mal, et elle éprouvait le besoin d’être soulagée par un orgasme.

 

Ging-Li encercla le gland chaud et agréablement odorant entre ses lèvres. Sa tête oscilla de haut en bas quelques instants, très doucement, pendant qu’éclataient les gros rire salaces des barbares, au milieu d’une foule accablée dans laquelle les femmes détournaient pudiquement les yeux par respect envers Ging-Li. 

La langue de Ging-Li ajouta bientôt son délicieux tourment, assiégeant lentement le méat béant, puis frétillant le long du col dodu.

Le Frère Rémi se rendit très vite dans une longue giclée qui surprit Ging-Li, habituée à ce que son mari se contrôle mieux.

Le Frère Rémi était partagé entre l’extase que lui avait procuré cette caresse, dont il pensait que seules les prostituées fréquentées par certains de ses camarades séminaristes avaient le secret, et la profonde désolation d’avoir révélé l’émoi de ses sens à une assemblée de chrétiens.

 

Chapitre 5 le martyre du Frère Isore – la souffrance

 

Martine avait joui en même temps que lui.

Lorsqu’elle se redressa, elle fut surprise de voir que les Boxers guidaient Shan à coups de pied à l’exact emplacement dont s’était écarté Ging-Li.

 

 L’expérience amoureuse des deux vierges était limitée à quelques attouchements, et seule leur bonne volonté à s’exécuter pouvait les aider à accomplir l’acte de stupre qui leur était imposé. Courbées en avant pour dissimuler leurs formes plantureuses et leurs fentes impubères, elles avaient regardé faire Gin-Li avec fascination. C’était la première fois que leur était montré ce que les filles du village nommaient avec un mélange de rire et de dégoût.

Shan s’agenouilla à son tour, en contemplant avec incrédulité ce sexe beaucoup plus gros que ceux des garçons qui se baignaient dans la rivière. Du moins ceux-ci étaient-ils propres.

Les occidentaux sentaient tous le porc doux, et l’odeur de ce foutre crémeux qui dégoulinait le long de la verge ajoutait à son profond malaise.

 

Un coup de fouet sur les épaules la projeta en avant. Comme malgré elle, sa langue parcourut la hampe fièrement dressée, ramenant sur sa langue des filaments dont elle fut surprise d’apprécier tout de suite le goût. Elle s’étonna de prendre du plaisir à parcourir de ses lèvres fruitées ce bâton qu’elle ne pouvait nettoyer qu’en penchant la tête sur le côté. Elle avait à présent oublié la foule, tant son trouble la portait à s’emparer toujours davantage de ce pont de chair palpitante.

Elle releva la tête et le considéra quelques brèves secondes d’un air résolu, avant de l’engloutir.

Le Frère Rémi n’avait pas eu le temps de débander, et sa décharge fut plus longue à venir cette fois. Shan le recueillit complètement et manqua s’étouffer, non pas tant par manque de pratique qu’en raison de l’étonnante capacité génésique du Frère, il est vrai presque jamais soulagée.

Shan fut tirée en arrière sans ménagement par le chef des Boxers, pour être remplacée par Tiu.

 

Martine venait de jouir deux fois. Elle regarda Keiko avec effroi et horreur. Elle venait de réaliser que le Frère Rémi était destiné à périr par le supplice de la caresse, vieux châtiment oriental dont Keiko lui avait parlé un jour en gloussant. Elle ne pouvait croire que ce qu’elle avait pris pour un fantasme puisse effectivement se produire sous ses yeux. La chaleur réverbérée par la cloche sur sa propre nudité, en contact avec le plancher rugueux du beffroi, ajoutait au trouble de ses sens.

 

Tiu pleurait, car elle aussi avait compris que contraindre le Frère Rémi à une nouvelle éjaculation aussi rapprochée, allait être tout sauf agréable pour lui. Elle se retourna pour protester, mais vit qu’un Boxer à la poitrine profonde et velue avait levé son sabre au-dessus d’elle en mimant une décapitation, alors qu’un murmure horrifié montait de la foule.

Vaincue, elle s’acquitta à contre -cœur d’une tâche qui l’aurait tant excitée autrement, car elle trouvait le Frère Rémi très bel homme.

Sa tête oscillait mécaniquement autour du gland, sans qu’elle sût s’y prendre autrement. Elle faisait semblant, elle aurait aussi bien pu sucer un os. Elle ne faisait qu’entretenir l’érection du Frère Rémi, qui commençait à se sentir incommodé par le glissement des lèvres sèches le long de sa verge, et qui souffrait dans le tréfonds de ses testicules de la production forcée d’une maigre liqueur séminale.

Il avait repris une forme de conscience de sa situation, et par désagrément et retour de pudeur, il entreprit de protester :

“ Arrête, Tiu, arrête, je t’en prie ”.

 

Tiu releva la tête comme si elle voulait s’excuser du regard. Comme pour se faire pardonner, sans réaliser qu’elle allait encore faire empirer l’état du Frère Rémi, elle empala sa bouche sur la pointe gonflée de sang, et entreprit de pomper avec ardeur, creusant profondément ses joues sans songer à ses dents, dans l’espoir de délivrer rapidement le catéchiste. Malgré les morsures maladroites, le jeune chrétien se rendit dans un râle de souffrance, l’éjaculation avait été très douloureuse, et son sexe le brûlait affreusement maintenant, une heure après sa première décharge.

Avec horreur, il vit que Ging-Li avait pris position à son tour, le visage baigné de larmes. Elle s’empara de sa pauvre bite écarlate, toujours aussi dure et gorgée de sang, et porta une main sous ses testicules recroquevillées. La fraîcheur apaisante de ce contact fut rapidement remplacée par une irritation de ses bourses au fur et à mesure que la manipulation se prolongeait.

 

Martine crut défaillir lorsque Keiko lui expliqua que la première qui ne parviendrait pas à faire jouir le prêtre serait crucifiée et atrocement mutilée. Son cœur battait follement sous l’émotion, elle chercha un instant de tendresse pour échapper à cette journée d’horreur et posa sa tête sur la cuisse de Keiko.

 

Depuis une demi-heure, Ging-Li s’acharnait à obtenir autre chose que des gémissements. Elle avait parfaitement conscience que même un homme aussi bien monté ne pouvait pas jouir aussi vite, mais elle ne pouvait se résoudre à monter sur la croix dressée à ses côtés comme un épouvantail. Elle avait encerclé le mât turgide entre ses seins, dont la lactation avait favorisé le glissement du pieu superbe sur lequel glissaient sans relâche ses lèvres et sa langue.

Le chef des Boxers surveillait attentivement tout gonflement du scrotum du Frère Rémi.

“ Assez, Ging-Li, assez, ça suffit, tu me tuuuuuueeees ”

 Lorsqu’enfin celui-ci expulsa deux gouttes dans un râle qui impressionna même les Boxers, ceux-ci dirigèrent Shan à coup de claques sous la croix.

 

La jeune paysanne était livide, car elle pensait que l’une de leurs deux vies, et peut-être ensemble, allait très vite se jouer. La foule était maintenant debout et rassemblée depuis près de trois heures, certaines femmes avaient défailli, et les sauvages les avaient quand même autorisées à s’asseoir au premier rang pour qu’elles ne perdent rien de l’affreux et troublant spectacle. Leurs époux avaient repris dans leurs bras leurs petits enfants, et progressivement, les hommes s’étaient massés sous le rempart ouest, leurs épouses assises devant eux, tandis que les Boxers s’étaient répartis sur les côtés de façon à dessiner un U qui encerclait les croix.

 

Keiko laissa un bref orgasme l’envahir avant de repousser la tête de Martine, car Shan était sa meilleure amie. Elle entendit décroître les râles d’agonie du Frère Rémi, qui était agité de soubresauts incontrôlables. Shan était obligée de maintenir fermement entre ses doigts le sexe violet pour bloquer le sang dans les corps caverneux.

 

Le Frère Rémi avait progressivement senti son cœur s’emballer depuis la dernière heure, et il n’avait plus la capacité de raisonner et encore moins de s’exprimer.

Conscient de son affaiblissement progressif qui annonçait une débandade, le chef des Boxers s’avança et entoura lui-même d’une lanière de cuir la gorge du martyr. Il inséra une mince tige de bambou entre la peau et le garrot pour former un tourniquet. Trois tours après, le visage convulsé du religieux était aussi pourpre que son sexe proche de la rigor mortis.

Puis, il sentit le rythme de ses pulsations ralentir brusquement, comme si toute son énergie vitale était drainée hors de lui par son pauvre braquemard atrocement dilaté.

 

Shan sentit un flot submerger sa bouche, dont le goût de fer lui rappelait tout autre chose que celui du sperme. Elle rejeta brutalement sa tête en arrière, et entendit des cris d’horreur monter de la foule. Elle essuya sur le dos de sa main le liquide qui coulait de ses lèvres.

 

Chapitre 6 Le supplice des servantes - Shan

 

Martine eut un hoquet de surprise mêlé de peur en découvrant la main écarlate brandie sous le soleil au zénith. Le menton du Frère Rémi était retombé sur sa poitrine, et il n’entendit pas la lutte farouche qui opposait Shan à deux Boxers particulièrement laids et musclés. Ils avaient joué et gagné aux dés le droit de lui appliquer la mort des mille coupures.

 

Shan donnait des coups de pied, tirait sur ses bras luisant de sueur chaque fois qu’ils la saisissaient, parvenait à se dégager pour tenter de s’enfuir, mais se heurtait à chaque fois à une muraille de torses nus et farouches. Elle était rabattue comme une poule dont la course folle finit inexorablement sous le tranchoir. Sans souci de ne pas présenter à la foule le spectacle de sa poitrine généreuse qui tressautait éperdument, elle courait aux quatre coins de l’enceinte sous les acclamations des Boxers, qui faisaient des paris sur le temps de sa capture. Les deux Boxers, d’abord amusés par sa résistance et ses dérapages dans la poussière, qui offraient à tous une vue sidérante sur sa vulve profonde, se lassèrent ensuite. L’un d’eux s’empara d’une bûche et la lança entre ses jambes.

 

Tandis que Shan gémissait par terre en massant son genou, ses tourmenteurs la saisirent par les épaules et la portèrent jusqu’à la croix. Ses talons qui traînaient sur le sol laissaient un sillon dans la poussière.

 

Elle fut durement plaquée sur la croix placée immédiatement à gauche de celle du Frère Rémi. Ses poignets furent liés au-dessus de sa tête, projetant en avant ses seins pleins et fermes, et ses chevilles ramenées en arrière, décollées du sol de façon à écarter et exposer complètement ses lèvres vaginales. Tout le poids de son corps était douloureusement porté par ses poignets, et elle vécut d’abord comme un soulagement la ligature de ses bras par une grande lanière de cuir détrempée. Ses bourreaux décrivaient des tours très rapprochés de son corps, mais si serrés que l’infernale compression devint très vite affreusement douloureuse. Lorsque la lanière eût fini d’encercler sa poitrine, elle pouvait à peine respirer, et ses seins boudinés et informes lui faisaient très mal.

Elle était maintenant ficelée comme une momie, des centaines de bouts de chair étaient proéminents, qui se mirent à saillir encore davantage au fur et à mesure que les rayons de feu desséchaient le cuir.

 

Les deux Boxers avaient dégainé chacun un mince coutelas très aiguisé, dont ils rectifièrent soigneusement le fil sur leur pierre à affûter. Ayant constaté la dureté définitive du cuir complètement rétracté, ils se disposèrent de chaque côté de la croix pour officier au vu de toute l’assemblée.

Au dessus d’eux, Keiko se mordit les lèvres pour ne pas hurler en même temps que Shan, lorsque les lames s’enfoncèrent légèrement dans ses épaule charnues, débridant sous la peau un morceau d’épiderme large comme le pouce et épais comme le petit doigt.

 

La cordelette avait dessiné plusieurs rectangles de peau sur les clavicules, qui furent rapidement écorchées, car il y avait peu de chair sous l’épiderme. Après un court conciliabule ponctué de rires étouffés, les bourreaux palpèrent son corps replet, empoignant à pleines mains ses seins volumineux, la peau de son ventre et de ses cuisses partiellement envahies par la cellulite. Shan était tellement angoissée à l’idée de ce qui l’attendait qu’elle ne sentait même pas les pincements sur sa chair. Puis elle poussa un hurlement d’agonie lorsqu’elle vit qu’un de ses tourmenteurs approchait une lame acérée de sa poitrine.

 

Martine ferma les yeux et détourna la tête en même temps que les autres femmes de la Mission, tandis que les cris de Shan atteignaient un registre suraigu. Lorsqu’elle les rouvrit, elle nota que les Boxers, avec lenteur, découpaient les seins de Shan dans un affreux ruissellement de sang. Ils avaient d’abord soulevé et étiré les pointes des seins entre le pouce et l’index afin de prélever les mamelons, profitant de leur exceptionnelle saillie entre deux tours de corde. Maintenant, ils enfonçaient lentement le bout de leurs lames sous l’aréole, pour tourner tout doucement autour du bout de sein qui allait s’ajouter à une collection dont ils faisaient un collier.

 

Chapitre 7 le supplice des servantes – Ging-Li

 

Les hurlements atroces de bête blessée de Shan étaient indescriptibles.

Le chef des Boxers dut attendre que ses bourreaux aient achevé leur opération, et lancé les morceaux de chair sanguinolente aux deux molosses qui gardaient la Mission, avant de pouvoir se faire entendre.

Il désigna d’un geste bref d’abord Ging-Li, puis le pressoir à fruit qui se trouvait entre le dortoir des sœurs et l’église.

Le pressoir à fruits était composé d’une grande margelle évidée en forme de demi -gouttière circulaire, et d’une roue en pierre fixée sur un axe, dont la révolution lui permettait de faire le tour de la margelle en broyant les fruits disposés à l’intérieur.

Ce fut au prix d’une lutte inégale et sans espoir que trois des rebelles, le visage zébré par ses ongles effilés, parvinrent à saisir solidement par la taille et les jambes Ging-Li, qui feulait, plus sauvage qu’un chat –tigre.

 

Martine et Keiko se regardèrent, légèrement interloquées par ce changement de programme, ne comprenant pas très bien en quoi le pressoir à fruit, symbole de la douceur et de la joie de vivre de la petite Mission, pouvait servir de nouvel instrument de supplice.

 

Lorsqu’elles virent que ses tortionnaires forçaient Ging-Li à s’agenouiller juste devant la margelle, elles comprirent instantanément ce qui allait se passer.

Presque nus eux-mêmes, deux des Boxers, dont le contact avec la chair dénudée d’une si belle femme avait déclenché un émoi visible salué ironiquement par leurs frères d’armes, pesèrent de tout leur poids sur les chevilles de Ging-Li, tout en soulevant ses plantureuses mamelles dans le creux de leurs paumes pour mieux les disposer à l’intérieur de la margelle.

 

Ging-Li avait immédiatement compris quel sort lui était promis, et elle se débattit en suppliant “ Noooooon, ne les laissez pas me faire ça, je vous en supplIIIIIIIIIIIIIIEEEE !!!!!!”. Elle vit avec horreur que le troisième Boxer avait commencé d’ébranler la roue en pierre sur son axe. Dans un craquement sinistre couvert par les “ Oh ” de la foule, la pierre de deux cent kilos oscilla timidement avant de se rapprocher de sa cible. En ahanant, le Boxer l’amena progressivement par la gauche au contact du sein magnifique, couvert de chair de poule en dépit de la chaleur ambiante.

Le chef des insurgés s’adressa à la foule en soulevant une jatte de lait, et Martine n’eut pas besoin de la traduction de Keiko.

 

Lorsqu’il la reposa en guise de signal, la roue progressa en pinçant d’abord la peau couleur de safran. Ging-Li reprit de plus belle sa supplique “ Aidez-moiiiiiii. Je vous en prie. Nooooooooon. Où est mon mari ? Je veux mon mariiiiiiii ”. Folle de peur, le visage protégé du soleil par l’ombre de la grande roue menaçante qui avançait, elle sentit la progression millimétrique des aspérités de la roue happer sa peau jusqu’à distendre le sein. La douleur était effrayante, ses cris glaçaient le sang de toutes les femmes présentes, mais le pire était à venir. Le sein, monstrueusement ballonné un court instant, semblait prêt à éclater comme une pastèque trop mûre. Lorsque la chair vive de la graisse prépectorale commença d’être saisie et lentement broyée, Ging-Li s’évanouit. Les Boxers indiquèrent qu’ils n’avaient plus qu’une poupée inerte entre leurs mains, et la roue stoppa.

 

La margelle était remplie de sang et de lait crémeux sous le torse de Ging-Li, son sein à demi- déchiqueté disparaissait presque sous la pierre grise.

Le seau d’eau glacée qui fouetta le beau visage sembla laver en même temps l’intérieur de la margelle des débris qui l’encombraient.

Ging-Li reprit conscience dans un épais brouillard de douleur. Des vaisseaux sanguins avaient éclaté dans ses yeux. Lorsque la roue continua de ruiner son sein gauche, elle se trancha la langue sans avoir pu se contrôler.

 

Chapitre 8 le supplice des servantes - Tiu

 

Tiu avait oublié sa propre existence pendant ce spectacle affreux. Quand le chef des Boxers la désigna à son tour, elle fit brutalement pipi et s’assit dans la poussière souillée. Elle fut traînée sans résistance sur les genoux jusqu’à la croix.

Le chef des Boxers voulait voir tous les supplices fonctionner ensemble. Crucifiée dans la même position que le Frère Rémi, à sa droite, Tiu réalisa avec horreur que deux braseros, remplis de fers rouges enchâssés dans des manches de bois, étaient amenés à ses côtés.

Un Boxer sortit de la foule. Il se dirigea directement devant elle et s’empara d’une tige de fer dont il vérifia l’incandescence. Elle était portée au rouge et brillait même en plein jour. Il se retourna vers Tiu et lui cracha au visage. Puis il appliqua le fer rouge sur le crachat qui dégoulinait sur sa joue.

Le “ FFFFzzzzzzzz ” plus intense qui en résulta rendait plus spectaculaire ce châtiment doublé d’un mépris symbolique.

 

Le Boxer remit soigneusement la tige chauffée à blanc dans le brasero, pendant qu’un autre prenait sa place. Tiu poussa un long gémissement de souffrance “ Pourquoi vous me faites ça ? Pei chiao, j’abjure, j’abjure, mais arrêtez-çAAAAAAA ”. Son effroyable hurlement se prolongea bien après la cruelle morsure du fer chauffé à blanc sur son mamelon droit souillé par un nouveau crachat.

Shan joignit sa prière désespérée “ Moi aussi, j’abjure, j’abjure, je vous en prie, ne me faites plus MAAAAAAAL ”. Mais elle ne put empêcher les deux exécuteurs de farfouiller ensemble dans son intimité. Ses grandes lèvres, démesurément étirées, connurent le feu acéré des terribles rasoirs avant de disparaître complètement dans la gueule des dogues tibétains.

 

Ging-Li était restée prostrée, clouée au pressoir par les lambeaux de son sein déchiqueté, et elle parvenait à peine à maintenir son buste plaqué contre la margelle pour ne pas lacérer davantage ses chairs mutilées. De sa poitrine sortaient de sourds grondements, comme le grognement d’un fauve blessé à mort.

Un troisième Boxer se présenta devant Tiu. Il rabattit de sa main gauche les poils noirs et épais pour dégager le capuchon du clitoris et appliqua son infernal engin sur le délicat bouton. La clameur atroce sembla résonner à l’intérieur même de la cloche, dans le dos de Martine.

 

Le soleil était à son zénith, et maintenant, tous les chrétiens, y compris les hommes, s’étaient assis, résignés et épuisés, alors que les Boxers avaient commencé de piller le magasin des vivres, et faisaient ripaille avec certains des produits français qu’ils découvraient. Ils appréciaient la charcuterie et le pain dont la Révérente Mère Marie avait donné le secret et le goût à la petite communauté, et de toute part fusaient des rots de satisfaction. Le ventre plein, un soleil agréable, et la perspective de pouvoir torturer de longues heures durant les servantes remplissaient de joie ces âmes simples.

Lorsque les Boxers se furent assez sustenté, les préposés au supplice de Ging-Li sortirent d’une zone d’ombre et se rapprochèrent du pressoir.

 

Surprise par leur apparition, Martine se rejeta en arrière trop brutalement, en pesant sur Keiko pour reprendre son équilibre. Pour ne pas basculer dans le vide derrière elle, Keiko se raccrocha des deux mains au bord de la cloche, qui l’entraîna plus loin d’abord, avant de la stabiliser d’extrême justesse. Keiko réalisa instantanément ce qui allait se passer, sans pouvoir empêcher pour autant le retour du carillon.

“ DING, DONG, DING, DONG, DING, DONG, DING, dong, ding, dong, ding… ”.

 

Martine et Keiko, muettes de saisissement, se regardèrent avec la pleine compréhension de la catastrophe qui venait de se produire. Elles devinèrent qu’elles étaient perdues dans l’instant où le gong cessa de les abrutir. Elles se regardèrent, atterrées, avant de s’enlacer tendrement. Elles se tinrent par la main pour sauter ensemble dans le vide, mais le plancher du dernier niveau du beffroi était beaucoup trop haut pour qu’elles puissent espérer mourir. Elles se tournèrent vers les ouvertures du clocher, mais les abat-sons situés en l’exact milieu des baies interdisait au-dessus ou en dessous le passage d’un corps.

Elles s’allongèrent sur le plancher, les yeux dans le soleil, bras sous le cou, les yeux mouillés de larmes en se récitant le poème de Pierre Louÿs.

 

Chapitre 9 La capture de Martine et Keiko –

 

Le coup de tonnerre tiré par la cloche offrit quelques instants de répit aux jeunes chrétiennes. Les Boxers se dévisagèrent, stupéfaits l’espace de quelques instants. Ils finirent par lever la tête avant d’apercevoir les dernières volées de la cloche. Ils avaient quelquefois entendu au fond des campagnes ce symbole si détesté de la civilisation occidentale, qui semblait voler leur temps de vie en le rythmant, alors que leur destin n’appartenait qu’à leurs dieux. Ils crurent que la cloche signalait l’arrivée de secours, et tous, ils brandirent leurs armes en montant aux créneaux. Après avoir longuement scruté, avec la longue vue volée dans les bureaux, les collines qui surplombaient la petite vallée dessinée par le lit du Yang-tse-Kiang, ils furent rassurés et redescendirent dans la cour.

 

Sans attendre l’ordre de leur chef, une demi-douzaine de Boxers coururent jusqu’à l’église.

Pendant que deux d’entre eux visaient le clocher avec leurs tromblons, quatre défoncèrent la porte et pénétrèrent dans la nef. Ils s’avancèrent jusqu’au chœur en fauchant de leurs sabres les têtes des saints et des anges sculptés dans le stuc ou le plâtre. L’un d’eux épaula sa pétoire et lâcha une salve sur le visage du St Fiacre, dans la toile insérée dans le retable du chœur. Ils ne furent pas très longs, malgré la pénombre, à trouver la porte de la sacristie. Au bout de quelques coups d’épaule, ils abattirent le mince rempart, et virent d’abord le vin de messe déposé sur une table. Ils prirent le temps de se verser une rasade à même le goulot avant d’examiner les lieux. Ils soulevèrent ensuite une tenture pourpre qui dissimulait un étroit escalier en colimaçon. Pistolet ou sabre en avant, avec un luxe infini de précautions, car ils montaient en file indienne et formaient une cible idéale, ils gravirent lentement l’accès au clocher.

 

Lorsque le premier Boxer mit le pied sur la plate-forme, il distingua d’abord quatre pieds nus accolés, puis deux corps nus et enlacés au fur et à mesure qu’il avançait.

Il contempla avec un étrange sourire les deux jeunes femmes enlacées qui avaient refermé leurs yeux dès qu’elles l’avaient entendu. Les trois autres Boxers surgirent à leur tour, d’abord médusés par leur trouvaille, avant de partir d’un grand éclat de rire d’enfant, tant la situation était sans ambiguïté…

 Quelques instants après, Martine et Keiko dévisageaient fièrement le chef des Boxers. Fortifiées par leur amour, elles s’étaient promis de partir avec dignité, et de ne pas faire à ces monstres le cadeau de leur humiliation.

 

Le chef des Boxers perçut parfaitement la différence d’expression de ses futures victimes. Il était hors de lui d’avoir vu révélée à la population de la petite Mission leur crainte de voir surgir les renforts européens. Il n’avait aussi que mépris pour les amours saphiques, qui excluaient l’homme et s’affranchissaient de sa domination.

Il prit la parole en grondant :

“ Vous être pires que truies en chaleur. Toi, petite chienne blanche, mourir dans grands supplices après avoir vu ta servante torturée d’abord “

“ Mais d’abord, toutes les deux voir ce que nous faire à autres femmes ”.

 

A son signal, une bourrade dans le dos fit s’agenouiller les deux jeunes femmes. Martine se signa. Ni elle ni Keiko ne fêteraient ensemble leur dix-neuvième anniversaire le mois prochain à Pékin, comme elles se l’étaient promis la journée précédente.

Keiko baissa la tête en fermant les yeux. Une cinglée en travers des joues l’obligea à les rouvrir. Elle les referma aussitôt lorsqu’elle vit que les tourmenteurs des trois servantes avaient repris leur place

 

Chapitre 10 - Fin des supplices des servantes.

 

D’un pas décidé, sûrs de leur force, de leur pouvoir et de leur bon droit, les insurgés continuèrent de se présenter l’un après l’autre devant le corps supplicié de Tiu. A ses côtés, l’odeur de chair brûlée était devenue plus incommodante que ses râles d’agonie. Elle s’était rompu une corde vocale après que l’un des barbares soit parvenu à soulever ensemble ses belles mamelles avec la tige infernale. Elle s’était atrocement convulsé lorsque ses grandes lèvres avaient semblé fondre en vapeur sous la morsure du fer. Plusieurs Boxers s’étaient satisfait de passer rapidement les fers sur sa peau craquelée à plusieurs endroits, sur le ventre ou les fesses, mais les derniers ne trouvaient plus de chair intacte.

 

Ging-Li pensa mourir quand la roue happa son sein droit, après avoir fini de ruiner son sein gauche. Elle ressentit, comme une blessure bien plus terrible que la première fois, le premier pincement sur sa peau, car elle connaissait dans sa chair la douleur incommensurable qu’il annonçait. Elle avait recouvré un peu de forces, et elle releva la tête pour hurler, un hurlement bref et farouche qui la vida de toute énergie, “ Non, laissez-moi un sein pour nourrir mon bébéééééééé ”, quand elle vit son bout de sein engagé sous le rebord mal dégrossi de la meule. L’écrasement, d’abord léger, s’accentua sous la poussée savamment dosée de son tourmenteur. Il était seul, car Ging-Li était inexorablement rivée par son corps à l’instrument de son supplice. Puis, elle sentit que les lobules de sa glande délicate commençaient à céder sous la progression impitoyable de la roue…

 

Les dogues attendaient maintenant tout près de la croix les petits filets de viande fraîche qui leur étaient jetés sans interruption depuis près d’une demi-heure. Ils avaient dressé l’oreille au bruit des gargouillements atroces qui s’échappaient de la gorge de Shan, depuis qu’elle s’était mordu la langue dans une crise de folie.

Parfois, un cri devenait presque audible, lorsque ses deux tourmenteurs revenaient prélever des morceaux de sein ou de vulve, tranchant dans la chair rose, ou soulevant la peau bien foliculinée pour la plisser et limiter l’arrachement des tissus richement innervés à un simple écorchement. Ils prenaient tout leur temps pour découper les minces lambeaux de chair, jouant avec l’angoisse de Shan, avec des caresses presque sensuelles de sa peau, comme pour la préparer à faire l’offrande de sa chair à la foule, dont ils sollicitaient bruyamment l’approbation avant chaque ablation. 

 

Martine tenta de se relever à un moment, pour crier son horreur et proclamer sa foi. Elle parvint à rester debout juste le temps de lancer “ Dieu est avec vous ”, aux célestes martyres maintenant proches du trépas. Une cinglée en travers des cuisses la fit pitoyablement retomber sur son séant, comme une petite fille punie. Folle de rage, Keiko s’élança sur le chef des Boxers, et griffa profondément son nez en ayant visé les yeux. Elle réussit encore à lui cracher au visage avant d’être violemment repoussée et ceinturée.

 

Le corps de Tiu ne réagissait plus avec la même intensité aux profondes brûlures qui l’avaient irrémédiablement mutilée. Elle était maintenant en état de choc, dans un état intermédiaire où chaque nouvelle plaie n’ajoutait plus la même souffrance qu’auparavant à un système nerveux progressivement anesthésié. Son esprit s’était peu à peu évadé de son corps, et seule une faible part directement liée aux synapses réagissait mécaniquement. Lorsque les bourreaux constatèrent que la tendre paume de ses pieds restait inerte sous la caresse de la tige, ils comprirent qu’il était temps d’en finir.

 

Le chef des Boxers vint lui-même sous la croix prendre deux broches chauffées à blanc. Il les enfonça méthodiquement dans chaque sein jusqu’à ce qu’elles ressortent de l’autre côté, dans un affreux sifflement de combustion qui porta au cœur de toutes les femmes de l’assemblée. Tiu se contracta atrocement pendant que ses seins semblaient brutalement dégonfler. Sans désemparer, le chef des Boxers reprit une barre de fer incandescente dans le foyer et la souleva à hauteur des yeux fermés de Tiu. Lorsqu’elle les rouvrit, le visage tétanisé par une souffrance indescriptible, elle vit, légèrement penché sous son ventre, le chef des Boxers finir d’introduire dans son vagin fumant l’instrument de son supplice. Elle tenta dans un sursaut désespéré de se redresser pour échapper à l’insupportable défloration, mais ce fut lui qui souleva son corps en profanant son hymen puis sa matrice. Quand il releva la tête, il vit que Dieu avait accueilli une martyre de plus en son sein miséricordieux.

 

Keiko tomba à genoux lorsque les deux propriétaires du corps de Shan, qui n’avaient pas repris leur horrible charcutage, s’emparèrent à nouveau de leurs rasoirs. Elle supplia en pleurant “ Arrêtez ça, arrêtez, je vous en prie, sa sœur est déjà morte….mais arrêtez donc, elle a abjuréééééé ! ! ! ”. Sans aucune considération pour la prière aiguë et précipitée, les rebelles s’approchèrent de la cathédrale de sang emmaillotée sur sa croix. Le plus âgé des deux avait les moustaches grises et tombantes d’un cosaque zaporogue. Il aurait pu passer pour un bon grand-père s’il n’avait pas pris un soin particulier à découper en fines rondelles le derrière charnu de Shan.

Petit et vif, avec un profil de requin, son compère s’affairait à sculpter ce qui restait des mamelles et des petites lèvres du sexe de la jeune chrétienne. Le fil de sa lame prélevait de minuscules lamelles avec la dextérité d’un barbier. Lorsque l’un et l’autre commencèrent à patauger dans une mare de sang, leurs gestes devinrent moins précis et le rituel tourna rapidement à la boucherie. Vidée de son sang quelques instants après, Shan expira une bulle de sang qui était son dernier soupir.

 

Ging-Li espérait qu’une mort rapide viendrait la soulager. Elle avait conscience de ne plus être une femme, de ne plus jamais pouvoir donner le sein, mais bien qu’exsangue et souffrant atrocement de ses seins broyés, elle était bien vivante. Elle sentit l’odeur caractéristique de l’essence la submerger dans son dos, avant que le liquide n’inonde ses pieds. Elle réalisa instantanément qu’elle allait périr brûlée et tenta désespérément de se redresser. Elle n’aurait pas pensé que la douleur d’arracher ses seins mutilés puisse être encore plus atroce que ce qu’elle avait connu. Le souffle coupé, elle glissa légèrement sur ses appuis, en retombant lourdement sur la margelle. Un “ WOUF ” sonore l’assourdit tandis que les flammes surgissaient sous son ventre et ses fesses. Rapidement rôtie vive, Ging-Li parvint une dernière fois à soulever ses genoux. Un seau d’essence jeté en travers de son dos la transforma en torche vivante qui se consuma lentement, enfin apaisée, après être retombée sur la margelle.

 

Chapitre 11 –Puis vint le temps des viols

 

La foule hébétée ne réagissait plus, comme les damnés de l’Enfer décrits par Dante. Le temps semblait s’être arrêté, figé par tant d’horreur à glacer les sangs. Il y eut comme un flottement dans les rangs des Boxers, dont les sens étaient rassasiés par le spectacle de tant de tortures depuis le matin. Peut-être aussi une vague pitié commençait-elle à naître dans le cœur de certains. Des voix s’élevèrent parmi les assaillants pour interpeller Martine et Keiko “ Allez, vous abjurer, vous vivantes ”.

Martine et Keiko contemplèrent le cercle vertigineux qui les étourdissait, fait de pantalons bouffants, qui composaient une symphonie de vert, de bleu et de rouge, surmontés de torses mâles aux longs poils, et enfin de visages terriblement cruels. Elles ne s’entendirent pas répondre.

 

 C’est avec une joie perfide que le chef des Boxers écouta la réplique exaltée des jeunes chrétiennes “ Jamais ! ! ! Nous mourrons ensemble pour notre foi ” Martine et Keiko avaient répondu d’une seule voix, tout en regrettant presque aussitôt leur bravade qui allait les conduire à assister mutuellement à leurs supplices. Ceci leur était plus insupportable que l’idée de leur propre mort, et après avoir échangé un long regard d’amour, elles comprirent leur erreur. Avant qu’elles aient eu le temps de se raviser, elles étaient solidement saisies par un tourbillon de mains qui les clouaient au sol.

Le chef des Boxers s’avança lui- même le premier au-dessus de Keiko. Il défit lentement le cordon qui maintenait son pantalon de chanvre, et empoigna son phallus orgueilleusement dressé en le désignant de l’autre main “ Toi voir maintenant comment amour avec homme de ta race meilleur ”.

Il s’allongea contre ses flancs. Ses doigts fourragèrent quelques instants dans la motte juvénile pour creuser un passage. Il s’enfonça lourdement, crevant la virginité inviolée tandis que les fesses de Keiko se redressaient brutalement sous la sécheresse de l’assaut. Les longues pointes de sein souples et fermes écrasées entre ses doigts en guise de rênes, il chevaucha quelques instants la pauvre servante de Dieu, sans prendre son plaisir, malgré l’étroitesse du con qui semblait happer sa verge.

 

Martine poussa quelques secondes après un cri aussi déchirant que celui de Keiko, qui faisait écho au partage de ses souffrances autant qu’il manifestait sa propre révolte, car les Boxers qui la maintenaient pétrissaient sauvagement de leurs ongles longs, durs et sales, ses opulentes mamelles. D’autres riaient en désignant une forêt vierge dans laquelle ils disaient qu’on aurait pu se perdre. Certains suggérèrent de flamber cette végétation obscène, mais la plupart préférèrent jouer avec cette fourrure imprégnée des sécrétions intimes de la jeune vierge.

 

Martine se sentait affreusement salie en voyant ces bêtes humaines flairer leurs doigts avec force commentaires après l’avoir caressée. Toutefois, malgré l’horreur de la situation, elle était passablement excitée et les Boxers avaient lubrifié involontairement son vagin. Elle reçut avec aisance le chef des Boxers, qui ne perçut pratiquement pas de résistance quand son membre viril transperça la fine paroi de chair. Désappointé, mais conforté dans son opinion que toutes les femmes blanches étaient des prostituées, il fit aller et venir sans conviction sa verge dans la gaine de chair ensanglantée. Il n’aimait pas les gros seins, et lorsqu’il se redressa, ce fut pour leur assener une claque sonore qui les fit ballotter disgracieusement sur les côtés. Il les tira en l’air par les mamelons, en disant “ La chienne de chrétienne être une vache ”. Martine eut bizarrement le cœur autant serré par ces humiliations devant Keiko que par son propre viol. La chaleur des corps pressés autour d’elle, et celle de son violeur, la faisaient abondamment transpirer.

 

Dégoûté par son contact et son odeur, le chef des Boxers se releva, insatisfait. Par association d’idée avec une prostituée, il s’agenouilla pour profaner la bouche virginale de son sexe sanguinolent. Martine eut la pensée fulgurante qu’en lui donnant du plaisir, il épargnerait peut-être Keiko. Avec un mélange de répugnance et de fascination, elle laissa la pointe du glaive au goût âcre heurter son palais, tout en en conservant un œil sur Keiko. Keiko, Keiko retournée comme une crêpe et sodomisée dans un long râle par un Boxer, tel un étalon furieux, tandis que finissait de retomber autour d’eux un voile de poussière brune.

 

Les bourses de son violeur tapotaient régulièrement le menton de Martine. Après un rapide va et vient dans sa bouche de la bite souillée, elle sentit une contraction des testicules précéder une phénoménale éjaculation. Tandis que la semence virile parcourait sa gorge, elle entendit un ordre, repris en français à son attention.

“  Maintenant, vous prendre servante chienne pour brûler poitrine.

 

Un éclair de rage mêlée de lucidité la submergea. Sans une claire conscience de ce qu’elle était en train de faire, elle referma furieusement sa mâchoire, sans desserrer les dents lorsqu’elle entendit le sauvage hurlement qui envahit ses oreilles. Elle n’aurait jamais imaginé être capable d’une telle force, d’une telle violence. Elle avait incrusté ses dents au point que les deux mâchoires s’étaient réunies, déchiquetant complètement la verge dans une explosion sanglante qui finit de s’écouler sur ses lèvres après le retrait du barbare.

 

 Le chef des Boxers s’effondra entre les bras de ses compagnons. Martine profita de cette accalmie pour courir prendre Keiko entre ses bras. Elles contemplèrent avec stupeur, comme toute la foule, celui qui les avait terrorisés toute la journée, et qui maintenant geignait comme un enfant en perdant son sang.

 

Malgré la mutilation définitive, il resta en vie, très affaibli, après que ses fidèles soient parvenu à juguler l’hémorragie avec des linges, et aussi grâce à la ligature du moignon qui lui tiendrait lieu de virilité pour le reste de ses jours.

 

Il se fit amener un fauteuil dans lequel il s’effondra et proféra quelques instructions d’une voix assourdie.

 

Chapitre 12 - Keiko, sous les yeux de Martine

 

Keiko embrassa Martine “ Je suis fière de toi. ADIEU MON AMOUR ”, tandis que les Boxers les séparaient à coups de fouet “  Martine hurla en pleurant “ A tout à l’heure. JE T’AIME “

 Les Boxers avaient détaché le corps de la Révérente Mère Marie. Ils la clouèrent sur la dernière croix, telle une chouette crucifiée sur le volet d’une ferme de sa Vendée natale.

 

 Sous le poteau télégraphique ainsi libéré, une sorte de foyer en fonte ambulant, monté sur des roulettes, avait été disposé à la base. Deux Boxers empoignèrent Keiko sous les aisselles, tandis que Martine poussait un cri déchirant en voyant partir au supplice celle qui l’avait éveillée à l’amour. Toute aux affres de l’angoisse, elle ne vit pas tout de suite que les monstres d’iniquité étaient en train de creuser un trou profond face au poteau télégraphique.

 

Keiko se débattit courageusement en lançant des coups de ses petits pieds bandés, comme l’exigeait la coutume en Chine pour les filles qui cherchaient un beau mariage. En riant, les deux Boxers maintinrent solidement ses poignets pendant que s’approchait un autre bourreau avec deux fines cordelettes munies d’un large hameçon à leur extrémité. Il souleva le petit sein droit admirablement dessiné pour faire saillir le long bout de sein qu’avait tant sucé Martine la nuit précédente. Le mamelon semblait un bonbon en sucre de rose présenté sur un gâteau de miel croustillant. C’est presque à regrets que le Boxer enfonça précautionneusement la pointe acérée du hameçon dans l’aréole adorablement nacrée. Le rugissement de souffrance de Keiko aurait fait reculer des tigres dans l’arène.

 

C’est Martine qui hurla la première avant que le sein gauche ne soit transfixié à son tour. “ NoooooooOOOOOOOON. Ne faites pas çaaaaaaaaaaa ”.

Elle n’était toujours pas consciente que le pieu mal épointé et enduit de graisse que les rebelles venaient de ficher en terre l’attendait.

Les Boxers relâchèrent Keiko, car ils disposaient maintenant d’un moyen sûr de la guider et de la soumettre. Il suffit que son tourmenteur tire un peu sur les lanières pour la faire virevolter, avec un masque de douleur, tel un cheval au manège. Il la fit parader quelques instants devant la foule, elle devait précipiter son pas pour parvenir à le suivre. Ses petits doigts tentaient maladroitement de soulever les pointes recourbées du hameçon, mais il n’était plus possible maintenant de retirer le terrifiant engin autrement qu’en le sectionnant, ce qui était impossible avec les moyens de l’époque.

 

 Elle fut progressivement amenée juste au-dessus de l’élément de cuisine, tandis que les cordelettes étaient étroitement resserrées autour du poteau. Les minces tétins de Keiko se trouvaient maintenant démesurément allongés et aplatis, comme une pièce de bœuf, sur la grille qui recouvrait le foyer. Keiko ne comprit pas pourquoi l’un des Boxers lui tendait son couteau. Elle le contempla stupidement, croyant qu’un duel à mort avec Martine allait leur être imposé. C’est presque avec soulagement qu’elle la vit emmenée pour être ligotée au poteau dressé non loin d’elle. Mais quelques instants plus tard, elle perdit sa contenance lorsqu’elle comprit le sort qui lui était réservé. Un Boxer muni d’une torche s’approcha, sous ses yeux suppliants, avant de la lancer brutalement dans le foyer. Le charbon de bois déposé au fond du foyer et légèrement imbibé d’essence s’enflamma instantanément, sans provoquer autre chose qu’une chaleur brûlante et picotante sur la base de ses jeunes mamelles, qui se dissipa aussi vite que les vapeurs d’essence volatiles. Quelques charbons de bois étaient restés rouges.

 

Keiko entendit le cri de Martine, et ce cri de sa compagne était un hurlement de douleur physique tellement strident qu’elle releva la tête, momentanément indifférente à son propre sort.

Sur l’ordre de leur chef, la malheureuse, soulevée par quatre hommes, avait été assise sur son vagin meurtri au-dessus du pieu, au bout arrondi pour ne pas la transpercer trop vite. Quand la pointe eut pénétré ses chairs délicates, ses bourreaux s’écartèrent, laissant faire la pesanteur. La martyre poussa un atroce hurlement sous l’effroyable douleur, en portant la main à ses seins en un geste tragique de protection implorante. Ses bras furent ramenés et liés brutalement dans son dos. Elle resta là, pantelante, arc-boutée sur la pointe des orteils pour soulager l’insupportable tension de sa matrice. Elle renonça à se débattre quand ses poignets furent liés dans son dos, car tout mouvement brusque provoquait d’incoercibles souffrances dans ses entrailles.

 

Keiko, debout face au poteau, le torse penché au dessus du foyer avec un couteau dans la main, sentit une chaleur insupportable diffuser lentement dans le foyer et monter sous sa poitrine juvénile. Un Boxer, qui aurait été joli garçon sans la balafre qui traversait sa joue et son œil droits, attisait les braises avec le soufflet du forgeron. Keiko tenta de s’écarter par réflexe, immédiatement punie par une sensation intense de déchirement sur ses mamelons. Folle d’angoisse, elle implora “ Détachez-moi, c’est très chaud. DETACHEZ- MOI TOUT DE SUITE, J’AI TROP MAAAAAAAAAAL ”. Elle tressautait sur place, tentant de décoller ses seins de la grille brûlante, les soulevant entre ses doigts, tiraillement déjà trop douloureux pour ses bouts de sein affreusement distendus. Ses doigts la brûlèrent à leur tour, et elle dût laisser retomber comme un morceau de viande mis à cuire ses pauvres seins, en poussant un hurlement de désespoir.

 

 Dans son début de folie, elle avait conscience qu’elle devait amputer elle-même ses bouts de sein pour pouvoir s’écarter du foyer fermé dont l’âme commençait à carboniser lentement la peau soyeuse de son ventre. Elle posa l’arme sur l’aréole sauvagement clouée. Le fil glacé du rasoir sur sa peau surchauffée la révulsa et elle manqua vomir. Elle suspendit son geste en sanglotant et se tourna vers les Boxers en hurlant “ Vous êtes des monstres. Je vous haiiiiiiiiiiiiiis ”. Le jeune insurgé préposé à son supplice n’eut cure de ses lamentations et actionna de plus belle son outil. Un flot de chaleur desséchante monta du foyer, propageant les premiers parfums de chair grillée dans l’atmosphère. Dans un atroce râle d’agonie, Keiko reposa la lame un peu au-dessus du mamelon, là où dépassait la pointe de l’hameçon. Elle hurla à la mort quand son sein fumant se dégagea, et elle précipita son mouvement pour trancher dans l’autre aréole, tant la délivrance atténuait la douleur de la coupure.

 

Keiko s’effondra sur le sol, pantelante et vaincue.

Martine trouva un souffle pour hurler un encouragement “ Tiens bon, je suis avec toi, JE T’AIIIIIIIIIIME ”.

Les fils du poteau télégraphique avaient été sectionnés dès les premières minutes de l’assaut et pendaient dans le vide. Coupés à la bonne hauteur, il furent liés autour des chevilles de Keiko. Soulevée brutalement du sol, elle râlait maintenant tandis que de mince filets de sang s’écoulaient de sa poitrine crevée sur sa bouche et ses cheveux .

 

Le chef des Boxers, qui vacillait sur son fauteuil, se pencha à l’oreille d’un de ses hommes pour murmurer de nouvelles consignes.

 

Quelques instants après, celui-ci revint avec du fil de fer barbelé qu’il avait irrégulièrement tressé en un gigantesque fouet de plusieurs mètres, serti autour d’un manche de pioche. Telle l’hydre de Lerne, le fouet semblait posséder plusieurs têtes prêtes à mordre le long corps fuselé de la jeune femme. En vérité, le terrifiant engin était à la mesure du jeune géant qui le faisait siffler au-dessus de sa tête, provoquant même chez ses frères d’armes un recul amusé. Martine pensa fugitivement que personne n’avait jamais mieux incarné le personnage d’un bourreau chinois que ce colosse adipeux, au crâne rasé et luisant, avec des lèvres minces et un petit bouc satanique. Elle fut soudainement frappée par sa ressemblance avec le chef des Boxers, malgré son énorme ventre flasque qui débordait largement au-dessus du pagne, son seul vêtement. Elle eut le cœur serré de penser que Keiko n’aurait aucune pitié à attendre de l’engeance du monstre qui avait mis à feu et à sang ce qui avait été un havre de paix et de miséricorde quelques heures plus tôt. Ses pensées s’obscurcirent quelques instants, lorsqu’un élancement particulièrement intense de sa matrice sanctionna sa distraction. Elle reprit ses appuis si douloureux, redressée sur ses orteils qui patinaient sur le sol spongieux.

 

Bras ballants sous son corps, Keiko avait renoncé à se redresser pour tenter de défaire les liens de ses chevilles largement écartées. Elle était épuisée et souffrait atrocement de sa poitrine à moitié calcinée et pour ainsi dire décapitée. Elle rêvait qu’elle était un roseau qui ondulait au gré du vent, elle sentait le souffle de l’alizé apporter sa fraîcheur bienfaisante à son corps bouillonnant. L’alizé devint l’haleine parfumée à la réglisse de Martine, qui murmurait des mots d’amour dans son cou.

“ SCHLAAAAAACK ”. La violence hallucinante du coup en travers de ses fesses arracha plusieurs longues stries de peau d’où perlèrent instantanément de grosses gouttes de sang.

 Keiko beugla littéralement, la densité de son hurlement fit clairement comprendre à toute l’assemblée que peu de coups seraient suffisants pour la fouetter à mort.

 

Le jeune tourmenteur se tourna fièrement vers son père. C’était la première fois qu’il officiait, et il ne voulait pas le décevoir devant l’assemblée de leurs compagnons, dont il prendrait un jour la tête.

 

Il caressa rapidement son petit bouc avec une moue d’hésitation, avança de quelques pas, recula un peu, se rapprocha et soudain son bras se détendit comme pique un serpent. La tresse de fer s’enroula deux fois autour du ventre de Keiko, qui hurla atrocement lorsque le Boxer tira violemment en arrière, arrachant une myriade de petits lambeaux de chair du dos et du ventre féminins. Une pluie de sang gicla en cascade, dégoulinant le long des bras de Keiko. Avant qu’elle ait pu reprendre son souffle, son démoniaque tourmenteur s’était éloigné de quelques pas en lui tournant le dos. Il voulait simplement montrer son adresse, maintenant qu’il avait son engin bien en main. Il se retourna aussi vite qu’un samourai peut le faire avec son sabre, et lança son arme en avant. La tresse s’allongea démesurément en sifflant dans les airs. La langue cruelle s’abattit exactement sur la vulve profondément ouverte de Keiko, pour une toute autre caresse que celle qu’elle avait connue ces dernières heures. Les barbes s’enfoncèrent dans les muqueuses délicates comme dans une jatte de crème. Mais lorsque Keiko se convulsa frénétiquement comme un poisson au bout de la ligne, projetant dans les airs la cascade de sang qui glissait sur ses bras, son tourmenteur ne retira pas son fouet.

 

Keiko le souleva elle-même en jappant de douleur. Son sexe la brûlait comme si une centaine de scorpions s’étaient donné rendez-vous sur ses grandes lèvres. Au moment où elle brandissait à pleines mains le mince réseau de fils de fer, le géant se tourna vers son père avec un clin d’œil et tira violemment en arrière. Keiko eut un mugissement assourdi en regardant, hébétée, ses pauvres mains dont la paume et la chair des doigts avait été partiellement arrachées.

Elle avait perdu une grande partie de ses forces et parvint à murmurer faiblement “ Pourquoi tant d’horreurs ? Achevez nous, par pitié “  Sa voix s’éteignit dans un souffle lorsqu‘elle s’évanouit.

Deux autres femmes dans la foule s’évanouirent en même temps qu’elle, tant à cause de l’horreur de la scène que de la fatigue accumulée en cette fin d’après-midi .

 

Le fils du chef signifia à un Boxer de ranimer Keiko, tandis qu’il s’approchait de Martine  

 

Chapitre 12 Martine Sentis, comme une héroïne

 

Deux Boxers se placèrent aux côtés du jeune chef pour marcher en direction de Martine. Ils portaient chacun une brassée de bambous fins et longs d’une dizaine de centimètres. Les tiges avaient été soigneusement épointées et évidées pendant le supplice de Keiko. Lorsque Martine les entendit, elle ouvrit les yeux et cessa de converser avec les anges qui l’appelaient depuis quelques minutes. Elle considérait que son passage sur terre venait de s’achever, et le contact avec l’effroyable réalité la fit pleurer, de larmes presque sèches lorsqu’elle vit que Keiko pendait, inerte. Elle crut qu’elle était morte, et le souvenir de leurs péchés l’envahit brutalement. Submergée de honte, elle remercia Dieu de lui avoir laissé le temps de se repentir. Par désir de mortification sublime, elle s’adressa à la foule “Ecoutez-moi tous- je suis une grande pécheresse…“ . Elle ne put aller plus loin, car un coutelas acéré avait trouvé la base de sa mamelle pleine pour y creuser un trou étroit et profond. Martine poussa un hurlement déchirant “ Aaaaaaaaaahhhhhhhhhhh. J’ai aimé une autre femmeeeeeeeeeeeeeeeeeeee ”. Un second coutelas traça son chemin autour de l’aréole de l’autre mamelle. Avant qu’elle ait pu reprendre son souffle, les séides du jeune chef continuèrent de piquer dans les glandes fermes et souples en les maintenant solidement, débridant la chair tendre comme un cuisinier creuse des trous pour piquer d’ail un rôti.

 

 Martine pleurait et sanglotait maintenant, elle n’avait jamais autant souffert et elle ne parvenait plus à reprendre sa confession exaltée devant la foule des chrétiens, qui s’étaient spontanément mis debout au début de sa harangue.

 

Durant une courte accalmie, elle parvint à se redresser fièrement comme un coq sur ses ergots, et lança, avec ce qui lui restait de pauvres forces, un dernier défi qui abrégeait la confession qu’elle ne pouvait achever, mais qui, croyait-elle, sauverait son âme : “ Puisse mon sacrifice vous empêcher d’abjurer. Père, je meurs pour TOI “.

Mécontent de la tournure que prenaient les événements, le chef des Boxers intima l’ordre à son fils d’accélérer les tortures pour ne pas donner plus longtemps à cette maudite chrétienne l’occasion de prouver sa dangereuse bravoure.

 

Le jeune géant seconda lui-même ses aides, qui travaillaient le fessier frémissant, en se chargeant d’inciser les petites lèvres vulvaires, après avoir renoncé à trouver les autres dans un fouillis de poils plus dense que la fourrure d’un ornithorynque.

 

Martine était tellement fatiguée que la multiplicité des coupures finissait par s’annihiler. Après s’être longuement débattue au prix d’un surcroît de souffrances au fond de ses entrailles, elle s’était presque détendue, subissant chaque nouvelle entaille avec un petit cri bref et étouffé. Elle tentait de renouer le dialogue avec les anges et espérait confusément les voir prendre dans leurs ailes le corps de Keiko pour l’emmener au paradis. Lorsqu’elle sentit que de minces corps étrangers étaient fichés dans les incisions qui parsemaient son corps, et qu’elle sentit les tiges de bambou onduler sur sa chair, elle s’imagina fiévreusement en Saint–Sébastien peint par un artiste flamand.

 

Une odeur désagréable, qu’elle avait déjà senti quand Ging-Li était morte, mais beaucoup plus proche cette fois, envahit soudainement ses narines, la contraignant à ouvrir ses paupières. Juste sous ses yeux, le jeune colosse tenait une théière entre ses doigts. Il attendit avec un large sourire que Martine réalise tout à fait la situation avant d’en pencher le col sur l’extrémité évidée d’un bambou. Il évita soigneusement de faire déborder la jeune pousse de l’essence qu’il venait de verser, puis il remplit successivement la centaine de tiges plantées verticalement dans les seins, la vulve et les fesses de Martine.

Immédiatement, l’essence avait agi sur les plaies vives comme un véritable acide, provoquant des rugissements de souffrance et des convulsions du beau corps bien planté de la jeune chrétienne.

Ce n’étaient que peu de choses en comparaison de la seule brûlure atroce que le premier bambou enflammé lui causa. Un feu vivant avait embrasé l’intérieur du sein droit de Martine. La flamme sous ses yeux lui évoqua irrésistiblement l’enfer dont elle se croyait sauvée. Avec un long hurlement d’agonie elle voulut reprendre sa confession inachevée :

“ AAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHH !!!! Mon….mon…mon père, pardonnez-nous aujourd’hui nosAAAAAAAAAAAAAAAAAhhhhhhhhh ” .Elle ne put ajouter un mot de plus, comme plusieurs flammèches montaient de toute part sous ses yeux. Lorsqu’elle fut transformée dans la pénombre montante, en un vivant feu de Bengale aux atroces convulsions seulement limitées par son empalement, le jeune bourreau revint achever Keiko. Il reprit son fouet et s’acharna quelques brefs instants sur la rose tragiquement éclose, la transformant petit à petit en bouillie sanguinolente. Par coquetterie, il avait tenu à arracher le clitoris particulièrement généreux de la jeune chinoise, et une salve d’applaudissements avait salué son exploit. Il y eut un moment où le corps de Keiko, traversé de faibles frémissements, ne fut plus qu’une plaie vive, entièrement râpée ou déchirée.

La décapitation de la martyre fut quelques mois plus tard, dans le journal “ l’Illustration ”, la seule scène que s’autorisa à reproduire le dessinateur. 

 

C’est par miracle que Martine tenait encore debout. Elle souffrait trop pour avoir pris réellement conscience de la mort de Keiko. Elle ne se rendait pas compte qu’elle était encore vivante, elle croyait être dans une sorte d’enfer qui aurait définitivement perpétué ses derniers instants. Puis elle réalisa que la pointe en forme de gland viril, froissant et déchirant ses organes délicats, pénétrait enfin dans ses entrailles. Le sang coula le long de ses cuisses nues et de la hampe. La suppliciée s’imagina porter ses mains à son visage, comme pour cacher à tous l’épouvantable et horrifiante douleur que ses yeux avouaient. Mais elle était bien attachée, et tout le monde put assister à la bouleversante transformation de son visage.

Ses muscles des jambes convulsés, les pieds crispés, sa gorge haletante, tout en elle était douleur infinie. D‘abord immobile, on eût dit qu’elle suivait la sournoise pénétration du pieu dans sa chair. Et soudain, ayant tressailli, elle sembla glisser, mais c’était le bout épointé qui s’enfonçait plus profondément, et soudain les genoux de la malheureuse touchèrent le sol. Il sembla que ce contact lui rendit des forces. Elle se redressa légèrement sur la plante des pieds, malgré l’affreux déchirement du pal en sens inverse, comme pour tenter de se libérer. Un moment, elle parvint ainsi à se maintenir, mais son sang coulait abondamment et elle ne tarda pas à faiblir. Le pal pénétra davantage.

 

Arc-boutée, muscles et volonté tendus, elle s‘immobilisa, s’évitant ainsi toute nouvelle douleur. Ses yeux clos, ses lèvres murmurant une prière, elle semblait avoir dompté la douleur.

Une violente cinglée en travers des tiges de bambou incrustées dans sa chair, fouailla ses mamelles martyrisées. Elle sursauta, glissa des deux pieds sur le sol, rendu visqueux par son propre sang et allongea ses genoux. Elle était maintenant assise, seul le pieu empêchait son corps de tomber. Elle raidit brusquement les bras, eut deux ou trois grands frissonnements, puis demeura immobile, les yeux grand ouverts, les mâchoires contractées. Elle était morte.

 

Le chef des Boxers se redressa péniblement et dit à la foule en chinois :

“ Maintenant, que cette charogne reste là à pourrir, comme la preuve que rien n’arrive sans mon ordre et que rien ne m’arrête dans ma mission. Que tous ceux qui abjurent traversent la cour et viennent se mettre derrière nous ! ”. Il attendit en vain quelques longs instants, avant d’insulter la foule magnifique.

 

Alors les Boxers mirent en joue les derniers chrétiens à l’est du Yang-Tse-Kiang.

 

Trois semaines plus tard, le colonel Renard, la moustache frémissante, enjambait le lourd portail abattu de la petite Mission. Son revolver Lefaucheux brandi devant lui, il précédait un détachement immédiatement adressé par le corps expéditionnaire français. Il contempla quelques instants la cour jonchée de cadavres, d’où émergeaient quatre croix, un pieu et le poteau télégraphique. Ils supportaient des cadavres atrocement mutilés qui semblaient avoir été statufiés par un dément. La puanteur le contraignit un instant à porter à son nez un mouchoir parfumé, mais il ne tarda pas à laisser reposer son bras, avant de s’agenouiller pour prier. Les soldats ôtèrent leur casquette et baissèrent la tête pour respecter une minute de silence.

 

 Fin

 

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